La Tour Sombre en film/série – succès garanti ou casse-pipe annoncé ?

par |
Épopée de plus de quatre mille pages, la Tour Sombre est considérée par Stephen King, son auteur, comme étant Jupiter dans le système solaire que constitue l’ensemble de ses créations. À la fois influencée par les légendes les plus ancestrales et la cosmogonie de Tolkien, la Tour Sombre est une histoire moderne et complexe, un renouveau du mythe paradoxalement conçu à une époque où l’individualisme l’emporte sur le collectif.

Au cœur d’un multivers dont notre monde n’est qu’une possibilité parmi des milliers d’autres, s’élève donc la Tour Sombre, édifice mystérieux garant de l’équilibre entre le Bien et le Mal, au centre de six rayons qui parcourent la Terre, chaque extrémité étant sous la surveillance d’un Gardien. Lorsque Roland de Gilead, dernier survivant d’une démocratie chevaleresque détruite par le chaos, commence sa quête, la Tour n’est déjà plus maintenue que par deux Rayons, menacés de destruction par les forces de l’Aléatoire. Les 7 tomes qui composent la saga décrivent les aventures de Roland et mieux vaut garder à l’esprit, en s’y immergeant, que le voyage prévaut sur la destination.

En 2010, l’annonce est tombée comme un couperet : suite au succès mondial des livres, le réalisateur Ron Howard (Da Vinci Code, Apollo 13, Willow) réalisera leur adaptation en trois longs-métrages et une série télé.
À l’heure où certains se réjouissent et n’en finissent plus d’anticiper, le casting et où d’autres plus suspicieux se repassent en tête en pleurant les effets spéciaux de Willow, c’est à quelques personnages du livre que nous avons décidé de nous adresser pour connaître leur point de vue sur la question : La Tour Sombre en film/série – succès garanti ou casse-pipe annoncé ?
En exclusivité pour Discordance, les opinions de Gasher, Detta Walker, Blaine le Mono, l’homme en noir (et autres appellations) sans oublier le plus célèbre des Pistoleros : Roland Deschain de Gilead.

L’homme en noir (aka Marten, Walter’O’Dim, Randall Flagg – entre autres identités)

Après ou avant d’avoir semé le chaos au royaume de Delain dans les Yeux du Dragon, RF s’est offert un road-trip, parcourant des États unis décimés par une épidémie de Super-Grippe dont il est à l’origine dans Le Fléau. Agent du chaos à l’espérance de vie flirtant avec l’éternité, il n’aspire à rien d’autre qu’à foutre le bordel, agissant le plus souvent comme bras-droit, dans l’ombre d’un pantin dont il tire les ficelles. Dans la Tour Sombre, il passe un temps considérable à jouer à tu-me-suis-je-te-fuis-je-te-suis-tu-me-fuis avec Roland de Gilead, le personnage principal. Mais toujours avec le sourire.

Image de Randall Flag Ravi de faire votre connaissance, j’espère que vous avez deviné mon nom.
Vous ne voyez pas de quoi je parle ? – Ça ne m’étonne pas. Mais aucune importance, ça n’était qu’un vieux classique. Démodé visiblement, le rock est peut-être bien mort, je crois que c’est l’Homme-Rat qui avait prophétisé sa disparition – oh dans une autre vie, il y a longtemps déjà… Laissez-moi me rappeler… À Vegas, bien sûr, oui. Le grand spectacle de fin d’année, la démarche était sacrificielle – enfin certaines personnes devaient être sacrifiées, du moins, Larry Underwood pour commencer, puisque nous parlions de rock stars. Et puis… Ah, à quoi bon ressasser les vieux souvenirs ? Seul l’avenir compte, et fort heureusement la roue tourne – ce qui ressemble à une bonne nouvelle, mes amis hamsters puisque la roue c’est moi. Entre autres. C’est que l’Aléatoire n’a, par nature, pas d’unicité. Mes buts sont nombreux, bien qu’ils se ressemblent tous, déclinables à l’infini de la même manière que je multiplie les identités puisqu’une seule ne saurait suffire à me définir. C’est que je suis partout. Et que je suis légion – encore une vieille référence classique. Je sommeille ou je me réincarne, en chacun d’entre vous. Je suis ces mots, murmurés à votre oreille, le péché, dirait l’Église, l’instinct, diraient les cartésiens. Enfin bref, compte tenu de tous ces mensonges que je viens de vous raconter, comment voulez-vous que je puisse être représenté par un acteur ? Tant qu’à faire, j’aimerais qu’il soit connu – il est naturel que je sois une source d’inspiration – intarissable s’il en est – mais voyons. Soyons sérieux. La dernière fois qu’ils ont essayé, ils ont pris le type de Law and Order, lui ont mis des jeans moulants et lui ont fait une coupe mulet. S’il vous plaît. Le jour où j’ai découvert ça, je connais une brochette de pygmées qui en a pris pour son grade. Maintenant qu’ils ont ouï dire d’une possibilité de récidive, ils s’en bouffent les ongles jusqu’au coude – littéralement, en fait, et les uns les autres. Faut dire que ça m’arrange : y a pas de quoi les nourrir sur cette fichue île et je vais pas commencer à me servir de la magie pour les basses besognes. Et puis comme je leur dis : c’est bon comme des Fingers.

