La Vague

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Serait-il encore possible de mettre en place une dictature en Europe en 2009 ? A cette question la réponse semble évidente. Ou plutôt souhaiterait-on qu’elle le soit. Mais l’est-elle vraiment ? Pouvons nous affirmer, avec certitude, que plus jamais le sol de l’Europe ne sera foulé par les bottes de l’autocratie ? La Vague nous rappelle que la réponse est plutôt “pourquoi pas” que “bien sûr que non”. Sans dogmatisme ni démagogie, ce film nous rappelle comment on peut très vite se laisser submerger par ce qui nous dépasse.

Of the People, By the People, For the People

la_vague_logo_premiere_pageLe point de départ du film est très simple : un professeur d’histoire se voit attribuer, suite à la manipulation d’un collègue malveillant (intéressant Bruno Ganz, le Hitler de La Chute ) la semaine thématique sur l’autocratie, plutôt que l’anarchie. Pour ce jeune prof qui brandit comme un étendard son passé de squatter et se bousille les tympans à grand coup de Ramones, la semaine va être longue. De plus, les élèves, blasés par un discours éducatif qui leur sert du IIIème Reich à toutes les sauces, sont plus motivés par la soirée qui s’annonce que le cours qu’on leur fait. Le message est clair : « On a compris la leçon, circulez, y’a rien à voir, en tout cas pas chez nous ». Pour rendre tout ça plus vivant, Rainer Vanger reprend les choses en mains et décide de faire éprouver à ses élèves les limites de leurs certitudes.

Herr Vanger, comme il ne tarde pas à se faire appeler, met en place une série de règles qui vont désormais rythmer le quotidien des élèves : on se lève pour parler, on salue le professeur, on garde la place qui nous est attribuée. Plus on avance, plus il y a de règles et plus elles sont contraignantes. Tout le monde s’habille en blanc, tout le monde fait un salut. On pourrait se dire que face à cette atteinte à leur individualité, les élèves, fort de leur enseignement sur l’escalade autocratique, seraient les premiers à se rebeller contre cet affront direct à leur liberté.

Qui ne l’aurait pas fait ? Pourtant, les voix réfractaires sont peu nombreuses et elles sont soit très vite ralliées (pression des amis, peur d’être seul) soit très vite évincées (exclusion du cours ou ignorance totale). C’est qu’il y a une valeur largement supérieure à leurs droits essentiels qui les pousse à fermer les yeux quand ces droits sont bafoués : la valeur de la communauté. C’est sur ce sentiment que Herr Vanger construit son petit monde : il développe un sentiment d’appartenance, permet à chacun de trouver sa place, brise le carcan social et donne à chacun une chance d’être au niveau des autres. Il leur montre que cette communauté est faite d’eux, par eux, et pour eux, du coup ça marche. Une fois unis, tout devient possible non ?

The Devil You Know

La force de La Vague, c’est de nous montrer le danger de l’autocratie justement par son absence de danger. Herr Vanger ne rallie pas ses troupes par la peur, comme le fait le prof réac à l’étage inférieur, mais autour de valeurs attirantes et positives : entraide, solidarité, soutien, confiance. Il ne fige pas non plus son mouvement autour d’une idéologie théorisée, du coup tout le monde peut y trouver ce qu’il cherche : une famille pour l’un, un passé pour l’autre, ou même une raison d’être. D’ailleurs, Vanger le dit bien au début : « l’idéologie vient seulement après, une fois que les troupes sont déjà ralliées. ».
Tout le monde devient cible potentielle – et du même coup potentiel coupable – des dérives totalitaires. Elles ne sont pas l’apanage d’une frange minoritaire populaire et malléable comme il est pratique de penser. La Vague fonctionne comme un miroir à peine déformant, qui nous montre que l’horreur naît justement de l’absence d’horreur.

