L’homme ralenti – J.M. Coetzee

par Ren|
L'homme ralenti, intitulé encore plus sobrement Slow Man en anglais, est le premier roman écrit par J.M. Coetzee depuis son Prix Nobel en 2003. Est-il légitime d'attendre, en conséquence, les signes d'un virage dans le système narratif habituellement employé par l'auteur ?

ralentiManifestement pas. Slow Man – le titre original est à vrai dire plus pertinent – ressemble avant tout au fruit de décennies de pratique de la métafiction. Comme Elizabeth Costello, écrit cinq ans plus tôt; et avec qui, insistons sur le « qui », Paul Rayment partage beaucoup plus que l’on n’oserait imaginer.

Protagoniste central de l’histoire, Rayment, sexagénaire Australien un brin excentrique, se fait renverser en vélo dans la banlieue d’Adélaïde. Le roman commence matériellement sur cet épisode très brusque et déjà cruel, même si la victime semble presque y prendre plaisir – il « vole », et prend soin de bien respirer dans son élan. Il ne connaît cependant pas encore le diagnostic: la jambe droite doit subir une amputation au-dessus du genou. En d’autres termes, l’accident, cet envol forcé mais apprécié dans l’instant, était tout simplement le dernier de sa vie. L’annonce de la fin d’un cycle, et du début d’un lent et douloureux déclin.

La première partie du livre examine le refus obstiné de Rayment d’accepter sa situation. Il ne veut pas vieillir, ou, plus exactement, il ne veut pas laisser son vieillissement – davantage que sa vieillesse – lui devenir évident, prendre une forme si tangible. Il veut vivre, mais  » vivre  » pour lui signifie vivre en pleine possession de ses moyens, pas seulement mentaux mais aussi – et même surtout – physiques. Il est hélas ralenti, éternellement ralenti, et sa frustration se traduit vite par un comportement désagréable et une antipathie marquée envers toute personne chargée ou susceptible de s’occuper de lui. Marijana, une énième sur la liste, va pourtant bouleverser sa vie une seconde fois. Pourquoi? Parce qu’elle le considère comme un être humain à part entière, rien de plus. Un geste qu’il interprète faussement comme un aveu de tendresse, et qui, la situation familiale difficile de sa muse Croate aidant, le précipite dans un terrible « jeu amoureux » dont il s’avère être le seul participant. Ceci était somme toute prévisible, et il ne fait aucun doute que Coetzee avait prévu que ça le soit.

Marijana, de façon toute aussi prévisible, coupe les ponts aussitôt que Paul se met à lui faire des avances trop évidentes. S’enclenche alors la deuxième partie de la narration, qui voit l’arrivée soudaine et inexorable d’Elizabeth Costello, écrivain notoire mais elle aussi sur le déclin. Au final, son standing initial importe à peine. Costello annonce rapidement à Rayment, « son » protagoniste, qu’il l’a délibérément invitée dans son appartement – et donc au coeur de son existence; ils vont désormais découvrir la suite des évènements ensemble, en s’efforçant tout au long de rendre ladite histoire aussi captivante que possible. Rayment se montre forcément réticent au départ, mais finit plus ou moins par céder. Commence ainsi la véritable entreprise de Coetzee .

Autant ne pas gâcher au lecteur potentiel le plaisir d’affronter une telle richesse. Ca en devient, par moments, presque insurmontable: Costello est le personnage principal du roman éponyme de 2003, dans lequel elle se voit déjà amorcer sa descente vers un anonymat, certes encore lointain, mais inéluctable. Elle débarque ainsi dans Slow Man avec un double baggage, celui d’un être humain aussi frustré que peut l’être Rayment mais aussi beaucoup plus accompli, et par conséquent beaucoup plus habile et confiant dans ses actes, aussi contradictoires peuvent-ils parfois sembler. Comme tout écrivain qui se respecte, elle enchaîne les épisodes de l’existence de sa « nouvelle » création sans jamais complètement savoir où aller; et c’est, non sans ironie, cette constante dimension d’inconnu qui permet à Rayment de « survivre » dans l’univers quasi-despotique établi par sa maîtresse autoproclamée.

C’est le procédé même de métafiction qui tolère cette survie. Au travers de la plume chirurgicale de Coetzee, si envahissante et pourtant si minimaliste, l’histoire de Paul Rayment, partagée entre inquiétudes d’un être humain et inquiétudes d’un personnage de fiction, finit littéralement par s’entremêler. Plus personne n’y voit clair. Il ne s’agit pourtant pas d’une tragédie, mais d’un chapitre lambda d’une vie lambda, transcendé par la complexité de l’instant. C’est Coetzee, c’est l’auteur, qui crée cette complexité. C’est lui qui, depuis le départ, a calculé et même structuré la confusion qui s’ensuit. L’adjectif qui vient à la bouche au terme de Slow Man résume à la fois la texture de ce chapitre de la vie de Paul Rayment et l’impression laissée au lecteur: douce-amer. Certains avanceront que les procédés chers à Coetzee n’ont pas ostensiblement évolué depuis Foe, déjà vieux de 21 ans.

Qu’ils se le permettent; il leur « suffira » alors d’essayer de nier la sublime jonction du réel et du fictif s’opérant dans les dernières pages et qui nous laisse volontairement sur notre faim.

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