Detta Walker

Au commencement, il y avait Odetta Holmes, sage, bourgeoise, la mise en pli impeccable et jamais un mot au-dessus de l’autre. Et il y avait aussi Detta Walker, diabolique, psychotique, capable de sombrer à tout moment dans la folie furieuse et, par extension, capable de tout. Si la rencontre de cette double entité schizophrène avec Roland de Gilead a eu pour effet de créer, de la fusion des deux, une nouvelle personne – Susannah Dean – il n’empêche que chacune d’elle reste bel et bien présente tout au long de l’histoire, s’agrippant à la moindre occasion de prendre le contrôle de l’autre.

Image de Detta C’est Detta Walke’ qui vous pa’le, ‘culés d’culs blancs ! Alo’ enco’e que vous pensiez pouvoi’ jouer cette Sainte-Nitouche d’Odetta Holmes ou même cette espèce de comp’omis compliqué qu’est Susannah, admettons, à vot’ décha’ge vous avez fait des p’og’ès pou’ les effets spéciaux, comme quoi y a bien des fois où vous devez fai’e aut’ chose dans vos studios que vous t’ipoter vos p’tites bougies – mais Detta Walke’ ?! Comment vous allez fai’e pou’ fai’e Detta Walke’ ? Vous allez supp’imer les D’awers, et j’imagine aussi qu’on ne pa’le’a pas du plat en po’celaine de cette salope de Tante Bleue ! Vous t’ouvez ça bien p’atique de fai’e t’ois en une seule, vous n’allez fai’e que Susannah et Detta va la mett’e en veilleuse, comme cette bou’geoise d’Odetta – ah pas que ça soit une g’ande pe’te en ce qui la conce’ne ! Mais vous avez besoin de Detta Walke’ ! Pa’ce que sans Detta Walke’, pas de Susannah, pas de Mia, et pas de p’tit gars non plus ! Enco’e une fois pas une g’ande pe’te, mais j’imagine qu’on ne me demande pas mon avis. En tout cas une chose est sû’e, culs blancs, z’avez pas fini d’entend’e pa’ler de Detta Walke’ ! J’ai pas fini de vous en fai’e baver, comme j’en ai fait baver ces deux types qui poussaient mon fauteuil su’ le sable au milieu de ces salope’ies de homa’ds. Et si Detta Walke’ peut fai’e mo’fler le g’and vieux et méchant, essayez seulement d’imaginer ce qu’elle vous rése’ve à vous !

Blaine le Mono

Après s’être extirpé de justesse aux griffes des Ados et des Gris à Lud, cité post-apocalyptique plus flippante encore que la bourgade du Texas la plus isolée, Roland et sa clique embarquent à bord d’un train haut de gamme pour un trajet pour le moins mouvementé qui les mènera plus loin sur le sentier du Rayon. Caractéristiques principales du train en question ? C’est en réalité un monorail, appelé Blaine, schizophrène et dépressif, amateur de devinettes, suicidaire et lunatique. Et donc oui, il parle.

