La séduction : piège ou jeu ?

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Nous vivons dans un monde où la question de savoir s’il est bien raisonnable de coucher le premier soir ne se pose plus. La norme a glissé, progressivement, renversant la signification de l’expression autrefois lourde de sous-entendus : « plus si affinités ».

Nous nous fichons, bien souvent, de faire connaissance. Nos rencontres sont physiques, sexuelles, et s’il nous arrive de nous demander si la personnalité de l’autre nous intéresse, c’est seulement a posteriori. Si ce n’est la volonté de procréer, qui s’impose à nous en partie à cause de siècles de conditionnement judéo-chrétien, nous n’avons plus réellement d’intérêt à être en couple. Il nous suffit de pousser la porte de n’importe quel club échangiste pour avoir notre dose de sexe hygiénique.

Alors la séduction a-t-elle encore réellement un sens dans une vision du monde blasée à l’extrême ?
Le rapport de force entre les hommes et les femmes est-il toujours d’actualité ?

Exception faite des cas où l’on met l’accent sur un développement personnel qui profite à tout le monde, les méthodes de coaching en séduction semblent souvent profiter à un homme qui souhaite mettre une femme dans son lit. Le postulat implicite de base étant donc que la femme dispose là où l’homme propose – on en reviendrait presque à la symbolique des contes de fées qui nous présente une niaiseuse passive au possible enfermée dans son donjon, sa jauge de divertissement allant croissant à mesure que le preux chevalier combat des dragons pour augmenter son capital sympathie. La quête n’a pas pris une ride, elle semble s’adapter aux moyens du bord pour glisser à travers les âges ; en guise de récits des temps jadis, nous observons désormais une prédominance du jeu vidéo, l’homme combat, une à une, les difficultés qu’il rencontre et obtient sa récompense (mettre la femme dans son lit) après avoir vaincu le boss final (sa timidité, la concurrence).
Mais qu’en est-il de la donzelle et de sa marge de manœuvre en termes de pouvoir décisionnel ? Si tous les hommes apprennent à devenir des chevaliers en puissance, a-t-elle réellement l’embarras du choix ?

Prenons l’exemple, simple et concret, de Marie-Cécile, qui sort en boîte avec ses copines et dont le sang ne fait qu’un tour dans les veines lorsque son regard se pose sur le bellâtre de la soirée, magnétique, charismatique, beau comme un Dieu et froid comme le marbre, que nous appellerons Zéric.

Marie-Cécile, est-ce que tu nous reçois ?
- Euh. Oui ?

Comment te sens-tu, Marie-Cécile ?
- Ohlala, pas très bien. Complètement gourdasse. C’est exactement ce que disait Spike dans son interview – je veux dire que, dans ma vie de tous les jours, j’ai quand même conscience de pas être trop conne ni trop moche, mais alors là j’ai l’impression d’être un cageot sans cervelle. C’est comme si j’étais une grosse gélate. Ce type, il est vraiment trop bien, moi j’arriverai jamais à aller lui parler, et de toute façon je n’ai rien à lui dire. Et puis bon, s’il était intéressé, il serait déjà venu me parler. Il s’en fout. Y a des tas de filles mieux que moi, dans cette soirée.

Et c’est parti pour le premier couplet du célébrissime chant de Marie-Cécile, que nous chantons toutes dès lors que nous en avons l’occasion : dépréciation, dépréciation et dépréciation. Parce que si l’homme propose et que la femme dispose, quand l’homme ne semble pas vouloir proposer, la femme se contente, trop souvent, de pleurnicher.
Et nous voyons maintenant arriver Champion, qui a passé tout son après-midi et une bonne partie de sa soirée sur Snipe Ground et qui, au fait des techniques qu’il convient d’utiliser pour devenir un pickup artist de talent, a jeté son dévolu sur Marie-Cécile et compte bien terminer la soirée dans son lit.

Marie-Cécile, est-ce que nous sommes toujours connectés ?
- Oui, j’ai repris un gin-tonic. 

