La Nuit Américaine d’Electroni[k]

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Le festival rennais Electroni[k] fête ses dix ans cette année. Pour marquer le coup, une création exclusive était présentée en ouverture.

Se déployant dans de nombreux lieux de la ville, le festival arbore quelques succulentes bizarreries à son affiche : concerts de légumes avec le Vienna Vegetable Orchestra, headphones sessions, suprémophones, anthropophones, phonocrates, brontophones et falcettographes (exposition Gramophonies) ou concert subaquatique avec Wet Sounds – Inject de l’artiste d’arts visuels et sonores Herman Kolgen, en résidence au festival.

C’est ce même Kolgen qu’on retrouve en ouverture du festival dans un programme audacieux consacré à Steve Reich, aux côtés des musiciens de l’Orchestre de Bretagne, de Tim Hecker et d’élèves et anciens élèves du Conservatoire de Rennes. La Nuit Américaine rend hommage au virtuose de la musique minimaliste et répétitive à travers plusieurs épisodes d’environ 45mn – 1h.

On s’échauffe pour la soirée dans le hall du Diapason, au son un peu lounge du set d’El Gyeah puis avec le soliste Eric Bescond, interprétant Vermont Counterpoint à la flûte. Il nous demande d’être silencieux : une seule seconde d’inattention et tout le morceau est fichu. Les boucles de flûte se superposent grâce à des pédales de sample en un maelström léger comme une plume.

Sur Different Trains (composé par Steve Reich en 1988), les images d’Herman Kolgen projetées sur écran géant accompagnent la partition jouée par un quatuor à cordes. Au début on est un peu déroutés par une certain décalage entre le son du quatuor et celui de la bande enregistrée. Puis la symbiose opère, tant la musique répétitive s’accorde bien à l’idée du voyage en train. Les paysages défilent sans qu’on puisse les identifier géographiquement, créant un prototype du voyage à travers un continuum de zones tantôt rurales, tantôt industrielles. Au fil des mouvements de la partition (America-Before the War, Europe-During the War, After the War) les gares se désagrègent, les pylones sont démantibulés et flottent dans les airs, rendant la routine du voyage beaucoup plus surréaliste. Plus tard, la neige tombe sur des photos d’identité avec en filigrane, le spectre de la seconde guerre mondiale et des trains de la déportation. Tout au long du morceau, des samples de voix provenant d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique se mêlent. Les images de Kolgen sont très belles et l’expérience réellement immersive.

Les musiciens de l’Orchestre de Bretagne succèdent au quatuor sur la scène pour interpréter City Life (1995), sous la direction d’un jeune chef d’orchestre québécois, Jean-Michael Lavoie, adoubé par Pierre Boulez himself. Les mouvements sont ici menés par les vibraphones et les instruments à vent, clarinettes et hautbois, dans un dédale enrichi par quelques samples qui deviennent prépondérants et créent leur propre rythme.

La soirée se poursuit avec le jouissif Clapping Music : les élèves et anciens élèves du conservatoire s’installent, certains assis, d’autres en rang d’oignon, pour nous jouer un concert de …clap clap. Dans une parfaite synchronisation, les musiciens interprètent le morceau prévu pour un duo à la seule force de leur poignet. L’alternance des rythmes est en fait une illusion, une partie des interprètes jouant le même motif que l’autre mais plus tard, dans un processus de « décalage graduel ».

La soirée se termine avec Tim Hecker : un set d’ambient  que la disposition particulière des enceintes dans la salle rend enveloppante. On se laisse porter par les sons qui se superposent, créent une bulle et continuent d’émerger d’on ne sait où, peut-être bien de notre cerveau.

Crédits photo : Herman Kolgen

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En savoir +

Le site du festival : http://www.electroni-k.org/

Retransmission intégrale de la soirée sur le site de l’Université Rennes 2 : http://www.sites.univ-rennes2.fr/webtv/appel_film.php?lienFilm=516

Blog d’Herman Kolgen : http://blog.kolgen.net/2010/10/06/different-trains-2/

A propos de l'auteur

Image de : Depuis 2004, Julia parcourt les festivals et les salles de concerts en quête de sensations musicales fortes et affiche un net penchant pour la scène indépendante montréalaise, le folk, l'électro et le rock. Malgré une enfance biberonnée à la culture populaire des années 90, sa bibliothèque ITunes n'affiche presque rien entre 1985 et 2000. Repêchée trois fois par le vote du public, Julia anime désormais la rubrique Musique avec Pascal et Laura. "Discordance m'a sauvée". Mon blog / Twitter

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