Karl Mengel

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Exposée la bisexualité ? Tendance, fashion même ? A voir la profusion de magazines ou d'émissions de télé qui se penchent sur le sujet avec force commentaires de "c'est fun, c'est cool", on peut le croire.

51n5dd61tbl-_ss500__copiePresque toujours présentée comme une simple pratique sexuelle libérée, juste à côté de l’échangisme comme autant d’étendards galvaudés du libertinage (mot depuis longtemps vidé de sa substance), on en oublierait presque qu’il s’agit de quelque chose de bien plus complexe et difficile à définir que la simple question de s’envoyer en l’air avec les deux sexes.

Dans Pour et contre la bisexualité, Karl Mengel prends la question à bras-le-corps et dresse un état des lieux de la bisexualité, tant sur le plan historique, sociologique que sémantique. Émotionnel autant que sexuel. Avec un humour certain et une pertinence tout à fait salutaires sur un sujet encore trop obscur et confus dans la société actuelle.

Le titre de ton essai est relativement fourbe : on pense avoir affaire à une thèse et antithèse sur la bisexualité alors que tu construis une véritable réhabilitation ! Ce « contre » ne serait là que pour casser enfin le seul terme de bisexualité ?

C’est un peu plus compliqué. Ton interprétation initiale serait juste si le « et » du titre était un « ou », mais il s’agit précisément de la clef de voûte de mon propos. Je déconstruis en l’occurrence une opposition si ancrée qu’elle semble aller de soi (l’oeil pressé lit d’ailleurs facilement « ou », sur la couverture), alors qu’elle est en réalité le produit artificiel d’une démarche politique, en même temps que la conséquence d’une vraie paresse intellectuelle. Le terme de bisexualité est impropre parce qu’il est né directement de ces deux parents douteux, comme un intermédiaire bancal, presque symbolique, entre deux autres constructions tout aussi arbitraires, à savoir l’hétérosexualité et l’homosexualité. Et puisqu’on est donc là dans l’ordre du discours, le mot choisi pour l’étiquette va bien au-delà d’un simple problème de lexique : il est le fondement d’une identité qui, en l’espèce, ne peut être que terriblement lacunaire. La bisexualité relève d’un rapport universel au corps et contient donc ses contradictions, au lieu d’en faire des clivages à valeur de frontière extérieure. C’est ainsi qu’elle peut être, en soi, pour et contre elle-même. Il en va de son honnêteté.

Tu es le premier à déplorer qu’il existe aussi peu de documentation sur le plan historique concernant la bisexualité féminine. Ce qui va presque en contradiction avec l’idée répandue selon laquelle c’est justement la bisexualité masculine qui s’est toujours cachée et sur laquelle tu apportes de nombreux éléments difficiles à imaginer pour l’époque actuelle.

photo-karl-mengelLa bisexualité masculine ne s’est jamais vraiment cachée, en fait : elle a longtemps été une norme impensée de l’ordre érotique, avant qu’on ne commence à quadriller le champ du désir. Ensuite et jusqu’à présent, elle a globalement été niée en bloc, au mieux ravalée au rang d’errance transitoire par une bourgeoisie bigote ou des totalitarismes en mal de contrôle, alors que l’Antiquité, le Japon des samouraïs ou encore les peuples premiers lui conféraient un rôle précieux, sinon magique. Son équivalent féminin est quant à lui resté fondu, en quelque sorte, dans la sexualité « classique ». On avance ainsi souvent que toutes les femmes sont intrinsèquement bisexuelles, et c’est pourquoi l’ambivalence les concernant, faute de visibilité théorique, n’est pratiquement pas documentée, ce qui est à mon sens regrettable. Cela dit, la bisexualité masculine n’est pas mieux lotie, dans l’absolu, car la grande majorité des études (estampillées gays) parlent de l’homosexualité d’hommes illustres… qui couchaient aussi avec des femmes. On appréciera la subtilité qui fait discrètement passer un comportement pour une identité.

Quand tu utilises l’exemple de la salle de sport comme exacerbation des désirs bisexuels, acceptes-tu l’idée selon laquelle c’est proche des saunas libertins où la nudité immédiate enlève la barrière sociale des habits et accessoires pour ne venir qu’au corps et désir brut ?

Proche, sûrement. Mais la nuance, qui me paraît fondamentale, réside dans le fait que la salle de sport est en la matière le lieu d’un désir généralement inconscient. D’où sa densité. Cela dit, je te rejoins volontiers sur la notion d’indifférenciation, cruciale dans le vécu bisexuel. On n’est pas homo et hétéro : on est autre chose, qui englobe notamment ces comportements, sans les compartimenter. De la même façon, le choix d’objet porte en principe sur l’individu avant son sexe – et plus rarement sur le sexe indépendamment de l’individu, dans le cadre alors d’un pur plan cul, pulsionnel à souhait, et là l’idée de désir brut a effectivement à y voir.