Pauvrette. Tourne la tête légèrement sur la droite. À quinze heures. Qu’est-ce que tu vois ?
- Un mec 

Tout juste, Marie-Cécile. Un mec. Que t’inspire-t-il ?
- Pas grand-chose, il est pas terrible. Oh. Ben on dirait qu’il vient me parler !
- Hey, salut ! Dis-moi, j’aurais besoin d’un point de vue féminin à propos d’un truc dont je discutais à l’instant avec mes potes. Le fil dentaire, avant ou après s’être brossé les dents ?

Et c’est parti.
Abandonnons quelques instants Champion et MC à leur intimité pour analyser la situation.
Notre pauvrette, désespérée de ne pas oser adresser la parole à Zéric, va subitement se sentir ragaillardie du fait qu’un quidam, sorti de nulle part, lui adresse la parole en ayant la bonne idée de se montrer sympathique. C’est que quiconque aurait eu le malheur d’aborder Marie-Cécile en lui demandant ce qu’elle fait dans la vie l’aurait probablement vue éclater en sanglots : Marie-Cécile n’aime pas son travail, et puis en plus, elle vient de se faire virer. En l’occurrence, Marie-Cécile se marre, elle envoie des signaux à Champion qui le confortent dans l’idée qu’il réussira probablement à se la lever. Malgré tout, elle continue de jeter, par-dessus l’épaule de notre Lancelot en herbe, des coups d’œil désespérés en direction du roi Zéric, qui la gratifie parfois d’un regard à l’expression indéchiffrable qui achève de la mettre mal à l’aise.
Que va-t-il se passer ?

Si aucun facteur exogène ne vient s’immiscer dans la situation, Champion réussira sans doute à complètement détourner l’attention de Marie-Cécile de Zéric et il est même probable qu’il réussisse à la ramener chez lui, où elle acceptera de se rendre en désespoir de cause, par défaut, parce qu’après tout c’est un type sympathique même s’il n’est pas terrible et qu’il vaut peut-être mieux s’en contenter plutôt que se heurter au mépris de Zéric en tentant le coup avec lui. Et, à terme, lorsque Marie-Cécile comptera à son palmarès de coups d’un soir une quantité astronomique de Champions, elle décidera peut-être que le temps est venu d’arrêter les conneries et finira par se caser avec n’importe lequel d’entre eux.
Marie-Cécile aura peut-être une chouette vie, où elle ne manquera pas d’amour ni de sollicitations, oui, mais voilà, elle ne saura jamais ce que ça fait de se réveiller le matin avec un Zéric en calbut dans son appartement.
Cela a-t-il une réelle importance ? Peut-être pas, non, mais peut-être que si.
Peut-être que Marie-Cécile méritait un Zéric, avec qui elle se serait découvert davantage d’affinités si elle avait eu seulement le culot d’aller l’aborder.
Et si les techniques de pickup artists peuvent permettre à n’importe quel Champion de se lever Marie-Cécile, elles annihilent, à leur manière, la capacité à décider de cette dernière, qui finira par choisir la facilité. Parce que, certes, la femme possède un pouvoir décisionnel, dans la mesure où elle est en position de supériorité pour dire non à tous les relous qui viendront lui dire qu’elle est wesh-trop-charmante, mais de là à en conclure qu’il lui est facile de choisir avec qui elle passera la fin de la soirée, il y a un fossé qu’il convient de ne pas franchir à la légère.

