La Route du Rock #21

par , |
Les organisateurs de la Route du Rock sont chaque année à la recherche de leur Graal : une programmation parfaite qui mêlerait groupes cultes, pêchés mignons et découvertes de l'année. La première soirée du festival place la barre haut, conviant, au sein du Fort de Saint-Père près de Saint-Malo, des souvenirs émus des années 1990 et de nouvelles égéries.


Vendredi 12 août

En ce premier jour de festival, nous nous dirigeons d’un pas guilleret vers notre Festihut. Nouveauté au trousseau du festivalier organisé, les Festihuts nous permettent de passer le weekend au sec dans de petits chalets (presque) tout confort. C’est-à-dire munis de matelas et d’un toit écartant la crainte de la tente inondée. La météo étant l’une des préoccupations de tout habitué du Fort, nous nous devons de vous faire part de la situation sur place. Les éclaircies sont confirmées, mais certains sceptiques ont déjà sorti les bottes.

Alors qu’encore très peu de personnes sont rentrées sur le site, apparemment suite à une ouverture tardive des portes, Anika ouvre le bal avec son album de reprises sorti sous la houlette de Geoff Barrow (Portishead). À l’image des projets de Nouvelle Vague, Anika sort des titres bien connus de leur territoire d’origine pour les emmener sur un terrain new-wave. On retrouve Bob Dylan, Yoko Ono ou encore The Kinks. Si la démarche séduit, en live la sauce peine à prendre. La voix d’Anika est souvent monocorde, on dodeline de la tête, mais aucun n’enthousiasme n’émane du set.

Le temps de remonter la pente menant à l’espace presse, et Lou Barlow (Sebadoh) s’installe pour une session acoustique captée par moult téléphones portables, caméras et appareils photo. Pendant ce temps, les quatre demoiselles d’Electrelane prennent place en conférence. Le groupe de Brighton s’est tout fraîchement reformé pour une série de dates estivales : la meilleure nouvelle de l’année 2011 selon un journaliste présent, une assertion approuvée chez Discordance. On se souvient encore du très joli concert de 2007 sur cette même scène de la Route du Rock, quelques mois avant le hiatus. Et elles aussi. Les musiciennes reviennent sur leur séparation (fin de contrat, fatigue, envie de nouveaux projets), l’élargissement surprenant de leur fan base pendant ce temps, et leur retour sur scène (concordance d’emplois du temps). Aucune nouvelle composition pour l’instant, le concert de ce soir devrait mixer les quatre albums d’Electrelane.

Groupe culte des nineties et projet de Lou Barlow, bassiste de Dinosaur Jr, Sebadoh investit la scène comme en 1995. Entre poussées bruitistes, élans punk, et rock viscéral, le groupe n’a pas l’air de décevoir les fans de l’époque, à juger de la moyenne d’âge des spectateurs les plus extravertis.

S’il fallait choisir deux concerts de ce vendredi, resteraient Electrelane et Suuns. Les unes alternent avec brio les titres issus de leurs albums, appliquées mais électriques, laissant s’exprimer leurs aspirations expérimentales, krautrock, voire free jazz. Les autres, ces Montréalais dont nous avions déjà vanté les mérites lors de leur passage à l’édition Hiver, livrent un set moins sauvage qu’en février. Leur univers en clair obscur laisse affleurer une sensibilité exacerbée, exprimée en gimmicks électroniques et guitares incontrôlables. Moments les plus épiques : Arena, Up Past The Nursery et PVC .

Entre les deux, le set de Mogwai nous tient en haleine jusqu’à la montée en puissance de Mogwai Fear Satan, morceau épique de leur avant-dernier album Special Moves (2010). Leur dernier album Hardcore Will Never Die But You Will est largement défendu sur scène. Un fan qui attendait de les voir en live depuis 14 ans nous confie son émotion à l’issue du concert, signe d’un rêve concrétisé.

Aphex Twin ne nous convainc pas malgré la débauche d’effets visuels (lasers, écrans géants, images du public subissant un morphing). Entre drum’n'bass et house, on passe de boucles en boucles comme sur une étrange radio qui émettrait depuis l’intérieur d’un circuit électronique.

Samedi 13 août

Alors que certains prennent le chemin du Palais du Grand Large pour la conférence de Christoph Brault sur les 20 ans du label Warp (dignement représenté ici par Aphex Twin et Battles), ou de la Plage pour Turzi Electronique Experience, la Discordance Team reste travailler au Fort de Saint-Père. Heureusement, Still Corners est l’une des plus jolies façons de commencer une soirée pluvieuse. Des gouttes sur la figure, mais les pieds encore au sec, on se délecte des claviers planants de ce groupe londonien qui s’apprête à sortir un album chez Sub Pop. Les titres Cuckoo et Endless Summer, tout en délicatesse, créent un univers en apesanteur, situé pas très loin de Broadcast dans la galaxie de la pop.