Jeunes à la dérive ? Société en perte de repères ? Prof qui abuse de la crédulité des plus faibles ? Bien au contraire, ces jeunes sont tout ce qu’il y a de plus normal : ils sortent, ils boivent, ils fument, ils dissertent sur l’avenir – ou le manque d’avenir -, s’interrogent sur le monde, bref des jeunes quoi. Même si ce sont les plus affaiblis qui sont les plus fervents défenseurs de La Vague, tout le monde suit peu ou prou le mouvement. Il n’y a pas de responsabilité à chercher autre que la nôtre. La société n’est pas plus mal en point que ça, les jeunes ne sont pas tant à la dérive, et le prof pas le manipulateur qu’on veut qu’il soit (il n’arrive même pas à retenir sa femme quand elle lui tourne le dos).

Histoire d’une Violence

la_vague_logo_premiere_page02A force, La Vague devient le tsunami évoqué au début du film : elle modifie tout sur son passage, pousse les gens dans leurs derniers retranchements et inscrit les relations dans des rapports de forces. Les forts deviennent le bras armé de La Vague, les âmes d’artistes son expression plastique, les riches ses mécènes et les opposants, ses résistants. Rien en lui ne résiste, pas même les relations qui paraissaient si solides au début (magnifique scène qui met en parallèle Vanger et se femme, Marko et Karo dont les désaccords explosent au grand jour).
Du coup, le film est un écho subtil et jamais amalgamé de l’histoire : la descente nocturne des sympathisants a des fâcheux relents de Nuit de Cristal et la jeune fille qui s’immisce la nuit dans son lycée pour placarder les murs de tracts, l’action des réseaux de résistance.
Cependant, attention ! En Histoire, « comparaison n’est pas raison ». C’est une démarche contre-productive qui souvent noie le propos historique – en témoigne l’ennui des élèves à la mention du mot « IIIème Reich ». C’est l’écueil que La Vague se fait l’effort d’éviter à tout moment : sans perdre le fil directeur de son intrigue, le film ne tombe jamais dans la dénonciation démago de l’embrigadement des masses. Il nous renvoie perpétuellement à nous-mêmes et à notre propre responsabilité, toujours avec un ton toujours juste. Les responsables ne sont pas des monstres et c’est pour cela qu’il faut être doublement vigilant.

Réactions en chaîne

Le plus difficile avec ce genre de films, c’est de les terminer. Le réalisateur opte pour la seul fin qui soit efficace et possible : l’escalade de la violence. Submergé par La Vague, chacun atteint le point de rupture inévitable, celui où du sang coule. D’abord en quantité moindre : un coup asséné par un joueur de polo à son adversaire, une claque – bien méritée ? – à une réfractaire. En soi, rien d’ingérable pour un prof qui doit déjà gérer plus qu’il ne doit. Puis le sang coule à flots : Rainer, même s’il n’est pas directement responsable, va devoir répondre de ses actes. Alors qu’il est embarqué par les flics devant les regards accusateurs, choqués, et inquisiteurs d’une foule silencieuse, la question se pose : arrête-t-on bien la bonne personne ? Adultes ou ados, tous les autres, autant qu’ils sont, ont joué un rôle actif ou passif dans cette histoire. Mais il est difficile de faire face à ce genre de vérité. Aussi préfère-t-on diaboliser un coupable évident que de reconnaître sa propre part de responsabilité. La technique ancestrale et ô combien efficace de l’autruche.

Du coup, ce film dérange : si ce sont bien des hommes, tout ce qu’il y a de plus banal, comment lutter ? Comment affirmer avec certitude « plus jamais ça » ? La réponse est l’absence de réponse ; c’est la terreur qui se dessine sur le visage de Rainer dans la dernière image du film. La terreur d’un homme qui réalise ce qu’il a fait, mais surtout ce qu’il est encore possible de faire. Car au fond est-ce que lui même, doux rêveur anarchiste, petit prof de province, contestataire consensuel, croyait vraiment que cela le mènerait jusque-là ?

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En savoir +

La Vague, dans les salles depuis le 4 mars 2009.

http://www.bacfilms.com/site/lavague/ » href= »http://www.bacfilms.com/site/lavague/ »>Site officiel du film

A propos de l'auteur

Image de : Mercy Seat n’aime pas trop s’exposer. C’est mauvais pour sa peau de toute manière. Elle préfère se terrer dans les coins obscurs des salles de cinéma de quartier et les recoins des salles de concert. Qui sait sur quelle perle rare elle pourrait tomber au détour d’une rétrospective : un Scorcese inédit, la Nuit du Chasseur en copie neuve, Sailor et Lula redux ? Elle chine par-ci par-là des bouts de Nick Cave et de Johnny Cash, de Queens of the Stone Age et de White Stripes, rêve d’un endroit qui ressemble à la Louisiane (mais en moins chaud), et pense que si Faulkner et Shakespeare avaient vécu à notre époque, ils auraient fait des supers films avec Tarantino et Rodriguez.

