La dernière ligne droite de la Ruda

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Alors que le groupe vient d'annoncer un ultime baroud d'honneur qui s'achèvera au Chabada d'Angers en décembre 2012, c'est à l'occasion de leur excellente date conjointe au Bataclan avec leurs amis des Hurlements que nous avons croisé une fois de plus le chemin de la Ruda...

À quelques heures du début de la soirée, la salle impatiente d’accueillir sa foule se contente pour l’instant de faire résonner la balance des Hurlements de Léo. Face au brouhaha des Bordelais, Pierrot tranche pour un endroit plus calme : « On va dehors peut-être ? » Assis sur une petite marche devant la salle de concert, face à la vie grouillante du Boulevard Voltaire, l’interview peut commencer.

Cela fait presque 20 ans que la Ruda Salska existe. Pouviez-vous imaginer à l’époque que votre entrée dans la musique vous amènerait aussi loin ? C’était un rêve de gosses pour vous ?

Pierrot : C’était plutôt un rêve d’ado on va dire. On n’avait pas du tout l’idée de durer. C’est le fait de voir d’autres groupes s’éclater sur scène qui nous a donné envie de faire pareil. On voulait vivre une vie un peu folle, décalée. Après c’est notre goût pour le rock alternatif qui nous a poussés à faire de la musique. Et puis finalement on s’est pris au jeu et on a duré.

On ne va pas vous refaire le coup de l’origine de votre nom de groupe, Ruda Salska, inspiré du nom d’une ville polonaise, mais avez-vous une histoire particulière avec cette ville ?

De la façon la plus simple du monde. J’ai pris le dico et j’ai tourné les pages à la recherche d’un truc qui sonnait bien. La ville la Ruda Slaska nous est apparue comme une évidence. Slaska est devenue Salska, à l’image de notre musique rock, ska et salsa. La Ruda Salska ça sonnait bien, on l’a gardé.

Vous vous êtes plusieurs fois autoproduits, vous avez aussi signé avec différents labels. Quelle a été pour vous la situation la plus confortable au final ?

Ca dépend avec qui on signe. C’est bien l’autoprod’ mais c’est du temps, de l’argent, des soucis, des risques. Mais c’est sûr que tu es totalement libre. Nous, on n’a jamais eu de problème de liberté. Yelen appartenait au groupe Sony, mais c’était une île, on faisait nos disques comme on voulait. Mais la vérité du marché te rattrape vite aussi. On a du quitter Yelen parce que si tu ne vends pas assez de disque c’est Sony qui vient frapper à ta porte pour t’informer que vos collaborations vont en rester là. Maintenant on est chez Wagram, mais ce n’est qu’une licence, nous restons nos seuls producteurs.

Le groupe à subit de multiples évolutions depuis la formation initiale, comment se sont passés ces différents vas et viens de musiciens ?

Plutôt bien. Il y a eu un gros écrémage au début. Après deux ans à jouer tout le temps ensemble c’était devenu évident que nos buts n’étaient plus les même ? Avec Manu on faisait les choses vraiment sérieusement. Il faut avoir l’envie de ne faire que ça, s’interdire les autres chemins. Il fallait qu’on trouve des personnes aussi prêtes que nous à se lancer à fond. On les a trouvés assez simplement, avec des annonces et ce genre de trucs. Après y’avais plus un weekend où on ne jouait pas. Si on n’avait pas de date, on jouait dans la rue.

C’est vrai qu’on sent une vraie osmose dans votre jeu. Comment s’organise la collaboration dans la composition ?

En général on part de Mat à la batterie, et puis on développe ensemble. Mais il y a des fois où certains mettent plus leur patte que d’autres, c’est très variable. Les textes c’est moi qui m’en occupe, mais la musique c’est vraiment un travail de groupe.

Pour vous être artiste, ça implique d’être engagé ?

Image de LA RUDA Je ne revendique pas le statut d’artiste engagé, disons que j’écris des textes concernés. J’aime bien des chanteurs pas engagés du tout. Il ne faut pas s’obliger à être quelqu’un, ou à avoir les caractéristiques de tel ou tel genre. Il faut être à la ville comme à la scène tout simplement. C’est vrai qu’il y a toujours un certain nombre de morceaux qui traitent de sujet d’actualité, mais c’est parce que la vie me rattrape quand j’écris. Il y a des choses qui me tiennent à cœur et dont j’ai besoin de parler. Mais on s’est tempéré avec le temps quand même. Avant on été très frontal dans nos propos, maintenant j’utilise des personnages pour mettre en lumière ce que je veux défendre.