La relève est assurée par Low, le groupe pionnier du slow-core dans les années 1990 qui revient cette année avec l’album C’mon. De quoi rajouter quelques perles à une collection déjà étoffée de titres brodés par les voix d’Alan Sparhawk et Mimi Parker. Ce soir, le groupe offre une prestation magnifique, d’une grande justesse. L’habilité de Low à maîtriser l’intensité des morceaux atteste de la cohésion du groupe. Le set commence avec Nothing But Heart, berceuse en forme de mantra, les délicats Nightingale et Especially Me, avant de se faire plus rock sur Monkey. Alan nous fait part d’un élan d’amour pour son public encapuchonné : « We can only see your faces, your beautiful faces« .

Et la palme du groupe le plus siffloté le lendemain du concert revient à : Cults. C’est vrai que Go Outside possède à la fois quelque chose du tube de l’été, de la chanson des sixties dont on ne se lasse pas et de la ritournelle pop radiophonique. Pour le reste, le groupe assure le show, et se charge pendant quelque trente minutes de nous faire oublier nos soucis météorologiques en nous projetant en Californie. Le pouvoir de la musique. Pour la côte Est, on s’en remet à Blonde Redhead, trio new-yorkais très attendu à Saint-Malo. Kazu Makino ne se révèle pas aussi sauvage que prévu, et le concert peine à sortir de ses gonds. Un bon moment quand même, avant la déferlante de The Kills. Un peu moins sexy qu’avant, mais toujours prêt à casser la routine, le duo réchauffe largement le public, jusqu’à l’accalmie tant attendue : la fin de la pluie.

Les mares de boue, les vêtements humides ont malheureusement raison de notre enthousiasme : c’est à regret que nous quittons le festival peu avant le set de Battles, avec une nuée de festivaliers rincés. Le trio s’apprête à livrer l’un des meilleurs concerts du festival, aux dires de ceux qui ont vu. Respect.

Dimanche 14 août

Le soleil est de retour, mais nous partons nous calfeutrer au Palais du Grand Large avec Chelsea Wolfe, Josh T. Pearson et Other Lives. Intrigués par les morceaux glanés sur la toile, nous découvrons avec Chelsea Wolfe un univers sombre et inspirant. Une dentelle noire (dispensable) sur le visage, elle prend la guitare, accompagnée de beats minimalistes et d’un très joli jeu de lumière. On se laisse emporter par cette noirceur consentie, surtout grâce à la très belle voix de Chelsea. On jettera une oreille attentive à Apokalypsis, premier album à paraître sur le label new-yorkais Pendu Sound.

Josh T. Pearson est un sacré personnage. Certains affirment l’avoir croisé à Paris, errant au milieu d’une rue près de Bastille, d’autres l’ont déjà aperçu à la Route du Rock l’année dernière, pour un concert surprise sur les hauteurs du Fort, ou avec Lift To Experience en 2001. De retour en solo, Josh commence par gratouiller sa guitare tout en détendant le public avec quelques bons mots en français (« je suis mawant, très mawant« ). Puis il entame une chanson, les mots cheminent sur les notes de guitare, jusqu’à atteindre une improbable conclusion. Des histoires d’amour, d’alcool, des égarements et là, au détour de mots poignants (Country Dumb), un air familier qui donne des frissons. Other Lives clôt l’après-midi, avec un son folk rock étoffé de nombreux instruments, et même d’un iPhone/xylophone. Un set énergique et une jolie découverte supplémentaire.

De retour au Fort, nous attrapons la soirée au vol avec les Texans d’Okkervil River. Avec son look de Jarvis Cocker barbu, leur frontman Will Sheff semble bien décidé à tout donner. Ça commence déjà fort avec leur dernier single Wake And Be Fine. Pourtant, on a vraiment du mal à se laisser emporter par le concert, par manque de finesse et de contrastes. Le final Lost Coastlines extrait de The Stand-Ins clôt joliment le set, avec sa basse groovy et ses choeurs taillés pour les festivals. L’occasion de travailler son « la, la, la » avant Fleet Foxes, mais ne vendons pas la peau des renards tout de suite. Pas avant Cat’s Eyes, en tout cas.