Est-il réellement fair-play d’apprendre à Champion les bases de la séduction là où Marie-Cécile ne les maîtrise à l’évidence pas ?
Le féminisme a réussi à faire rentrer dans le crâne de certaines qu’elles n’avaient pas forcément besoin d’un mari, d’un marmot et d’un pavillon en banlieue pour réussir leur vie, mais pour autant, nous ne sommes pas toutes des monstres de certitude et de confiance en soi. Admettons que Champion, qui mastérise ses techniques, réussisse à faire en sorte que Marie-Cécile se sente à l’aise, consciente de son pouvoir d’attraction. Que se passera-t-il lorsqu’il aura eu ce pourquoi il a engagé la conversation avec elle ? Essaiera-t-il de la connaître davantage ou, fier de son succès, passera-t-il à une cible qu’il considérera comme étant plus difficile à atteindre jusqu’à ce qu’il finisse, à son tour, par se lasser et opter, éventuellement des années plus tard, pour une relation plus stable avec celle qui lui sera passée sous la main à ce moment-là ? Si leur relation ne dure qu’une nuit, qu’en pensera Marie-Cécile ? Comment se sentira-t-elle, le lendemain, quand Champion sera parti sans même lui laisser son numéro de téléphone après qu’elle ait volontairement baissé ses critères de sélection habituels en acceptant de passer la nuit avec lui ?

Marie-Cécile, nous entends-tu ?
- Oh ouais. J’ai la gueule de bois, dis donc.

Champion est parti ?
- Ouais. Tant mieux. Faudrait vraiment que j’arrête de coucher avec n’importe qui. Je me pose même pas la question de savoir si j’ai envie ou non, c’est juste qu’il avait l’air de s’intéresser un peu à moi, et puis finalement. Hé ben même lui, il est parti.

C’est un point crucial qu’évoque Marie-Cécile, sans le savoir, avant même son premier Alka Seltzer.
Qu’est-ce que nous voulons vraiment ?
Pour Champion, la réponse est évidente. Il voulait un boost de l’égo qu’une relation d’un soir avec Marie-Cécile pourrait lui apporter. Désormais certain de son pouvoir d’attraction, il passera une bonne journée.
Pour Marie-Cécile, tout est bien plus complexe puisque, de prime abord, elle voulait Zéric. Peu sûre d’elle, elle aura aujourd’hui l’impression de s’être laissée embobiner par le premier clampin venu et progressera donc d’un cran dans le cercle vicieux de la dépréciation.
La prochaine fois qu’elle sortira en boîte, elle n’osera pas davantage aborder Zéric. Elle se rappellera seulement que même Champion n’aura pas daigné la rappeler et aura encore moins le courage nécessaire pour mettre la barre plus haut.

Nous vivons dans un monde où le sexe a perdu toute dimension symbolique au point de devenir le style de rapport le plus accessible, pour quasi n’importe qui.
Cela doit-il pour autant devenir ni plus ni moins qu’une récompense pour celui qui, pour une fois, aura eu le bon goût de nous faire nous sentir bien, l’espace d’une soirée ?
Le temps de recentrer n’importe quelle relation sur soi et sur ce que nous voulons vraiment, peut-être qu’il conviendrait de prendre le temps de cerner les intentions de ses interlocuteurs. Marie-Cécile n’a peut-être pas perdu que l’éventualité de se faire retourner par Zéric, pendant cette soirée. Elle aurait pu aussi, peut-être, gagner l’amitié de Champion, qui se serait également rendu compte qu’elle possédait des qualités autres que son physique s’il avait pris le temps de la connaître un peu et ne l’avait pas considérée d’emblée comme une cible.

Il semble qu’il n’y ait plus vraiment de rapports de force, à l’heure actuelle, dans le jeu de séduction. Mais surtout des gens qui ont peur les uns des autres et qui préfèrent se positionner comme des gagnants ou des perdants plutôt que prendre le risque de découvrir qui ils sont vraiment.

Illustrations : Scott Pilgrim la BD et le film.