Tu parles de l’onanisme comme une forme première de bisexualité, où la personne qui se masturbe jouerait les deux rôles sexuels dans un seul et même mouvement, affirmation qui parait malgré tout très exagérée.

C’est ce qui a le plus fait grincer les dents des premiers lecteurs, en dehors du ton punchy et joyeusement provo. Pourtant, je suis convaincu que la masturbation convoque au moins la bisexualité psychique chère à Freud, et même bien davantage. Mais le plaisir solitaire reste un tabou coriace, peut-être le dernier rempart au discours du tout-sexuel, justement, et je me dis que son caractère foncièrement bisexuel n’y est certainement pas pour rien, loin s’en faut. Les réactions que ma thèse suscite me confortent d’ailleurs dans cette impression. Je laisse le lecteur se faire son opinion, même s’il préfère la garder pour lui…

Tu es très critique vis-à-vis de toute une frange de la communauté homosexuelle qui ostracise souvent avec force ceux « qui ne choisissent pas leur camp ». C’est d’autant plus ironique de la part de personnes qui sont souvent les premiers à prôner le droit à la différence. Penses-tu que c’est la difficulté à entrer dans une case qui hérisse à ce point, non seulement eux mais également les hétéros ?

Je suis critique à la mesure de ma déception. Il me semble que tout un pan du mouvement gay s’est d’une certaine façon laissé phagocyter par l’hétérosexualité bourgeoise, oubliant Foucault en route (en particulier son exhortation à créer un nouveau mode de vie) et cherchant à bâtir une sorte de contre-république, un édifice symétrique condamné aux mêmes défauts, dont certains gravissimes. Je pense à l’ostracisme, effectivement, mais aussi à la dérive idéologique et, surtout, à l’obsession de l’uniformité. Or la catégorisation est l’instrument favori des régimes de ce genre, ce qui n’est pas exactement de nature à leur rendre les bisexuels sympathiques, et réciproquement.

Florence Dugas dans son récit Dolorosa Soror, explique que c’est son « côté pédé » qui va chercher la fille chez sa compagne Nathalie, où elle a la sensation d’être plus « mec » quand elle couche avec elle, tout comme elle a conscience que JP – son amant qui lui a présenté Nathalie – fait souvent l’amour avec elle comme si elle était un garçon. Est-ce que cette confusion des comportements et des genres correspond à ta vision de la bisexualité ?

couv-dahlia-dos-r%c2%8egl%c2%8eOui. On est là précisément dans la dimension queer de la sexualité, soit une vision libérée de tous les déterminismes, qu’ils soient sociaux, physiques, intellectuels et même – douce folie du fantasme – logiques. Le genre, ressenti, doit prévaloir sur le sexe, que l’on ne choisit pas mais qui n’est jamais qu’une donnée de base, avec laquelle on peut composer presque à l’infini. Tel est en fait le véritable sens de la bisexualité, cette liberté mal nommée.

Parallèlement à la sortie de ton essai, ton premier roman Les Séditions sort aux Editions Léo Scheer. Roman qui a longtemps été livré par fragments sur ton blog « Les Séditions du Zoeil ». Peux-tu nous raconter cette aventure ?

Les Séditions a été écrit en même temps que Pour et contre la bisexualité . Pour l’essentiel. Il y a d’ailleurs des chemins de traverse entre les deux ouvrages. Le personnage principal des Séditions est ainsi une sorte d’espion, bisexuel revendiqué, qui se perd dans une quête identitaire où l’entre-deux se constitue en expression radicale du rapport au monde. Léo Scheer, à la recherche de ce qu’il appelle les « écrivains d’Internet », a aimé les textes que je mettais en ligne sur mon blog et m’a proposé d’en faire un livre. Une grande idée, car la compilation de ces fragments sous la forme d’un roman donne tout son sens à l’identité, apparemment problématique, du narrateur. Exactement comme la bisexualité rend sa cohérence à notre être érotique.

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En savoir +

Pour et contre la bisexualité, Karl Mengel, Editions La musardine, Collection L’Attrape-Corps, 2009, 118 pages

Les Séditions, Karl Mengel, Editions Léo Scheer, Collection M@nuscrits, 2009, 178 pages

Site-blog de Karl Mengel:

http://www.lesseditionsduzoeil.net

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1981, Chloé Saffy vit à Toulouse. Sur le net, elle est l'auteur du blog My Way Or The HighWay et a collaboré au e-magazine d'opinion Ring. Adore, son premier roman a été publié en 2009 aux Editions Léo Scheer. On peut également la retrouver sur son site : http://www.ohmydahlia.com [Crédit photo: Kelly B.]

1 commentaire

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  1. 1
    le Jeudi 3 septembre 2009
    Dahlia a écrit :

    Une autre interview de Kark Mengel, cette fois-ci tournée plutôt vers son roman Les Séditions:

    http://www.dailymotion.com/video/xadas4_entretien-avec-karl-mengel_creation

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