On ne savait pas trop quoi attendre du nouveau projet de Faris Badwan (The Horrors), monté avec la soprano canadienne Rachel Zefira. Finalement, c’est bon quand ça se rapproche des musiques de film des années 60, un aspect renforcé en live par la projection d’images retro. Avec son gimmick qui rappelle le générique de Batman, le titre inaugural de leur album Cat’s Eyes nous happe instantanément. Le reste du set est inégal, et même si on apprécie quand Rachel prend le devant de la scène pour une jolie bluette (I’m Not Stupid), le tout manque encore de profondeur.

Pas grand-chose de neuf chez Fleet Foxes depuis la révélation en 2008, mais on reprend avec plaisir un peu de White Winter Hymnal par-ci et de Blue Ridge Mountains par là. Les titres issus du deuxième album Helpessness Blues alternent les ambiances, du sentiment plaisant de se laisser porter à celui de se laisser surprendre au tournant d’un titre plus rock. Du rock, celui des Jesus And Mary Chain : les Crocodiles en sont un peu les représentants officiels ce soir. On savait le groupe de San Diego inspiré par Rimbaud, c’est désormais clairement affiché sur le t-shirt de Brandon Welchez. L’entrée en scène se fait sur les chapeaux de roue, mais le groupe s’essouffle en cours de route. Malgré tout, Hearts Of Love et Stoned To Death sont irrésistibles.

Enfin, si Mondkopf ne retient plus toute notre attention en fin de soirée, mention spéciale à Dan Deacon, retranché sur la petite scène de la Tour. Avec à peine assez d’espace vital pour respirer, entouré de jeunes en furie qu’il tente de repousser plusieurs fois pour atteindre son armada de pédales à sampler, le bonhomme enchaîne des titres plus tarés les uns que les autres. Des sons brouillons s’entrechoquent, et l’ambiance devient extatique jusqu’au paroxysme de Wham City.

Crédits photo : Nicolas Brunet

Low @ Route du Rock | 2011logo route du rockAnika @ Route du Rock | 2011Anika @ Route du Rock | 2011Anika @ Route du Rock | 2011Sebadoh @ Route du Rock | 2011Sebadoh @ Route du Rock | 2011Sebadoh @ Route du Rock | 2011Sebadoh @ Route du Rock | 2011Electrelane @ Route du Rock | 2011Electrelane @ Route du Rock | 2011Electrelane @ Route du Rock | 2011Electrelane @ Route du Rock | 2011Electrelane @ Route du Rock | 2011Electrelane @ Route du Rock | 2011Electrelane @ Route du Rock | 2011Mogwai @ Route du Rock | 2011Mogwai @ Route du Rock | 2011Suuns @ Route du Rock | 2011Suuns @ Route du Rock | 2011Suuns @ Route du Rock | 2011Suuns @ Route du Rock | 2011Suuns @ Route du Rock | 2011Still Corners @ Route du Rock | 2011Still Corners @ Route du Rock | 2011Low @ Route du Rock | 2011Low @ Route du Rock | 2011Low @ Route du Rock | 2011Low @ Route du Rock | 2011Low @ Route du Rock | 2011Cults @ Route du Rock | 2011Cults @ Route du Rock | 2011Cults @ Route du Rock | 2011Cults @ Route du Rock | 2011Cults @ Route du Rock | 2011Cults @ Route du Rock | 2011Cults @ Route du Rock | 2011Cults @ Route du Rock | 2011Cults @ Route du Rock | 2011Cults @ Route du Rock | 2011Cults @ Route du Rock | 2011Blonde Redhead @ Route du Rock | 2011Blonde Redhead @ Route du Rock | 2011Blonde Redhead @ Route du Rock | 2011Blonde Redhead @ Route du Rock | 2011Blonde Redhead @ Route du Rock | 2011Blonde Redhead @ Route du Rock | 2011Blonde Redhead @ Route du Rock | 2011The Kills @ Route du Rock | 2011The Kills @ Route du Rock | 2011The Kills @ Route du Rock | 2011The Kills @ Route du Rock | 2011The Kills @ Route du Rock | 2011Here we go Magic @ Route du Rock | 2011Here we go Magic @ Route du Rock | 2011Here we go Magic @ Route du Rock | 2011Here we go Magic @ Route du Rock | 2011Okkervil River @ Route du Rock | 2011Okkervil River @ Route du Rock | 2011Okkervil River @ Route du Rock | 2011Okkervil River @ Route du Rock | 2011Cats Eyes @ Route du Rock | 2011Cats Eyes @ Route du Rock | 2011Cats Eyes @ Route du Rock | 2011Cats Eyes @ Route du Rock | 2011Fleet Foxes @ Route du Rock | 2011Fleet Foxes @ Route du Rock | 2011Fleet Foxes @ Route du Rock | 2011Fleet Foxes @ Route du Rock | 2011Crocodiles @ Route du Rock | 2011Crocodiles @ Route du Rock | 2011Crocodiles @ Route du Rock | 2011Crocodiles @ Route du Rock | 2011Crocodiles @ Route du Rock | 2011Crocodiles @ Route du Rock | 2011Crocodiles @ Route du Rock | 2011Crocodiles @ Route du Rock | 2011

