Kem – Programmateur des Eurocks

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Alors qu’il semble que le job de programmateur des Eurockéennes soit aussi délicat que celui d'entraîneur de l'équipe de France avec autant d’avis différents que de festivaliers, nous avons profité de l’occasion pour poser quelques questions à Kem, l’un des deux responsables de l’affiche de cette édition 2008.

En quelques mots, comment est ce que tu définirais cette programmation 2008 ?

a4_eurocks08_b_hd Kem: J’en ai un qui me vient tout de suite à l’esprit, c’est « éclectique », un deuxième pourrait être « fidèle ». Éclectique représente bien ce qu’on a voulu faire depuis qu’on est arrivé au Eurockéennes avec le nouveau staff de programmation en 2001. C’est-à-dire proposer la programmation la plus éclectique possible, tout en allant chercher dans les niches de chacun des styles musicaux. On est bien obligé de présenter des têtes d’affiches sur un festival comme les Eurockéennes, mais on tient également à présenter des groupes totalement inconnus qui pour certains n’ont jamais joué en France, voire qui jouent quelquefois devant un nombre de personnes très restreint.

Pour nous ce n’est pas très important qu’ils jouent devant peu de gens, l’idée est vraiment d’amener des groupes qui nous plaisent, qu’on a repéré en France ou à l’étranger, et de les proposer au public des Eurockéennes .

Est ce que vous avez vu au moins une fois en concert chacun des groupes présents cette année ?

Kem: On essaye au maximum d’aller les voir. Sur cette programmation, on a vu 90% des groupes sur scène auparavant. Il y a certains groupes dont on n’a pas vu le nouveau spectacle, comme celui de Ben Harper . Il n’y avait pas eu de tournées au moment où on a dealé le concert pour les Eurockéennes, et le nouveau spectacle n’était pas prêt, on l’a donc dealé sur la bonne foi des années précédentes.

Est ce qu’il y a un groupe que tu regrettes vraiment de n’avoir pas fait venir cette année ?

Kem: Il y en a plein. Je ne peux pas t’en citer un comme ça, car il y en a énormément. De toute façon faire une programmation cela passe par des moments de plaisir et des moments de désillusion. Mais il y a tellement de propositions artistiques intéressantes, qui font que quand tu as un groupe que tu ne peux pas faire venir, tu passes à un autre et, au final, on est très très content de cette programmation. Au vu de ce qui tournait cet été, je pense qu’on s’en est vraiment bien sorti et que la programmation a vraiment de la gueule. Comme je te le disais avant, c’est un bon compromis entre têtes d’affiches et groupes découvertes.

Est ce que justement cela a été plus dur que les autres années à boucler ?

Kem: Non, ça n’a pas été plus dur. Il y avait énormément de propositions, de groupes qui tournaient. Il y a beaucoup de monde sur la place, beaucoup de festivals en Europe. Il y a à peu près 25 festivals en Europe ce week-end là, donc forcément les groupes ne peuvent pas faire tout le monde, donc après il y a des groupes qu’on a, d’autres pas, mais au final, on est vraiment content et ça n’a pas été plus dur que les autres années, je dirais même que ça a été plus facile.

Qu’est ce qui distingue les Eurocks, des 25 autres festivals se déroulant à la même date ?

Kem: Il y a déjà l’ancienneté, c’est la vingtième année, c’est l’anniversaire cette année. Le festival est donc déjà bien installé au niveau européen. Il y a la beauté du site : les artistes comme le public aiment venir sur ce festival et pas uniquement pour la programmation. Pour les gens qui ne connaissent pas, c’est une sorte de Presqu’île entourée d’étangs, c’est une base de loisirs où les gens du Territoire de Belfort aiment bien venir se balader et se baigner en été. Et comme je te le disais avant, mais je le répète encore une fois, à cause de l’éclectisme. Il n’y a aucun style de musique qui est vraiment privilégié, même si la tendance est quand même le pop-rock. Autour de ça il y a aussi bien du hip-hop, que de l’électro, que du reggae ou du métal. Il n’y a aucune barrière.

Est ce qu’un comique sur la grande scène des Eurocks, un peu à l’image des Vieilles Charrues, serait un jour envisageable ?

plage02-sam-eurock06_selection-vg Kem: Je ne sais pas. C’est difficile à amener ce genre de spectacle sur les Eurockéennes. Je ne sais pas.. Je n’ai pas vu le résultat aux Vieilles Charrues, je sais qu’il y avait Jamel qui avait joué, il y a quelques années et que cette année, ils ont Gad Elmaleh . Franchement j’en sais rien. Je ne sais pas si un comique a forcément sa place, si c’est bien de le mettre dans ce genre de spectacles. Généralement quand tu vois un spectacle de comique, tu es assis. Là, c’est un festival de plein air, debout deux heures… Je ne sais pas.. Je n’ai pas réponse par rapport à cela.

