La Fille du RER

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En se fondant sur un fait divers resté célèbre – le mensonge d'une jeune fille qui a affirmé avoir été victime d'agressions à caractère antisémite – André Téchiné livre un film frais et surprenant au cinéma français actuel.

fillerer_logo_image01Jeanne ( Emilie Dequenne ) vit en banlieue avec sa mère ( Catherine Deneuve ), femme protectrice avec laquelle elle a une relation fusionnelle. À la recherche d’un emploi, elle se fait seconder par sa mère qui espère la voir engagée chez Bleistein ( Michel Blanc ), un avocat alors médiatisé sur les questions d’antisémitisme et qui a nourri une passion pour elle dans sa jeunesse. Entre-temps, Jeanne fait la connaissance de Franck ( Nicolas Duvauchelle ), garçon à l’opposé d’elle et vit avec lui une histoire d’amour qui la sortira de son cocon maternel – jusqu’à sa fin abrupte.

Tous les prémisses d’un mensonge qui a défrayé la chronique sont alors posés, mais Téchiné ne joue pas le jeu de la justification ni de l’explication : il se contente d’un regard esthétique sans jugement, à la fois au plus près de son personnage et gardant une distance pudique, ne montrant que ce que Jeanne livre dans ses paroles, ses gestes et ses actes. Son mensonge, quant à lui, n’est que le topic de fond, le moteur d’une histoire, le générateur de la création du réalisateur.

Un film sur la jeunesse

La Fille du RER est avant tout un film sur la jeunesse et sur la transition de l’enfance à l’âge adulte via la crise d’adolescence, ce nécessaire rite de passage. Il tourne autour de trois personnages bien différents : Jeanne, jeune adulte encore un pied dans l’enfance, qui vit encore dans l’assistanat et l’amour maternel. Franck, livré à la débrouille, élevé par son frère, est un peu l’anti-Jeanne. Enfin, Nathan ( Jérémy Quaegebeur ), plus jeune que les deux autres, est un garçon solitaire et vivant dans un monde d’adultes.

Jeanne va passer par différentes étapes initiatiques : sa mise en couple avec Franck dans la première partie, puis sa nécessaire crise dans la deuxième partie. Cette crise lui permet de renier l’ingérence de sa mère sur sa vie, d’apprendre à assumer ses erreurs et à les réparer. C’est en réparant sa bêtise que Jeanne devient mature. Et la scène où elle écrit une lettre d’excuses adressée à l’État français reste l’une des scènes-clé du film.
Sa bêtise est également nécessaire sur un autre point : Jeanne se confronte, en revêtant les scarifications d’une martyre, à la réalité violente du monde qu’elle n’a jamais atteint dans son cocon baigné d’amour maternel. Nathan, en parallèle, assume son identité juive et marque son passage à l’âge adulte en faisant sa Bar-Mitsva.
La question de l’identité juive est ainsi un des thèmes secondaires du film: de Nathan, qui la revêt, à Jeanne, qui souhaite la subir pour se sentir martyr. Dans cet acte fou se mêlent les contradictions : besoin égoïste d’amour/d’indépendance, confrontation abrupte au monde, compassion envers la souffrance.

Une mise en scène fraîche et novatrice

fillerer_logo_imagePour traiter son sujet, Téchiné a opté pour une mise en scène vive, au plus proche de ses personnages, dans un esprit parfois documentaire : on retrouve beaucoup de plans en caméra à l’épaule et la rapidité du tournage (seulement 50 jours) témoigne de cette volonté de saisir sur le vif les images.

Pourtant, on décèle une grande subjectivité dans la mise en scène, comme dans l’addition de plans en apparence sans rapport qui nous informent sur les émotions des personnages (pensez à l’effet Koulechov ). On a ainsi un fin parallèle entre les plans et sons représentant le RER avec les pensées des personnages. Lorsque la mère de Jeanne apprend le martyr de sa fille, on la voit fumer une cigarette puis on entend un bruit de train suivi d’un fondu hypnotique représentant un travelling avant en accéléré dans un tunnel.

Cette subjectivité est aussi celle de Jeanne, qui ne vit jamais vraiment dans la réalité. Les plans la représentant dans le RER, casque sur les oreilles, sont le fruit de ses rêveries.

De la même manière, la composition des plans caractérise pour beaucoup les personnages. Il y a une constante opposition entre la famille de Jeanne qui évolue dans un univers plutôt pétillant, chaleureux et coloré, et celle de Bleistein où les formes sont épurées et froides.

On pourrait dire qu’un des sous-thèmes du film est la confrontation de ces deux univers, qui intervient deux fois dans le film : elle est à l’origine de l’acte de Jeanne puis intervient en réponse à cet acte. Cette confrontation sert au dénouement du mensonge et se joue dans les scènes à la campagne qui nous livrent le plus beau plan graphique du film: Jeanne sur une barque en pleine nuit au milieu de la pluie qui dessine comme un visage à coup de griffes bleues au travers des gouttes qui tombent.

La Fille du RER est, au-delà de son sujet, une expérience visuelle et sonore audacieuse, par la composition de certains plans. On peut rapprocher alors, sans pousser plus loin la comparaison, le travail de Téchiné et celui de Gus Van Sant dans Elephant ou Paranoid Park . Il s’agit d’observer sans juger et d’esthétiser l’observation en rendant la subjectivité du réalisateur sur ses personnages plutôt que celle des personnages eux-mêmes. Ainsi s’explique qu’apparaissent à la fois une distance d’observation et une stylisation subjective et poussée de l’image.

La Fille du RER se compose finalement comme une oeuvre totale malgré l’apparence multi-histoires du scénario dans son esthétique: la répétition des musiques, des plans, les effets d’échos en font un film à la mise en scène intelligente et rigoureuse, avec un profond amour des personnages qu’il dépeint.

Et le mensonge dans tout ça ?

S’il est le générateur du film, le mensonge de Jeanne ne souffrirait en aucun cas d’une reprise politique de la part de Téchiné, qui semble ici en faire juste un motif esthétique. Au travers du personnage de l’avocat Bleistein, il souligne que l’État n’a pas épargné, lui, toute reprise politique de l’affaire par la mise sous silence volontaire du manque de preuves du dossier. Le mensonge, instrumentalisé, devient ainsi le mensonge de l’État qui souhaite le manipuler pour porter le cas de Jeanne en exemple.
L’ampleur que prend sa bêtise d’adolescente est donc disproportionnée : au fond, Jeanne nous est montrée comme une adolescente attardée qui commet un acte personnel sans penser aux conséquences.

La Fille du RER est un regard fictif et subjectif sur un fait divers et avant tout sur un personnage, que Téchiné cherche à désamorcer du côté politico-moral pour lui donner un côté esthétique.

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La Fille du RER, André Téchiné
Dans les salles depuis le 18 mars 2009

A propos de l'auteur

Image de : Originaire de Franche-Comté, Eymeric est étudiant dans les métiers du livre à Aix en Provence et prépare les concours des bibliothèques. Il aime le cinéma, pour lequel il préférera toujours l'esthétique au scénario et la littérature quand elle touche à l'intime et au quotidien. Côté musique ses goûts se portent vers la psyché-folk mais aussi vers le trip-hop, version des origines et vers le rock des vingt dernières années, du moment que les guitares sont saturées et qu'elles multiplient les effets. Il s'intéresse également aux médias, à la culture populaire et, avec du recul, à la politique. Blog: http://legendes-urbaines.over-blog.fr/

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