En savoir +

Le site du festivalhttp://www.laroutedurock.com/

Les vidéos d’Arte Live Web pour revoir les concertshttp://liveweb.arte.tv/

De bien belles photos sur ce blog : http://rdr2011.tumblr.com/

Le site de Paplar, le journal du festival (avec interview de l’équipe de Discordance dans sa festihut le samedi 13)http://www.paplar.com/accueil/index.php?/Magazine/La-Route-du-Rock.html

Le groupe Facebook des Gérards pour ceux qui seraient intrigués par la prolifération de stickers aux slogans drôles/obscènes sur le festivalhttps://www.facebook.com/group.php?gid=23023901544

Vous avez aimé cet article ? Partage le !

Image de
: Depuis 2004, Julia parcourt les festivals et les salles de concerts en quête de sensations musicales fortes et affiche un net penchant pour la scène indépendante montréalaise, le folk, l'électro et le rock. Malgré une enfance biberonnée à la culture populaire des années 90, sa bibliothèque ITunes n'affiche presque rien entre 1985 et 2000. Repêchée trois fois par le vote du public, Julia anime désormais la rubrique Musique avec Pascal et Laura. "Discordance m'a sauvée". Mon blog / Twitter

4 commentaires

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires
  1. 1
    le Mardi 16 août 2011
    Lebonche a écrit :

    En vieux fan ayant attendu 14 ans pour voir Mogwaï sur scène (je me suis mal démerdé je sais…), je me permets la précision suivante :
    Le morceau « Mogwaï fear satan » est le dernier titre de leur excellent premier album « young team » de 1997. Cependant ce morceau apparait dans leur album live « special moves » sorti l’an dernier. Cet album est un album live, que certains pourront considérer comme une sorte de « best of » du groupe…
    Bonne édition, merci la Route du Rock ! Bon article, merci Discordance !

  2. 2
    le Mardi 16 août 2011
    Jeff Del a écrit :

    Où est cité Étienne Jaumet, au set malheureusement très court mais lumineux. Et AFX : jamais il n’a joué house de son live mais pêle-mêle électrofunk, breakbeat, hardtechno, breakcore, junglecore, speedcore … Vive ses commotions qui ont ébranlé plus d’un poppeux, réjouissante certitude ! Ceux qui écoutent Richard D James depuis ses débuts ou l’album Windowlicker ont dansé et exulté, la tête dans les étoiles.

  3. 3
    le Vendredi 19 août 2011
    Ventolin a écrit :

    Alors petite précision également sur les trois lignes (oui,oui trois lignes) accordées à la performance d’APHEX TWIN.
    Je rejoins l’avis de Jeff Del (on a du danser côte à côte).
    Comment résumer le travail et l’influence d’un tel artiste en si peu de mots ? Ce type a du influencer près de la moitié des groupes qui ont joué une once d’electro dans leur set sur ce festival…
    Je le suis depuis plus de 15 ans, et y’a pas un live identique, jamais de contentement pour la masse, juste un artiste qui performe à chaque apparition et dieu sait qu’elles sont rare ! (passez moi l’expression). J’en viens même à penser de l’adaptation de ces sets suivant l’influence du pays ou il joue.(pur théorie je l’avoue)
    Mais c’est clair que pour la « masse » avide d’interview, de vidéos, de comment s’habille mes idoles,de split, de reformation, bref de nourriture à journaliste, je comprend qu’un des mecs les plus intègre sur scène actuellement, se fasse gentiment rembarré par la critique….
    Cette étrange radio que vous dites; elle émet depuis plus de vingt ans avec toujours vingt d’avance.

    A bon entendeur,

    Ventolin

  4. 4
    Julia
    le Vendredi 19 août 2011
    Julia a écrit :

    Si je n’ai écrit que trois lignes sur Aphex Twin, c’est que je ne suis pas la mieux placée pour parler de ce live, alors merci pour vos précisions.

Réagissez à cet article