Karkwa – Les Chemins de verre

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Si le nom de Karkwa ne vous dit rien, pas – encore - d’affolement. En réalité, c’était aussi le cas de nombre de Canadiens lorsqu’en 2010, Karkwa et ses Chemins de verre raflèrent le prix Polaris (meilleur album de l’année au Canada) aux Broken Social Scene. Une première pour des francophones, qui surprît autant qu’elle ravît les Québécois.

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Si le nom de Karkwa ne vous dit rien, pas – encore – d’affolement. En réalité, c’était aussi le cas de nombre de Canadiens lorsqu’en 2010, Karkwa et ses Chemins de verre raflèrent le prix Polaris (meilleur album de l’année au Canada) aux Broken Social Scene. Une première pour des francophones, qui surprît autant qu’elle ravît les Québécois.

Les mois ont dû leur paraître bien longs avant de traverser l’Atlantique, l’album ne sortant que ce 17 octobre en France. Il était temps !

Car cela faisait des lustres qu’on n’avait pas senti, dans un projet porté par des textes en français, un potentiel d’universalité aussi tangible.

La musique, sans doute, en est la raison essentielle. Davantage inspirée par leurs cousins anglo-saxons que français, Karkwa est capable à la fois de ballades de toute beauté comme de puissants crescendos de rock atmosphérique. Comme s’ils avaient la capacité à réconcilier la terre entière, les Québécois peuvent se vanter de faire de la musique indé expérimentale sans laisser personne à la porte, accueillant chaque auditeur avec cette chaleur propre à l’Amérique du Nord. Ainsi sont convoqués un vieux piano dont on ne peut que tomber amoureux, des percussions à faire s’emballer le rythme cardiaque, des cordes tantôt sèches ou rondement électriques, mais aussi des bidouillages inédits de toutes sortes lesquels, loin de rebuter l’oreille la plus innocente, font naître un sentiment de familiarité instinctive qui emporte l’adhésion immédiate.

Mieux que cela, l’émotion gagne avant même de se pencher sur les textes, faisant résonner le corps. Les harmonies vocales sont partout. Très belles, elles sont partie intégrante de la musique et renforcent la puissance mélodique du disque. À peine quelques écoutes et l’on se surprend déjà à fredonner les chœurs plus addictifs les uns que les autres. L’appropriation est totale avec ces voix dont on ne se méfie pas, ne prenant jamais le pas sur les instruments, mais s’y mêlant avec bonheur. Ces voix humbles et par conséquent, fortes d’une grandeur incroyable, la classe ultime des plus grands qui ont l’Être sans le vain besoin du Paraître. On se sent bien, tout simplement, à écouter ces titres planants que d’autres appelleraient parfois trip hop, mais qui s’en soucie ?

Sans même aller jusqu’aux textes, Karkwa rivalise déjà avec ceux qui tiennent le haut du pavé de la scène internationale. Si Radiohead et Arcade Fire (dont ils font les premières parties) sont les plus fréquemment cités, Sigur Rós et Animal Collective pourraient l’être tout autant. Mais le plus étonnant est sans doute que les adeptes de Muse ou Coldplay pourraient bien être séduits aussi, comme ceux de Supertramp ou Pink Floyd voire ceux de My Bloody Valentine ou de Mogwaï. Un exploit en soi.

Une fois l’oreille conquise par ces prouesses mélodiques tantôt énergiques tantôt planantes, c’est l’extrême qualité de la langue qui frappe. On pourrait simplement se laisser bercer par ce mix à l’anglo-saxonne qui ne met pas la voix en avant et autoriserait facilement une écoute de premier niveau, mais ce serait y perdre une part de la formidable richesse du groupe. C’est qu’ils y tiennent, au français, ces Québécois encerclés de toute part, sans cesse menacés par l’hégémonie linguistique de leurs voisins. On sent qu’ils l’aiment, cette langue française, qu’ils la chérissent comme le trésor périssable qu’elle est, pour en extraire le meilleur et abuser de ses plus infimes subtilités.

On se surprend à se dire que certains textes pourraient être étudiés à l’école. Métaphores, degrés de lecture multiples, personnifications, l’écriture de Karkwa est brillante et donne vie aux chansons, peignant des paysages faits d’ombres et de lumières, donnant à l’imaginaire de quoi construire en relief ou encore, laissant souffler le froid ou le chaud.

Si les contrastes sont omniprésents, à l’instar d’une pochette particulièrement appropriée, ils reflètent davantage la complétude d’un monde que ses oppositions. On a peine à croire que les titres, enregistrés au studio la Frette (en France), ont été initiés par la musique sans intention de texte préalable. Chacun d’entre eux, en réalité, semble servir un propos mûrement réfléchi et inviter au recul dans un monde qui s’est emballé depuis trop longtemps.

Le disque multiplie par ailleurs les références organiques pour un ancrage solide dans le concret. Encore une fois la réflexion existe, mais elle n’est jamais réservée à une élite intellectuelle. Accessible, elle fait appel au « bon sens » terrien, à des évidences oubliées. En décrivant le réel comme on imaginait jadis la science-fiction, elle permet de prendre conscience de certaines aberrations d’une vie devenue folle et partant, offre la possibilité de l’évasion.