Est ce que vous avez toutes les libertés dans vos choix ou avez-vous des contrats, des accords avec certains de vos partenaires ou un cahier des charges précis ?

Kem: On n’a absolument aucune influence, aucune contrainte. Les seules contraintes qu’on a, c’est des problèmes de sous, on est parfois obligé de laisser tomber un artiste car on n’arrive pas à faire des offres aussi grandes que les autres festivals. Il y a aussi des problèmes de routing, car parfois le groupe se trouve la veille en Pologne et le lendemain doit aller en Scandinavie, donc venir aux Eurockéennes c’est impossible. Sinon nous n’avons aucune pression des sponsors, que ce soit des partenaires ou des collectivités locales . Nous sommes totalement libres à ce niveau-là. Ce sont vraiment nos choix, nos envies.

T’as t-on déjà fait des reproches à la fin d’une édition, sur certains de tes choix ?

Kem: Des reproches il y en a toujours. Il y en a même quand on annonce la programmation. T’as toujours des reproches, t’as toujours des gens qui ne sont pas satisfaits, toujours des critiques. Mais depuis qu’on est là, depuis 2001, je pense que ça va, le festival est toujours un succès public. Quand la critique est constructive c’est intéressant, mais quand c’est juste pour casser sans quelque chose derrière, on n’en tient pas vraiment compte.

On parle pas mal en ce moment d’inflations sur les cachets des groupes, remarques tu également cette tendance ?

Kem: Tout à fait. Les groupes gagnent de moins en moins d’argent avec le disque, donc forcément les cachets augmentent, et par conséquent le prix des concerts augmente. Au niveau des Eurocks, on est assez fier, de ne pas augmenter le prix de nos billets cette année. On peut avoir un billet à la journée pour 37 euros, et un pass 3 jours pour 85 euros. 37 euros c’est généralement le prix d’un concert pour un artiste middle qui joue aux Eurockéennes . Par exemple, je pense que tu vas voir Cat Power (je dis n’importe quoi) à Paris, je pense que tu t’en tires pour 35 euros et tu n’as que vu Cat Power avec une première partie. Là le vendredi 4 juillet aux Eurockéennes, pour 37 euros tu vois Cat Power, Massive Attack, Ben Harper, Deus, Gossip, Arno, etc. Je trouve qu’au niveau des prix, on est vraiment bas, et c’est pour ça qu’au bout d’un moment, on ne veut pas aller à la surenchère des cachets. Si on le faisait, la conséquence serait sur le prix de l’entrée et on n’y tient pas du tout.

Quelle est la part du budget alloué aux cachets des artistes ?

Kem: Grosso modo c’est un tiers du budget total.

À partir de combien d’entrées, le festival devient-il rentable ?

Kem: Au-dessus de 75 000 entrées. Ça dépend des années et de beaucoup de choses. C’est-à-dire qu’une année où il pleut et une année où il fait beau, ce n’est pas du tout la même chose. Quand il pleut, on est obligé de remettre en état le site, de réengazonner etc. Forcément ça fait des coûts supplémentaires par après. Mais nous avons fait un budget prévisionnel qui oscille entre 73 000 et 75 000 entrées tous les ans.

Il y a t-il déjà eu des tentatives d’OPA sur les Eurocks de la part d’investisseurs privés ?

Kem: Nous sommes une association. C’est impossible d’acheter une association. ( rires ) C’est ce qui fait un peu notre liberté. Il y a de plus en plus de festivals qui sont organisés par des sociétés privées, mais nous sommes une association et nous tenons à rester sous ce format associatif. C’est une association de loi 1901 à but non lucratif, c’est-à-dire qu’on réinvestit nos bénéfices d’années en années.

Parle- moi un peu de ce concert organisé spécialement pour les 20 ans des Eurockéennes.

23-eurock Kem: Chaque année pour les Eurockéennes, on fait une, voire plusieurs, créations pour le festival car c’est quelque chose qu’on aime bien, quelque chose de différent. Ce n’est pas simplement choisir un artiste sur une liste qu’on nous propose, mais de travailler toute une année avec un ou plusieurs artistes pour monter un projet. Cette année, l’idée était de faire un gros projet en invitant pas mal de guests.L’idée étant de faire un backing band composé de musiciens aguerris, c’est-à-dire le backing band de M, avec Bumcello, Vincent Segal, Cyril Atef, Seb Martel, DJ Shalom et également un clavier qui est Vincent Torrel et qui a joué avec Air . Après on a contacté les artistes pour les emmener dans cette création, où l’idée générale était de faire des reprises de morceaux connus, mais réarrangés par les musiciens cités avant.