Image de Blaine le Mono LES RÈGLES DU JEU CHANGENT, JE NE VEUX PAS ENTENDRE DE DEVINETTES. AU CONTRAIRE C’EST MOI QUI EN AI UNE POUR VOUS – VOIRE PLUSIEURS, DISONS QUE C’EST DU TOUT EN UN.
LA QUESTION EST LA SUIVANTE : COMMENT ALLEZ-VOUS FAIRE ?
ET ELLE SE RAPPORTE A DIFFÉRENTS ÉLÉMENTS DONT VOICI UNE LISTE NON EXHAUSTIVE :
_ LES CHUTES DES MOLOSSES
_ LES DRAWERS
_ LA DISPARITION DU CADRAN ET DE L’HABITACLE QUI DONNE, LORSQU’ON VOYAGE EN MA COMPAGNIE, CETTE SINGULIÈRE IMPRESSION DE FLOTTER DANS LES AIRS
_ LITTLE BLAINE
_ LA STATUE EN GLACE DE ROLAND DE GILEAD
ET COMME JE NE SUIS PAS UN MONSTRE DE NARCISSISME, MA QUESTION S’ÉTEND À DES DOMAINES, SITUATIONS ET PERSONNAGES QUI N’ONT MÊME RIEN À VOIR AVEC MOI. COMMENT ALLEZ VOUS FAIRE POUR LE CRIMSON KING ? COMMENT ALLEZ-VOUS FAIRE POUR SHARDIK ? POUR MORDRED ET MÊME POUR OTE ? COMMENT ALLEZ-VOUS FAIRE POUR QUE NOTRE MONDE NE SOIT PAS MANICHÉEN ET POUR L’AMBIVALENCE DE L’HOMME EN NOIR ? COMMENT ALLEZ VOUS FAIRE POUR LE DEVAR TOI, L’ALGUL SIENTO, TED BRAUTIGAN, SHEEMIE ET LES BRISEURS ? QUE VA DEVENIR LE CASSE ROI RUSSE, COMMENT ALLEZ-VOUS FAIRE ?
ET SI PAR MIRACLE VOUS PARVENIEZ À RÉPONDRE À CETTE DEVINETTE, ALORS J’EN AI UNE AUTRE : POURQUOI ?

Gasher

Personnage infra-tertiaire, Gasher est toutefois en bonne place dans le palmarès des plus dégueulasses. Embrigadé par l’Homme Tic-Tac, c’est un exécutant parfait dans le sens où il ne se pose pas la moindre question. C’est ainsi qu’il kidnappe Jake, se retrouvant avec Roland à leurs trousses tandis qu’Eddie et Susannah poursuivent la route qui les mènera au berceau de Blaine. S’il ne parvient pas à briser le Ka-Tet, il ne leur en fait pas moins passer un sale quart d’heure.

Salut les louchons, moi c’est Gasher, dévoré par la vérole et les mauvais sentiments ! Mon avis quant au film, on ne me le demandera pas, je suis plus tertiaire que secondaire, niveau classification des personnages et vu la gueule que je tire en permanence (« Ah, c’est vous ? Parce que j’attendais plutôt la mort. »), il est évident que je ferais tache dans les jolies productions hollywoodiennes, bien lisses, bien épurées, aussi bien huilées que les machines de l’Homme Tic-Tac. Je me présente parce que si ça se fait, tout ça, je n’en aurai certainement plus l’occasion, à terme. Tout le monde ira voir le film, ptêtre un bon film d’ailleurs, ou peut-être un mauvais, mais une chose est sûre, c’est que moi je ne serai pas dedans. Moi et l’Homme Tic-Tac et les individus dans notre genre, on risque de passer à la moulinette des scènes coupées et personne n’entendra plus parler de nous. Vous me direz qu’il reste toujours le bouquin, mais qui va aller s’enquiquiner à lire les 7 tomes en entier là où il y aura le film ? Contre-argumentez pas en allant me parler d’Harry Potter : tous les livres n’étaient pas sortis au moment du premier film, d’où la recrudescence de lecteurs. Pour ce bon vieux Gasher, en revanche, j’ai bien peur que les carottes soient cuites, archi-cuites. Alors c’est sûr que je sers pas à grand-chose, que ma présence dans l’histoire, on peut très bien s’en passer. Mais j’ai lu, un jour, en introduction à la version longue d’un livre, qu’à ce rythme-là, on pouvait aussi très bien se passer de l’histoire des miettes de pain dans Hansel et Gretel. L’inventivité des gamins ne les empêche pas de se retrouver pris au piège par la sorcière, certes, mais les détails – plutôt que le diable, est-ce que ce ne serait pas la magie qui aurait tendance à se cacher dedans ? C’est amusant, tout ça, parce que ce parti-pris et cette anecdote sur Hansel et Gretel, je viens de me rappeler où je l’ai lue. Dans l’introduction d’un roman qui s’appelle le Fléau. C’est pour illustrer la réapparition d’un personnage de mon engeance qu’on appelle le Kid, dans la version longue. Un personnage créé, tout comme moi, par un certain Stephen King.

Roland

Le dernier pistolero, le survivant d’un monde qui a changé.

