La Première de Cabaret Flamenka à la Cigale

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Une « première », voilà un mot qui fait rêver. Les artistes, gorgés d’adrénaline et de bon stress, soumettent, à l’épreuve de la scène, l’aboutissement de mois de travail et de répétitions au rythme effréné de leurs battements de cœur.

Le public, cette entité presque insaisissable, se presse pour assister à un évènement dont il a l’exclusivité, avec la jouissance secrète de pouvoir se compter parmi les privilégiés. Les journalistes, quant à eux, se font volontiers prier pour gonfler les rangs et légitimer, par leur seule présence, la représentation. Pour ces trois acteurs, le moment est important, mais si, pour les spectateurs, il s’agit de ne pas s’être déplacés pour rien, l’enjeu est autrement plus majeur pour les hôtes de la soirée. Pour eux, une « première », c’est quitte ou double.

Il y avait de tous ces ingrédients le 23 septembre dernier, à l’entrée de La Cigale, pour le lancement de Cabaret Flamenka, le nouveau spectacle musical de la troupe Flamenka, fondée en 2006 par Karen Ruimy. L’impatience et le suspense croisent l’excitation dans une foule colorée aux petites mains tendant fébrilement leurs billets à des vigiles attentifs. Les robes moulantes grimpées sur des talons aiguilles et les visages soigneusement apprêtés en disent long sur la signification qu’ils donnent à leur venue. C’est un grand soir et il faut le célébrer comme il se doit. Fans de Karen Ruimy ou simples amoureux du flamenco, tous attendent d’être embarqués, éblouis, électrisés.

C’est en tout cas ce que nous promet l’affiche du spectacle, la bouche grande ouverte de sa star nous menaçant presque d’être avalés tout cru par la déferlante de danse et de passion libérée sur scène. Une mise en garde liminaire : les puristes s’abstenir. Vous n’assisterez pas à un ballet traditionnel dans la lignée des grands noms tels que Sara Baras ou Israël Galvan, bien connus du public parisien. Flamenka s’inscrit dans un autre courant, dans un mélange des genres et dans la rencontre avec l’altérité. L’originalité de son projet est à saluer, car il donne au flamenco un nouvel élan d’expression et lui fait investir des scènes sur lesquelles il n’avait pas osé s’aventurer jusqu’alors. De danses, il est question, mais pas uniquement. La grande nouveauté 2010, par rapport à la précédente création de la troupe, Flamen’ka Nueva en 2008, est l’introduction du chant à la liste des personnages principaux. Composante essentielle du flamenco, il est pris en charge par trois interprètes, en mineur par un duo mixte de voix espagnoles, la caution « authentique » du spectacle, et en majeur par Karen Ruimy. Alors, quitte ou double ?

Image de Cabaret Flamenka Si l’on donne un « encore » à ses deux acolytes, qui manifestent, dans leurs accents inspirés, l’âme incandescente du flamenco, pour la vedette, ce sera plutôt un « stop ». Le défi qu’elle se proposait de relever était de taille : on ne le dira jamais assez, chanter en dansant relève d’une difficulté extrême, car cela suppose de maitriser parfaitement ces deux arts. Or, on ne s’improvise pas chanteuse, et même la plus grande danseuse ne peut faire illusion au moment de tenir le micro. Dans ce spectacle, Karen Ruimy interprète la plupart des chansons de son nouvel album, Essence de femme, et c’est sur cette trame que s’élabore la mise en scène. Le nom même de « Cabaret Flamenka » en dit long sur l’ambition que les artistes veulent donner à leur show, et l’on ne peut s’empêcher de penser à un autre cabaret bien connu, celui dans lequel Liza Minnelli officiait comme meneuse de revues.

La comparaison s’arrête malheureusement là, au seuil de ce qui aurait pu être un vrai morceau de bravoure scénique, mais qui n’aboutit qu’à une performance décevante. Que viennent faire les reprises de Dalida (Histoire d’un amour ou Laissez-moi danser) et de Brigitte Bardot (Moi je joue) dans cet univers baroque à la couleur résolument moderne donnée par la fusion des sonorités et des disciplines ? La frontière est ténue entre l’art et la variété, ce qui ne manque pas de faire glisser le spectacle sur la piste savonneuse de l’amateurisme façon karaoké ou télé-crochet. D’une voix mal assurée, Karen Ruimy semble perdue dans un rôle trop lourd pour elle et apparaît finalement en retrait là où elle devrait « crever la scène ». Juste au niveau du chant, elle ne se rattrape pas non plus sur les parties dansées qui sont, pourtant, son domaine de prédilection. Comme si elle ne savait plus très bien où était sa place, perdue dans une partition qu’elle ne maitrise pas…

