La Dernière Bande

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Krapp est un vieil homme aigri replié sur lui-même. Du fond de sa petite chambre sordide, il écoute les bandes qu'il avait pris l'habitude d'enregistrer à chacun de ses anniversaires. Il se livre à un face à face avec lui-même.

En écrivant La Dernière Bande, Samuel Beckett explore le thème de l’échec. Le regard d’un homme sur ce qu’a été sa propre vie : un bilan qui va engendrer frustration et amertume. Christophe Gand a été touché par la palette d’émotions qui se dégagent du personnage de Krapp, c’est pourquoi il a choisi de remettre cette courte pièce de Beckett au goût du jour. Exercice difficile pour Jacques Boudet qui avait le désir depuis plusieurs années d’interpréter ce rôle. Difficile, car il doit passer de la comédie à la gravité, et de l’humour à l’émotion.

Deux espaces-temps se croisent. Celui du passé lorsque Krapp réécoute ses propres enregistrements, et celui du présent lorsqu’on le voit crasseux, vieux et alcoolique. Le personnage vit dans le remords d’avoir quitté la femme qu’il aimait par ambition professionnelle. Il noie sa peine dans la boisson, et s’enivre de tous ses souvenirs qui refont surface. Il passe par différents états, dont l’indifférence dans un premier temps. Le spectateur se sentirait presque de trop à ce moment-là et se rend compte de la solitude dans laquelle il s’est emmuré depuis de longues années. Une solitude accentuée par l’alcool. D’ailleurs, le personnage s’isole à l’abri du regard du public lorsqu’il va à de nombreuses reprises boire goulûment le vin de table dans la cuisine. L’indifférence laisse ensuite place à la nostalgie. Il se laisse bercer par ses paroles vieilles de plus de trente ans. On le découvre songeur et attendri par les souvenirs de sa jeunesse. Jusque-là, Krapp n’a pas encore prononcé un seul mot. C’est à la vingt-cinquième minute qu’il rompt le silence et répond à ses enregistrements. Un monologue intemporel où il va s’emporter. Il se fâche contre lui-même, lui qui n’a pas eu le courage de prendre les bonnes décisions pour connaître le bonheur et avoir une vie plus douce.

La mise en scène est simple et largement inspirée du cinéma, dont est issu Christophe Gand. Il a choisi une atmosphère sobre et sans fioritures. Seul un vieux bureau trône au milieu de la pièce, surmonté d’un lecteur-enregistreur. Le sol est jonché de vieilles bandes en vrac. Et la cuisine est matérialisée par un drap blanc en coin, où le vieil homme viendra se réfugier. On devinera ses gestes grâce à l’ombre chinoise dessinée sur le linge. Le décor est consciemment placé au second plan, pour donner au texte de l’auteur toute sa dimension. Un jeu de lumière permet de naviguer entre le présent et le passé. Une lumière forte accentuera le caractère de Krapp, et une lumière plus tamisée fera référence aux souvenirs qui refont surface. Les films des années 30 tels que Le Jour se lève et Les Portes de la nuit ont influencé le metteur en scène, films qui traitent en exergue d’un personnage prisonnier de son destin, qui souffre mais ne peut se délivrer de cette souffrance car évoluant dans un univers social oppressant.

Cette pièce est un classique du théâtre français, brillamment interprétée par l’acteur Jacques Boudet. Krapp s’est protégé du monde qui l’entoure en développant un caractère sombre et renfermé. On sent qu’au fond de lui, il n’est pas un si mauvais bougre, mais à quoi bon changer après toutes ces années ? Et pourquoi changer ?

Crédits photo : Alexandre ICOVIC

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La Dernière Bande
De Samuel BECKETT
Avec Jacques BOUDET
Mise en scène Christophe GAND
Du 8 au 31 juillet au Théâtre Palais Royal (Ex Rouge-Gorge) à 19h45
Place de l’Amirande – AVIGNON

A propos de l'auteur

Image de : Après une courte et intense carrière dans le monde du marketing, Anne-Laure s'est lancé dans la grande aventure! En 2009, elle intègre l'Institut des Métiers de la Communication Audiovisuelle en Avignon, et sait à présent manier avec dextérité caméras, appareils photos, microphones et bancs de montage en tous genres. Elle apporte son soutien journalistique à la rédaction de radio Raje en Avignon en réalisant interviews et chroniques. Discordance, elle l'a vu naître et grandir, faire ses premiers pas sur la toile, et participe de manière épisodique à son contenu rédactionnel. Bref, vous l'aurez compris, Anne-Laure touche à tout, l'image, le son, l'écriture, mais elle aime aussi les éclairs au café, qu'on lui raconte des histoires d'amour, le Japon, l'accordéon, les abricots, les sorties en raquettes, les jeux de société, les voyages (pas organisés), les apéros entre amis, le clafoutis aux cerises et le bon vin.

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