10 commentaires

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  1. 1
    VIOLHAINE
    le Lundi 23 mars 2009
    VIOLHAINE a écrit :

    Je ne peux pas parler du film parce que je ne l’ai pas encore vu, mais ton article bien construit, très intéressant et vraiment agréable à lire !

  2. 2
    le Lundi 23 mars 2009
    guillaume a écrit :

    j’avais commence le livre dont le film est tire, et je m’etais arrete au milieu,n’arrivant pas vraiment a rentrer dedans.
    Je dois dire que ta chronique m’a donne envie de me remettre dedans et de voir l’adaptation au cinema

  3. 3
    le Lundi 23 mars 2009
    Mercy a écrit :

    Tant mieux! D’ailleurs, je crois que j’ai oublié de mentionner qu’il s’agit d’un livre et qu’un précédent film a été fait: Das Expermiment je crois.. (Yves vous en dira plus, c’est lui qui m’a fait remarquer ce détail que j’ai omis de mentionné..my mistake)
    En tous les cas, allez-y!

  4. 4
    Yves Tradoff
    le Lundi 23 mars 2009
    Yves a écrit :

    « Le plus difficile avec ce genre de films, c’est de les terminer. » Si le film est globalement bien mené, j’ai trouvé la fin un peu légère. Comment le professeur pouvait-il imaginer qu’un simple ordre pourrait arrêter le mouvement? C’est parfaitement naïf de sa part, compte-tenu de la violence avec laquelle les adeptes se saisissent de Marko deux minutes auparavant!

    Si vous voulez aller plus loin dans la découverte des phénomènes de groupes, je vous conseille la lecture de « Psychologie des foules ». Ne vous arrêtez pas à son côté aride, le livre de Gustave Le Bon est très riche en enseignement et se lit vite.

    Dernière chose : Mercy, on s’est mal compris. Das Experiment n’est pas issu du même livre que Die Welle. Il se base sur une fameuse expérience de psychologie appelée expérience de Stanford (lire ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_de_Stanford).
    Si je t’ai parlé de ce film, c’est simplement parce que j’ai trouvé que Die Welle semblait calqué sur lui, tant au niveau du rythme que de la progression du récit. Il y a aussi bien évidemment un autre rapport, puisque Das Experiment aborde également en partie l’influence du groupe sur l’individu mais ce n’est pas son propos principal.
    Quoi qu’il en soit, ces deux films sont à voir!

  5. 5
    Stedim
    le Lundi 23 mars 2009
    Stedim a écrit :

    Je me suis laissé dire qu’il existait d’importantes différences entre le livre et le film. Notamment le final (sans aucun mort côté bouquin) mais pas uniquement. Est-ce exact ?

  6. 6
    le Mercredi 25 mars 2009
    La Faute a écrit :

    Bruno Ganz ne joue pas dans ce film ! Le prof réac, Diter Wieland, est joué par Hubert Mulzer.

  7. 7
    le Samedi 9 mai 2009
    rosy a écrit :

    jai vu le film ac ma classe il etai tro bien ce que tu dit est tres bien interprété.

  8. 8
    le Dimanche 14 juin 2009
    sexy a écrit :

    se film etaiit tres biien !!!!!!!
    c tres biien faiit
    bsx

  9. 9
    le Samedi 13 février 2010
    bob a écrit :

    j’ai regarder 3 fois de suite ce film et je le trouve super

  10. 10
    le Samedi 26 mars 2011
    lili a écrit :

    le livre je l’ai lu il est super et le film également mais il y a énormenent de differance entre les deux …comme la fin mais aussi la vision qui pour le livre est américaine et pour le film est allemande … mais c’est vraiment super dans les deux cas..

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