Le livret nous annonçait pourtant que la femme était à l’honneur dans cette histoire, « la femme dans tous ses états », de l’amour inconditionnel jusqu’à la folie. Simple exercice de storytelling ? Telle était peut-être l’ambition initiale de Cabaret Flamenka et de son metteur en scène Redha, mais le résultat a pris une direction opposée. Et tant mieux. S’il n’y avait que le chant, le public se passerait volontiers d’un second acte, mais, par miracle, il y a la danse et elle sauve littéralement la représentation. Si Karen Ruimy est le nom sur lequel se vend le spectacle, la troupe de danseurs en est la véritable vedette, et tout particulièrement son artiste principal, Manuel Gutierrez, également responsable des chorégraphies flamencos. Ce soir-là, chacun aurait donné n’importe quoi pour pouvoir être un homme rien qu’une fois, non pas tant pour séduire la cocotte statufiée passée de mains en mains, mais bien plutôt pour égaler les cinq danseurs au talent incroyable en pleine ébullition sur la scène.

Dès les premiers zapateados (manière de marquer le rythme « compas » avec le talon ou la pointe des pieds), tout en intensité et en maitrise, ils captent les regards et retiennent l’émotion pour ne plus laisser retomber la pression. Passée la surprise de leurs costumes modernes et quelque peu extravagants, leur virtuosité s’impose au fil des tableaux qui mêlent audacieusement le flamenco à la musique classique, au tango, aux rythmes africains, orientaux et électroniques, en une symbiose presque trop géniale pour être réelle. Bien trop souvent enfermé dans la catégorie « genre identitaire excluant », le flamenco a pu pâtir de la radicalisation des positions classiques ou folkloristes rejetant toute confusion des genres. Mais la danse est à l’image de la vie, profondément plastique, changeante et ouverte aux multiples influences qui l’entourent. Le mouvement du Nuevo Flamenco l’a bien compris et des groupes comme Ojos de Brujo exploitent les virtualités des sonorités traditionnelles pour les marier harmonieusement à d’autres rythmes.

Si héritage il y a à chercher pour expliquer le projet de Flamenka, c’est peut-être celui-là, à travers sa mise en pratique d’une certitude ultime : le flamenco est un genre dont la modernité ne demande qu’à être révélée. La démonstration prend appui sur la musique urbaine, principalement hip-hop, qui innerve tout le spectacle, et c’est dans le mariage du compas classique avec le tempo du stepping (danse de percussion où la totalité du corps est utilisée pour produire un ensemble de sons et de rythmes) que la magie opère et que l’évidence nous frappe.

La virtuosité des danseurs, Manuel en tête, nous fait oublier les quelques travers d’une mise en scène qui laisse perplexe ainsi que la sur-sémiotisation visuelle de son inscription moderne (est-il vraiment nécessaire de faire porter à la danseuse espagnole un bas de survêtement sous son jupon ?), tout comme les justifications hasardeuses des choix du Video-Jockey, qui improvise chaque soir un mix vidéo live unique, et la relégation de la femme au second plan. Le mot « cabaret » prend, alors, un sens nouveau, celui d’un lieu qui n’est ni d’ici, ni d’ailleurs, d’une scène qui peut se monter partout, où les paris les plus fous peuvent être tentés et les mélanges les plus improbables réalisés, à supposer que l’on y croie vraiment. Cette troupe ne nous fait pas douter une seule seconde de sa passion vivante et toujours ravivée pour une danse à fleurs de peau qui n’en finit pas de nous toucher au cœur et de nous entrainer dans sa ronde.

Après une heure et demie de représentation, le temps du bilan se profile et une question se pose : quelle image de l’expérience « Flamenka » nous restera-t-il dans le souvenir ? Celle d’un spectacle patchwork de matières et de sensations tissé du fil d’un amour partagé et flamboyant pour le flamenco, sublimé par l’hybridation. Encore quelques mots et pour paraphraser Dalida : laissez les danser, laissez les danseurs danser en liberté et nous enchanter…

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A propos de l'auteur

Image de : Après avoir mastérisé dans la section Médias du CELSA, c'est exilée temporairement, pour des raisons romanesques (mais pour encore quelques mois) dans la Patagonie argentine, que je comble les lacunes de ma piètre éducation politique en me plongeant dans l’œuvre des grands penseurs latino-américains, tels que José Marti et le Che Guevara, et que j'affine mon esprit critique au contact d'une société reléguée au dernier plan de notre fameux ordre mondial. Passionnée de culture latine et de radio, je combine les deux en présentant sur une fréquence communautaire locale une émission de débat et de musique dédiée à l'Amérique du Sud. Même de si loin, je garde les yeux sur ce qui s'écoute en France et, grâce à Discordance, je peux contribuer modestement à montrer que la musique en espagnol vaut mieux que son image de machine à produire des tubes de l'été.

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