Kaguyahime, superbe ballet de Jirí Kylián

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Pureté et délicatesse, pour cette légende japonaise magistralement réincarnée : Kaguyahime, la princesse japonaise du VIIe siècle. Descendue de la lune, elle souhaite apporter paix et amour. Elle est si belle que les hommes s'entretuent pour la posséder. Kaguyahime décidera de repartir, trop pure pour ce qu'elle voit ici.

Invité par l’opéra, Jirí Kylián a renoué avec les danseurs du ballet pour faire entrer au répertoire Kaguyahime, créé il y a plus de vingt ans pour sa propre compagnie.

Ce conte ancestral est de portée universelle et intemporelle. Le parti pris pour les danseurs, les costumes, les décors, était de transposer cette histoire sublime du Japon en récit dépassant les frontières, et au final, le caractère japonais de l’ensemble ne se ressent qu’au creux de certains détails épurés. Beauté, amour et destruction sont autant d’axes forts qui nous concernent tous. La gestuelle est clairement celle d’un chorégraphe superbe, non celle d’un pays en particulier.

Toute la délicatesse vient de polariser tendrement le Japon dans les notes : la musique, elle, lancinante, langoureuse, existentielle ou battante, est japonaise jusqu’au plus profond de l’âme. La partition, de Maki Ishii, provoque puissance et profonde sensibilité. La clarté du son n’est pas le point central de l’attention comme dans la musique occidentale, mais plutôt son contenu émotionnel, comme des fréquences expérimentées, des sonorités et des tonalités de la nature, de l’aérien et du ciel, qui sondent les profondeurs de l’être directement. La flûte de bambou notamment (Ryuteki !) raisonne comme la voix même de la substance et du questionnement de l’être. L’instrument le plus impressionnant, j’apprendrais par la suite qu’il se nomme Daiko, est un immense tambour japonais placé sur la scène comme pour symboliser… les rondeurs de la lune.

Bien évidemment, le Japon ne reste donc pas concentré dans la seule partition, mais se trouve habiter le spectacle entier et crée l’univers à lui seul, déployé comme il est par la musique : elle submerge l’œuvre, elle la sous-tend, elle la crée peut-être, jusqu’à déverser cette culture du vide qui permet le plein, cette simplicité qui permet le complexe : une culture du nu, le Japon, peut-être. Un nu qui donne d’autant plus la possibilité d’être accompli et habité de spiritualité. Les forces invisibles sont partout.

Image de Marie-Agnès Gillot La princesse – danseuse étoile, Marie-Agnès Gillot, n’est que lumière, précision extrême, langage suprême dans chacun de ses gestes. Aussi parfaite que fragile, elle déploie son corps seule, son corps blanc infini jusqu’aux pointes, tous muscles extrêmement contractés. Elle donne à voir toutes les torsions qui l’habitent, entre pureté de son monde céleste, langueur et perfection de la gestuelle ; et perturbations, bouleversements, tensions qui la traversent de ce monde terrestre dans lequel elle est tombée : oscillations des membres, chocs, rythmiques perturbées, mais toujours, dans une douceur divine. Ses pouvoirs destructeurs sont aussi infinis, et les hommes tombent devant ce corps à peine en mouvement comme des mouches. Il ne s’agit plus de danser, mais de dire le monde.

Les mouvements à deux sont brefs et superbes, tout autant que les combats : on nous offre une démonstration très belle d’un équilibre très subtil à trouver, entre douceur et violence. Quand bien même les deux êtres se confrontent, se battent, se font mal ou se tuent, leurs gestes restent d’une grande douceur réciproque, créant un mouvement à deux dans le respect et l’accompagnement de l’autre. Et le chorégraphe réussit à rendre l’idée du combat lisible, sous les douceurs visibles et sans, jamais, un seul geste brusque, ingrat ou vulgaire.

Les frontières entre danse contemporaine et danse classique semblent s’atténuer ici, jusqu’à fusion des deux. Les cercles des ballerines se mélangent aux mouvements plus novateurs avec beaucoup de naturel. Entre tradition et avenir, tant de la forme que du contenu, l’œuvre est peut-être la plus complète, surtout quand elle retrouve des lignes intemporelles.

Poésie interrogatrice, poésie douce, poésie rigoureuse, un grand bravo à Jirí Kylián.

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Kaguyahime de  Jirí Kylián
Au Ballet de l’Opéra National de Paris.

Les représentations ont eu lieu du vendredi 18 juin 2010 au jeudi 15 juillet 2010

A propos de l'auteur

Image de : Les mots ! Pigiste en culture pour plusieurs organes de presse écrite et web, cuvée 1986 (Bordeaux), vit à Paris. Retient de sa prépa lettres, une philosophie très nietzschéenne : l'art est mensonge et c'est tant mieux. Aime les mots. Aime toutes les formes d'art et surtout la musique (pop, rock, électro, blues, folk, classique), la littérature et la photo (contemporaines et déstructurées), le cinéma (japonais, films d'auteur). Ecrit un peu de tout, interviews, critiques, chroniques, portraits, dossiers, live reports, et poèmes, nouvelles, romans (inconnus à ce jour) : tout ce qui dit le monde au travers de prismes, sans jamais avoir la prétention de le traduire précisément. Jamais satisfaite, toujours amoureuse. Blog culture : http://spoomette.over-blog.com

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