La Charanga Habanera au Back Up – Le concert qui a failli ne pas avoir lieu

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Ces Latinos, toujours en retard ! Enfin presque, attention à ne pas (trop) véhiculer les clichés, même si beaucoup revendiquent fièrement cette spécificité culturelle.

Image de La Charanga Habanera au Back Up Donc, lorsqu’à 20h, heure théorique de début du concert de La Charanga Habanera, les habitués qui convergent vers le Back Up réalisent que la direction de la discothèque parisienne n’a encore fait entrer personne dans la salle, ils ne sont pas vraiment surpris. S’imaginer qu’ils pourraient être à l’heure relève tout simplement de l’utopie ; après tout, quel concert commence scrupuleusement à l’horaire indiqué ?

Les minutes passent, la foule s’amasse sur les trottoirs de la rue de la Croix-Nivert, quand, vers 21h30, la file se met, enfin, en mouvement, et c’est au compte-goutte que le public pénètre dans la salle. Les DJs aux platines enchainent les titres de salsa et les salseros ne se font pas prier pour aller dégourdir leurs jambes restées trop longtemps inactives. Ce qu’ils ignorent encore c’est que la soirée 100 % Salsa Cubana prévue initialement après la performance de La Charanga est en train d’avoir lieu afin de meubler l’absence du groupe qui commence à se faire très sérieusement désirer. Il finit par apparaître, monter sur scène, non pas pour chanter, mais pour s’installer dans l’espace réservé aux artistes. Fausse alerte. Les esprits commencent à s’échauffer et entre deux chansons des huées s’élèvent de la piste, sans grand effet cependant, les chanteurs restant ostensiblement silencieux. Vers 23h une rumeur se répand : le patron du Back Up n’aurait pas payé le groupe qui refuse de chanter tant qu’il n’aura pas touché son cachet. Bel exemple de professionnalisme… Pour un certain nombre de spectateurs, l’exaspération l’emporte sur le désir d’assister à une performance tant attendue et c’est avec énervement qu’ils décident de partir, car personne, à ce moment-là, ne sait si les négociations vont aboutir et surtout quand. Mais avant que le mouvement de foule ne gagne toute la salle, le patron se décide enfin à intervenir et annonce que le concert aura bien lieu. Encore un petit quart d’heure de patience…

C’est finalement à 23h45 que David Calzado y su Charanga Habanera prennent place sur la scène, près de 4 heures après l’horaire annoncé, pas si tard somme toute pour leur rythme de vie légèrement différent du rythme occidental, mais leur responsabilité n’étant pas entière dans l’affaire, n’entrons pas dans la polémique qui oppose ceux qui, repartis bredouille, demandent à être remboursés et les organisateurs de l’évènement qui rejettent la faute sur le groupe. Maintenant place à la musique et, il faut l’avouer, on a eu raison d’attendre… Sous les lumières tamisées, les congas laissent entendre les premières notes, une intro tout en percussions et rythmes saccadés qui accueillent l’arrivée des hôtes tant attendus. Un par un, les artistes rejoignent leurs places, les musiciens d’abord, puis les chanteurs, 15 Cubanos en tout qui démontrent, pendant plus de 2 heures, toute l’étendue de leur talent. Et il est étonnant.

Créée en 1988 et reformée par David Calzado au début des années 1990, La Charanga est l’une des formations de Timba les plus populaires, citée régulièrement après le groupe mythique de Los Van Van. Ses partis pris, qui mêlent emprunts à la musique traditionnelle (salsa, son, rumba, conga) et actuelle (rap, rock, funk, reggaeton), ainsi que son style décontracté et séducteur, reflètent la jeunesse cubaine qui se reconnaît dans ce syncrétisme et son goût pour la provocation. Proche de son public, par ses textes qui n’hésitent pas évoquer des thèmes sensibles comme la Santería, les excès du tourisme, le sexe ou encore la pauvreté, ainsi que par ses jeux de scène suggestifs, qui lui ont valu par le passé quelques déboires avec le gouvernement Castro. Le groupe fait déplacer des foules à Cuba et, en ce 22 avril, Paris a des faux airs de La Havane. Il faut bien avouer que le groupe a des atouts de taille : hormis la richesse de l’orchestre, composé d’un pianiste, d’un bassiste, de 3 percussionnistes (congos, bongas), d’un saxophoniste, et de 3 trompettistes, qui échangent aussi parfois leurs rôles, la qualité de la ligne de chant laisse sans voix. Pas moins de 6 chanteurs se partagent les micros, dont 2 plus en retrait n’officient pas en solo, et assurent le show. Le mot n’est pas galvaudé, un concert de La Charanga, c’est aussi de la danse, leurs musiques rythmées étant conçues pour être appréciées, certes, avec les oreilles, mais surtout avec les pieds. Les chorégraphies sensuelles et enlevées de ceux que l’on compare facilement à un boys band, le côté aseptisé en moins, enflamment les scènes sur lesquelles ils se produisent et leur représentation au Back Up ne fait pas exception.