Alors, on dit souvent que vous avez pris un tournant plus rock à l’époque où la Ruda Salska est devenue la Ruda. Y avait-il une vraie revendication identitaire dans le fait d’amputer une partie du nom ?

Franchement, cette histoire a pris de l’importance parce que les journalistes lui en ont donné. Pour nous c’était juste un côté pratique, tout le monde nous appelait déjà la Ruda, donc on s’est dit qu’on pouvait se contenter de ça. Bien sûr on revendique d’être rock et on n’a pas envie d’être catalogué comme un groupe ska, mais le changement du nom n’a rien à voir. Ca n’avait absolument rien de marketing, si on avait su que ça provoquerait un tel Taulé on n’aurait rien changé du tout.

Vous venez d’enchaîner deux albums résolument acoustiques, associés à de nombreuses dates dans des salles très intimes aussi. Cela faisait longtemps que vous aviez ce projet d’amener votre musique à un son acoustique, et donc vos concerts à des ambiances plus calmes ?

Un jour on se rend compte qu’on tourne en rond. Et puis on a eu l’occasion une ou deux fois de jouer dans des bars ou des petites salles acoustiques et ça nous a plus. Ça nous a permis de développer de nouveaux styles, du rockabilly, du swing, on a eu tout un tas de nouvelles influences. C’est le côté personnage aussi. Bien se saper et tout. Mais il n’empêche qu’on est quand même bien content de rallumer les guitares.

Vous êtes vraiment un groupe de la scène, ce qui implique du coup des tournées et donc énormément de temps vécu à 8. Comment se passe la vie en communauté ?

On s’entend vraiment bien, il n’y a pas de guerre d’égo. On sait tous que c’est une chance de faire ce métier. C’est vraiment important d’avoir conscience que c’est nous qui devons quelque chose au public. Il y a des personnes qui viennent nous donner leur temps, leur argent, on se doit de donner le meilleur de nous même.

Et c’est ce que vous faites. Ça se voit et ça se ressent… Comment voyez-vous le monde de la musique dans le futur

Je pense que la notion d’album n’existera plus. On sera amené à faire du coup par coup. Il faudra faire le tube et le temps passé à créer un album, avec sa dizaine de chansons, son ambiance, ses surprises, ça n’existera plus. Faire un album ce n’est pas que pour vendre du disque, avant y’avait une sorte de sélection naturelle qui se mettait en place. Parce que pour enregistrer un album il fallait se battre, trouver les lieux où répéter, jouer, se faire connaître. C’était toute une épopée avant même d’arriver à l’étape de l’enregistrement. Maintenant tout se balance sur internet et y’a plus qu’à attendre que la bonne personne écoute le bon morceau.

Heureusement que pour l’instant vous êtes toujours là pour défendre les couleurs des artistes nés de la scène….

Sur cette note joyeuse et pleine de promesses pour le concert du soir, nous nous levons finalement des marches froides qui nous servaient de siège. Pourtant, alors que je m’apprêtais à m’éloigner j’entends la voix grave du chanteur qui rajoute :

Et puis elle est vraiment importante cette tournée, ce sera la dernière alors on a intérêt à se donner à fond.

Écartant des yeux gros comme des soucoupes je répète bêtement

La dernière ?

Oui à la fin de celle-ci La Ruda c’est fini.

Laissant la silhouette élancée du chanteur disparaître à l’intérieur du Bataclan, je finis par repartir, jetant un regard soudainement nostalgique sur les lettres rouges de la façade qui affiche peut être pour la dernière fois les mots La Ruda

Crédits photo : Mauro Melis (Bataclan / Novembre 2011)

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A propos de l'auteur

Image de : J'ai atterri à Paris à mes 18 ans pour ma licence en art du spectacle chorégraphique. La danse, ou plutôt les danses sont en effet ma passion, aussi bien dans la pratique que sous leur aspect théorique. J'aime observer, analyser, comparer et essayer de comprendre, mais étant danseuse et comédienne avant tout, je sais aussi qu'il n'y a aucune vérité de jugement au niveau de l'art, il n'y a que des points de vue. Je reviens juste d'une année sabbatique qui m'a conduit entre San Francisco et Los Angeles et je m'apprête donc à continuer mes études avec un master en études théâtrales (le but étant d'intégrer un master pro en journalisme culturel l'année prochaine).

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