Il faut se forcer pour entendre la noirceur de ce groupe dont l’accent québécois met plutôt en valeur la bonhomie. Pourtant la poésie est sombre, désespérée, froide comme la glace. Sans oublier parfois de reprendre son souffle, d’aménager des respirations. Il est des douleurs qui pèsent, des quotidiens lourds, des automatismes intégrés sans y avoir pris garde, mais aussi des libérations envisageables, une progression personnelle, et des instants de vie d’une beauté miraculeuse.

Au bout de cette écoute, il faut vous supplier à genoux d’oublier tous vos préjugés. Car le rock français a enfin trouvé son champion. Et il est québécois.

Cet album est si beau, si inspiré, qu’il remplit tout entier.

Notes

Pyromane
Je t’aime amor / à mort
Larmes de cire / pieds dans le givre
Contraste avec le feu qui brûle, la flamme (de l’amour)

Acouphène
Même les sons ont des couleurs (le blanc devient noir) et ont une présence physique, comme un animal (« la bête ») qui se nicherait dans l’oreille (la tête), mais dont on peut se délivrer : il suffit de le vouloir pour se libérer du mal, de ce qui pèse.

Moi Léger
Début au piano
Y’avait le rock qui nous saoulait
Étapes d’un cheminent = passages obligés
Entre « moi » et « moi-léger » : le moi léger est un « moi » plus libre, plus sage
Conscience du chemin parcouru

Marie tu pleures
Plus « folklorique » guitare acoustique
Rire enregistré à la fin

Le bon sens
Guitare acoustique
D’ici c’est difficile de voir le paradis
Esclave de la dépense
Petite boite à musique puis guitares électriques et batterie comme pour marcher au pas
« On fait la file comme des cons »
Besoin de sens pour supporter le reste ET Aller dans le bon sens ET Avoir du bon sens Porter un autre regard sur les choses, ne pas se laisser entraîner (et aussi, « indignez-vous ! » ?)

Chemins de verre
Guitares électriques batterie percussions
Yeux vides et froids, mort
Dents fines et longues
Héros hurlants sur les chemins de verre (images d’un exode qui s’étire en files humaines)

Dors dans mon sang
Alcool ? (« sucre brûlant »), « Vas-t’en, mais reste encore ». Anesthésie qui aide à supporter, tant pis pour les conséquences.
Seul piano une touche après l’autre avec pédale durée longue puis au bout d’une minute un peu de voix, choeurs et la brume des machines qui monte et enrobe de plus en plus serré crescendo puis redescend et voix à nouveau.
Presque un instrumental.
« Tu me dégueules tu me rends seul »

La Piqûre
Folie clavier et tambours et bidouillages électroniques
Absurdité des drogues qui fait perdre la tête et l’humanité
« Il ne sent pas la douleur »
Vacuité de la quête dans un monde où l’exigence d’une performance poussée à l’extrême ne peut se faire sans une assimilation progressive à un robot, une perte de son humanité. Le coureur : course folle dont on ne se rend plus compte

Enfants de Beyrouth
Ils cherchent leur coeur à l’intérieur, une chaleur qui brille de l’intérieur
Ils Rêvent encore
Dans la folie, l’épidémie, les bulldozers
Corde pincée comme une mandoline (Piano préparé)
À la fois gros tambours et sonorités aiguës et gaies de l’enfance
Se reconstruire

28 jours
La musique remplit physiquement le corps monte pour faire gonfler la poitrine, une couche s’ajoutant à une autre. Texte bouleversant où la douleur est à la fois prégnante et légère, où le fond est à peine dévoilé sur un décor suggéré avec une délicatesse extrême.

Le vrai bonheur
Grâce, pur moment de communion (magique en concert). Terminer par l’espoir. Au bout est la lumière.

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En savoir +

http://www.karkwa.com/

Teaser « Les Cendres de Verre » from Watch Your Steps on Vimeo

En concert au Divan du Monde le 3 novembre avec le Festival des Inrocks

A propos de l'auteur

Image de : Isatagada a une fâcheuse tendance à en faire trop tout le temps : s’investir pour de nouveaux artistes, photographier, parler, filmer, s’indigner, lire, se faire de nouveaux amis et écrire, écrire, écrire... L'essentiel étant de galoper, pas de manger des fraises. Du coup, elle se couche tard et se lève tôt ; rêve de téléportation et de quelques vies supplémentaires. Et de servir à quelque chose quelque part, en fait. Blog / Flickr

2 commentaires

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  1. 1
    le Mardi 25 octobre 2011
    Antoine a écrit :

    Juste une précision, la chanson « Dors dans mon sang » ne fait pas allusion à l’alcool, mais plutôt à l’héroine. (« Sucre brûlant » = les cristaux d’héroine que l’on fait fondre.)

  2. 2
    le Jeudi 27 octobre 2011
    isatagada a écrit :

    C’était une supposition qui me parassait vraisemblable, merci de nous donner le fin mot de l’histoire. Pour une raison ou une autre il est difficile d’associer Karkwa à ce qu’il y a de plus noir (ou blanc, ici). Malgré leurs paroles …

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