Afin de chauffer la salle, un peu refroidie par une attente interminable, le groupe se lâche dès les premières minutes et, après quelques mots d’excuse de son leader, ne ménage aucune pause pour garder le rythme et le public en haleine jusqu’à l’entracte. Il privilégie, dans ses choix, les chansons de son dernier album, No Mires La Carátula, sorti en août 2009, qui a connu un énorme succès tant auprès des latinos que des milieux salsa français. Il enchaine les titres séducteurs comme La Chica Mas Bella ou Hay Mujeres, directement dédicacés aux célibataires de la salle qui, manifestement, sont venues en nombre l’applaudir. Le titre éponyme de l’album, La Carátula est l’occasion d’une improvisation a capella de David Calzado, dont les paroles sont reprises en cœur par les plus hispanisants de l’assistance : « Mami cuando vengas a comprarme a mi, no mires la carátula, primero escucha mi CD, pa’ que tu veas lo que llevo dentro, pa’ que veas lo que tengo aqui » (« Chérie quand tu viendras m’acheter, ne regarde pas la pochette, écoute d’abord mon CD, pour voir ce j’ai à l’intérieur et ce que j’ai ici »), le tout agrémenté d’une gestuelle des plus expressives. Message compris. C’est alors que l’on pousse les micros, le centre de la scène est dégagé, signe qu’un évènement se prépare. 4 des chanteurs ont enfilé un chapeau et exécutent une chorégraphie bien huilée sur De Película, une des incontournables de leurs concerts et nous prouvent, de nouveau, s’il était encore besoin de s’en convaincre, leur maitrise technique, malgré l’espace réduit sur lequel ils doivent se mouvoir.

Les 20 minutes d’entracte passent très vite, en musique de surcroit, et le concert reprend de plus belle, sur la même cadence que la première partie. La Charanga surprend avec Chico Caramelo dont l’orchestration enrichie en percussions et en cuivres donne une tout autre ampleur et booste la puissance communicative ; les femmes ne vont pas le nier, ces chicos sont bien leur genre : « Quédate tranquila mamita y acepta que tu tipo soy yo ». Sur Esto Es Un Cañon, chanté initialement en duo avec le groupe de Cubatón Gente D Zona, le groupe laisse entendre ses influences urbaines et affiche la tradition de métissage au fondement de la musique cubaine, qui conduit les artistes à multiplier les collaborations. Retour au dernier album avec La Mitad, sur le thème ironique de la répartition des biens après une séparation, et Juana Magdalena qui déclenche l’hystérie des spectateurs par son romantisme exacerbé. La fin du concert s’approche, mais il manque un titre devenu très rapidement culte, Gozando en La Habana et, lorsque les premières notes résonnent dans le Back Up, l’ambiance de folie atteint son zénith. Volontairement provocatrice, la chanson s’adresse à tous les Cubains qui ont quitté l’île pour aller tenter leur chance à Miami et dont le rêve américain à vite pris l’eau, alors qu’à Cuba le désenchantement n’a pas de mise : « Tú llorando en Miami, Yo gozando en La Habana » (« Toi tu pleures à Miami, moi je m’éclate à La Havane »).

La fierté de son identité et de son appartenance nationale, voilà ce que La Charanga Habanera manifeste à chaque représentation et c’est vers cette île mythique qu’elle se tourne pour y puiser la saveur dont elle nous régale avec brio. Le public a bien compris ce qu’elle apportait avec elle : « Soy Cubano, Soy popular, Soy tu Charanga Habanera, esa que a ti te encanta y ahora Cuba, ay, mano pa’ arriba di te gusta mi Charanga

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Site officiel : http://www.charangahabanera.net/
2 interviews du groupe à lire sur : http://www.nationlatina.com/

A propos de l'auteur

Image de : Après avoir mastérisé dans la section Médias du CELSA, c'est exilée temporairement, pour des raisons romanesques (mais pour encore quelques mois) dans la Patagonie argentine, que je comble les lacunes de ma piètre éducation politique en me plongeant dans l’œuvre des grands penseurs latino-américains, tels que José Marti et le Che Guevara, et que j'affine mon esprit critique au contact d'une société reléguée au dernier plan de notre fameux ordre mondial. Passionnée de culture latine et de radio, je combine les deux en présentant sur une fréquence communautaire locale une émission de débat et de musique dédiée à l'Amérique du Sud. Même de si loin, je garde les yeux sur ce qui s'écoute en France et, grâce à Discordance, je peux contribuer modestement à montrer que la musique en espagnol vaut mieux que son image de machine à produire des tubes de l'été.

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