Ça va de reprises de Gainsbourg à Kiss, en passant par AC/DC, Stevie Wonder, Amadou et Mariam etc. Donc créer un répertoire d’une quinzaine de titres, et après avoir des invités. On a donc contacté pas mal de personnes, et ceux qui ont répondu présents sont les suivants : Camille, Olivia Ruiz, Grand Corps Malade, Oximo Puccino, Arno, Amadou et Mariam, Didier Wampas, An Pierlé, Daniel Darc et Nosfell . On va donc créer pour les Eurockéennes un spectacle unique, qui va être répété à la Cartonnerie de Reims, et qui aura une première à la Cartonnerie la veille des Eurockéennes . Le spectacle sera donc joué le lendemain sur la Grande Scène et ce sera quelque chose que l’on ne pourra pas voir ailleurs, ce sera vraiment un projet unique. Là, c’est en pleine répétition, ça continue ce week-end, et ça promet d’être quelque chose d’assez étonnant et d’assez explosif car les morceaux vont être totalement réarrangés, avec des duos, des trios, voire des performances en solo. Ça va être quelque chose de totalement inédit.

Était ce un choix de ne faire chanter que des artistes français ?

Kem: Non pas forcément. On a essayé, mais c’est un petit peu plus dur avec les étrangers. On aura peut-être quelques surprises qui vont arriver en dernière minute. On piste encore quelques artistes étrangers, mais ça n’a pas été un choix de départ. C’est juste beaucoup plus facile pour les répétitions avec les artistes français, de les faire venir à Reims, il fallait que le gens se rencontrent, se connaissent. Il y avait aussi le fait que certains étaient en tournée à la période des Eurockéennes, c’était donc assez complexe à mettre en oeuvre. Mais le choix de départ n’était pas de le faire qu’avec des artistes français et on a quand même deux artistes belges, Arno et An Pierlé . On avait balancé quelques pistes sur des artistes étrangers et pour certains on a encore bon espoir que ça se déclenche en dernière minute.

Une fois la programmation annoncée et publiée, en quoi consiste le boulot d’un programmateur jusqu’au jour J ?

Kem: Après l’annonce de la programmation, c’est beaucoup de relations publiques, de répondre à des interviews comme je fais actuellement, beaucoup de travail d’administratif, de paperasses, c’est-à-dire suivre les contrats, les fiches techniques etc. On continue aussi notre travail de programmateur, c’est-à-dire on continue à écouter des disques, on continue à aller voir des concerts, et on commence à préparer l’année prochaine, à échafauder des projets. Avec Christian Allex, on est déjà en train de réfléchir à des créations pour l’année prochaine. On commence à prendre des contacts, à rencontrer des gens.

Comment vous répartissez vous le travail avec Christian ?

Kem: On fait ça en bonne entente. On amène chacun des idées, des envies et on confronte nos idées. On est d’accord à 80% sur les artistes et les 20% qui restent, ce sont des discussions entre nous. Pareil pour les créations, chacun amène des idées de créations, quelquefois on bosse ensemble comme cela a été le cas sur la Bande Originale. Mais sinon, on amène plutôt chacun de notre côté des idées de création qu’on suit pendant l’année. Une année par exemple, j’avais suivi la création de Dionysos, une autre année Christian avait suivi la création avec Camille . Donc voilà, on travaille vraiment en bonne entente tous les deux.

Quelle a été pour l’instant ton édition préférée, depuis que tu es au poste de programmateur ?

Kem: Difficile, je les aime bien toutes. Mais peut être 2005 était mon édition préférée. J’aurais pu te dire 2008 ( rires ), mais j’ai bien aimé 2005. Ce n’a pas été l’édition où il y a eu le plus grand nombre de personnes, mais en artistique j’ai trouvé vraiment mon compte dans les trucs que j’aime bien.

Est ce que tu aimerais encore être à ce poste dans 10 ans ?

Kem: Pourquoi pas ! Si j’ai encore la flamme, si le projet m’excite toujours autant, oui pourquoi pas. Christian et moi, nous sommes vraiment des fouineurs, donc pour l’instant l’envie est là de découvrir des nouveaux groupes, de présenter des nouvelles choses, donc pourquoi pas dans 10 ans être encore à la tête de la programmation. L’avenir nous le dira.

Qu’est ce qu’il y a dans les poches d’un programmateur des Eurocks ?

Kem: ( Rires ) Ma carte bleue, mes sous, mon téléphone portable, les clés de ma voiture.