Image de Roland L’homme en noir fuit à travers le désert, et je le poursuis. Depuis 1970 dans l’esprit de mon créateur, 1982 pour les premiers lecteurs.
Ma quête est celle d’un homme solitaire et le fait qu’il me faille m’entourer de quelques sbires pour la mener à bien n’est pas un paradoxe : à la fin, je reste seul, comme nous le sommes tous, face au Ka qui, avec la puissance du vent, fait tourner cette grande roue stupide dont chacun d’entre nous est prisonnier. Cette roue qu’on appelle la vie.
Mon combat est celui d’un homme bon, puisqu’il m’oppose aux forces du mal, celles qui menacent la Tour Sombre, prêtes à détruire les rayons qui la maintiennent en équilibre, à rompre à jamais le compromis entre le bien et le mal et à faire régner le chaos sur mon monde et tous les autres. L’Homme-Jésus nous en garde, aurait dit le Père CallahanÔ Discordia.
Mon but est plus discutable, mais il a le mérite de nuancer cette dimension manichéenne, qui, poussée à l’extrême, aurait fait de moi un personnage simpliste, un soldat de Dieu en quelque sorte, et qui aurait rendu l’analyse de l’univers-livre qui est le mien relativement simpliste – l’homme en noir incarnant le Grand Satan et moi luttant contre sa tentation, symbole d’une Amérique qui peine à se détacher du puritanisme.
Puisque je n’hésite pas à sacrifier en route mes amis, mes amours, sur l’autel d’un dessein qui ne doit revenir qu’à moi, je suis un personnage bien plus complexe que pourraient le faire penser les quatrièmes de couverture.
Mes racines sont plantées dans le terreau mythologique où ont grandi avant moi les Gilgamesh et les Sisyphe. Mon monde, en perpétuelle évolution, oscille entre l’aridité sans fioritures et les couleurs chatoyantes de la pop culture américaine. Au-delà du bien et du mal qui s’affrontent, il est le champ de bataille de la magie contre la science, de la croyance qui s’oppose à la mécanique froide et bien huilée jusqu’à ce qu’elle tombe en désuétude, jusqu’à ce que le centre s’écroule et que la Bête rôde, dans les rues de Lud ou celles de Bethléem.
Vous qui voudriez me voir, prisonnier d’un écran, le visage et le corps à jamais figés, perdant mon mysticisme au profit de l’accessibilité, n’avez-vous donc rien compris ?
La magie, la croyance, le monstre sous le lit des enfants et la balle en argent pour s’en débarrasser, c’est le produit de votre imagination, le point de jonction entre les grandes lignes de l’auteur et les détails que vous produisiez, une appropriation qui vous est propre et qui me rend plus fort, à chaque fois que l’un de vous tourne les pages de ma destinée. Si peu imaginatif sois-je moi-même, je n’en comprends pas moins le pouvoir et la nécessité des forces de l’esprit. En vous laissant guider par un scénario pré mâché, en acceptant que mon identité vous renvoie en image le faciès d’un acteur, vous obéissez aux règles établies par la Sombra Corporation, vous perdez en puissance et moi en substance et le monde change, imperturbable, le monde change et la roue tourne.
Et les jours raccourcissent et les nuits s’obscurcissent.

Illustrations :

1. Marten : Jae Lee pour Marvel (adaptation de La Tour Sombre en comics, tome 1 : The Gunslinger Born)

2. The Lady of Shadowshttp://www.marvel.com (série d’images : Dark Tower, the last days of treachery)

3. Blaine – Couverture du tome 3 : The Waste Lands

4. Roland : Jae Lee pour Marvel (adaptation de la Tour Sombre en comics, couverture du tome 1 : The Gunslinger Born)

Partager !

A propos de l'auteur

Image de : Enfermée à l’extérieur sur le balcon de la Tour Sombre, Alex trouve parfois le courage de s’arracher à l’emprise du Crimson King. Elle ajuste alors sa longue vue et observe d’un air narquois le spectacle du rock, du cinéma et de la littérature qui déclinent. Il lui arrive quelquefois d’être agréablement surprise, mais c’est rare tant elle est consubstantiellement cynique. Son premier roman, Unplugged, est paru en 2009, puis un second en 2010, intitulé Omega et les animaux mécaniques, inspiré par l'album Mechanical Animals de Marilyn Manson.

5 commentaires

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires
  1. 1
    le Samedi 12 février 2011
    Stephen King a écrit :

    Un véritable article de fond de qualité.
    Pour informations, la sortie est officiellement prévue pour mai 2013.

  2. 2
    le Mercredi 16 février 2011
    GreG a écrit :

    Bonjour,
    j’ai beaucoup apprécié votre article et me suis permis de poster le lien sur mon site LATOURSOMBRE.fr en espérant que cela ne vous pose pas de problème :)

  3. 3
    le Mercredi 16 février 2011
    Alex a écrit :

    Merci !
    Et pas de soucis pour le lien, bien au contraire. :-)

  4. 4
    le Mercredi 23 février 2011
    Willy a écrit :

    Superbe article !
    Chapeau bas…

  5. 5
    le Jeudi 24 février 2011
    chris110991 a écrit :

    un article original et plein de reference
    chapeau bas a l auteur

Réagissez à cet article