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Dossier Séduction :
Volet numéro 1 : The Game
Volet numéro 2 :
Séduire des portes closes (Journal de Frank)
Volet numéro 3 :
Coach en séduction : pour quoi faire ?
Volet numéro 4 : Let the Game begin
Volet numéro 5:
La séduction : piège ou jeu ?
Volet numéro 6:
Le coaching en séduction et les femmes

A propos de l'auteur

Image de : Enfermée à l’extérieur sur le balcon de la Tour Sombre, Alex trouve parfois le courage de s’arracher à l’emprise du Crimson King. Elle ajuste alors sa longue vue et observe d’un air narquois le spectacle du rock, du cinéma et de la littérature qui déclinent. Il lui arrive quelquefois d’être agréablement surprise, mais c’est rare tant elle est consubstantiellement cynique. Son premier roman, Unplugged, est paru en 2009, puis un second en 2010, intitulé Omega et les animaux mécaniques, inspiré par l'album Mechanical Animals de Marilyn Manson.

3 commentaires

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  1. 1
    le Lundi 22 novembre 2010
    Domino a écrit :

    Meme si le sujet est franchement limite (j’en ai déja parlé ailleurs de ce genre de sujets), j’aime toujours la manière d’écrire d’Alex…Bravo!

  2. 2
    le Mardi 23 novembre 2010
    Alex a écrit :

    Merci, Domino !

    J’ai effectivement lu ton avis à propos de ce genre de sujets dans les commentaires d’un autre article, où je ne suis pas intervenue et je me souviens aussi que nous avions eu une discussion qui allait dans le même sens à propos d’un billet sur Emigrate – je comprends d’ailleurs davantage tes objections à propos d’Emigrate (qui effectivement est un groupe déjà « vieux » maintenant, même si relativement peu connu en France) qu’à propos des articles du dossier séduction.
    Bien sûr, il y a certainement des sujets de société plus importants à traiter, mais je trouve que cette petite série d’articles que nous sommes en train de mettre en ligne a son intérêt, dans le sens où elle est révélatrice d’une tendance actuelle, qui se développe de plus en plus sur le net, mais qui reste encore méconnue si l’on s’en tient aux préjugés.

    Je parle seulement pour moi, mais j’ai décidé de creuser un peu le sujet des pickup artists et coaches en séduction, parce que pour moi, de prime abord, c’était de la belle connerie.
    Et des commentaires comme ceux qui figurent sous mon interview de trois d’entre eux montrent effectivement qu’il y a de sacrés fumistes là-dedans. Mais, à côté de ça, il y a des personnes sérieuses, qui s’inscrivent dans une démarche altruiste et souvent, pour ceux-là, il ne s’agit plus tant de séduction à proprement parler que de PNL. Comme disait Pascal en commentaire de la chronique de The Game, les méthodes dispensées dans le livre peuvent tout aussi bien être utilisées pour négocier une augmentation lors d’un entretien avec son boss.

    Ce que je trouve intéressant aussi, et j’espère que c’est en partie ce qui est souligner par l’ensemble des articles du dossier, c’est qu’il n’y a évidemment pas de méthode miracle pour pécho de la grognasse et qu’avec un peu d’introspection, tout le monde peut se sentir un peu plus confiant et mieux dans sa peau et avoir davantage de rapports sociaux – là encore, ça n’est pas tant la quantité que la qualité qui compte – à mon avis et apparemment il est partagé par pas mal de spécialistes en la matière.
    Mais disons que même si c’est une cause qui peut paraître superficielle, d’emblée, c’est malgré tout un réel problème ces temps-ci et c’est pour cette raison qu’on a pensé que ça valait la peine d’étudier tout ça d’un peu plus près.
    Je comprends qu’il y a des gens qui puissent être dubitatifs, et j’espérais que le dossier (qui n’est pas encore tout à fait clos) allait leur permettre de nuancer un peu leur opinion.
    Tant pis si ça n’est pas le cas, mais je suis quand même contente que tu aies apprécié la lecture de cet article. :-)

  3. 3
    le Mardi 23 novembre 2010
    Domino a écrit :

    Ben eh eh, c’est dingue, mais quand t’expliques toi les choses, ca passe quand même mieux, y a pas à dire…

    Comme quoi, y a des gens diplomates ou pas ah ah…Je suis pas toujours un exemple de diplomatie, mais ça n’empeche, merci de ta réponse!

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