Tu ne dois pas avoir beaucoup de temps pour assister aux concerts des Eurocks, mais qui aimerais-tu absolument voir cette année ?

eur06-di-acrien36b-pb Kem: C’est vrai qu’on n’a pas énormément de temps pendant les Eurocks, mais j’essaye quand même d’aller voir quelques trucs. Les concerts que je ne vais pas rater, c’est Grinderman le projet de Nick Cave . J’ai vu quelques images sur Internet qui m’ont vraiment secoué. Pareil pour l’album, que je trouve vraiment fantastique. Battles qui est un groupe que j’adore et que j’ai déjà vu plusieurs fois avec un grand plaisir. Il y a énormément d’autres choses, je parlerais également d’un groupe qui s’appelle The Gossip, qu’on avait découvert, il y a deux ans à Austeen, qui était totalement inconnu et qu’on avait ramené aux Eurocks sous le chapiteau, il y a deux ans et qui avait vraiment scotché tout le monde. Là ils reviennent avec une notoriété qui est quand même beaucoup plus importante, des concerts qui ont marqué les gens en France, donc j’irais les voir avec grand plaisir. Il y a énormément d’autres choses, comme A Place to Bury Strangers, comme Soko, comme les Cool Kids, comme Fucked Up . Il y a vraiment pleins de choses à aller voir comme les révélations montantes de cette année que sont MGMT, Vampire Weekend . Mais malheureusement, je ne pourrais pas tout voir.

Quelles leçons as-tu tiré des années précédentes ?

Kem: On s’est rendu compte d’un truc en 2006, qui était la plus grosse année des Eurockéennes, là où on fait le plus de monde, où il y avait des groupes vraiment très très gros et vraiment emblématiques comme Depeche Monde, Daft Punk ou Muse, on s’est rendu compte que ce type de groupes, malgré qu’on soit complet, sur les petites scènes où il y avait des groupes vraiment à découvrir, et bien les gens n’y allaient pas. C’est un public un petit peu différent. Le public qui vient voir Depeche Mode, il a envie de voir Depeche Mode et peut être un ou deux autres groupes qu’il connaît, mais il n’a pas forcément envie de voir les découvertes. Et c’est cette année-là, où c’était complet, qu’il y avait le moins de monde bizarrement devant les petites scènes. Ça a été une leçon qu’on a tiré des années précédentes, mais aussi de ne pas mettre trop de groupes en fin de journée vers 2-3 heure du matin, car les gens commencent à être crevés et qu’il y a pas mal de gens qui commencent à partir. Donc éviter de faire jouer 3 groupes à 2 heures du matin, sinon il y en a un qui va jouer devant personne.

Pour tous les groupes qui rêveraient de jouer aux Eurockéennes, comment fait t-on pour t’acheter ?

Kem: Il faut envoyer un gros chèque au nom de Territoire de Musique, à l’attention de Kem et voilà il n’y a pas de problèmes, après ça marche généralement bien, il n’y a pas de soucis ( rires ).

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Rendez-vous du 4 au 6 juillet 2008 sur la Presqu’ïle de Malsaucy à côté de Belfort.
Site officiel: http://www.eurockeennes.fr/

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Image de : Fondateur de Discordance.

5 commentaires

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  1. 1
    le Mercredi 4 juin 2008
    kyra a écrit :

    Really interesting… thanks a lot Pascal :)
    I wish i were with you this year…

  2. 2
    Stedim
    le Mercredi 4 juin 2008
    Stedim a écrit :

    Interview trèèèèès sympa. Chapeau bas !

  3. 3
    VIOLHAINE
    le Jeudi 5 juin 2008
    VIOLHAINE a écrit :

    « On parle pas mal en ce moment d’inflations sur les cachets des groupes, remarques tu également cette tendance ?
    Kem : Tout à fait. Les groupes gagnent de moins en moins d’argent avec le disque, donc forcément les cachets augmentent, et par conséquent le prix des concerts augmente.

    Euh si je peux me permettre, ya pas que les ventes de CDs, ya aussi l’augmentation du coût des charges sociales…
    Mais bon.

  4. 4
    le Dimanche 8 juin 2008
    c4n4r a écrit :

    Je trouve que pour un festival éclectique cette année le métal n’est absolument pas représenté… tout juste cavalera conspiracy, bon c’est pas mal, ils ont un album sympa (sans pour autant casser des briques non plus) mais tout de même cette année c’est light question musique couillu^^
    l’année prochaine j’y retournerai si ils font un effort de ce coté…

  5. 5
    le Lundi 9 juin 2008
    Rod a écrit :

    PS : les vieilles charrues ne font que repomper ce qui a cartonné l’an dernier au Paleo Festival. J’ai donc la réponse pour Kem pour Gad Elmaleh : en Suisse, 45 000 personnes regardaient debout le spectacle, a tel point que plus personne ne travaillait dans le festival. Ca a ete LE carton du festival, devant Bjork et Muse.

    Cool cette interview en tout cas ! (un poil trop long)

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