Julian Assange et le Sexe surprise

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Au cours des derniers jours, le nombre d’articles et de tweets contenant les termes « Assange » ou « Wikileaks » a littéralement explosé. Difficile pour l’internaute lambda de passer à côté des derniers rebondissements de ce qu’il convient d’appeler « l’affaire Assange ». L’un de ces rebondissements, cependant, semble avoir provoqué des réactions pour le moins inattendues sur la Toile. Il s’agit du dernier épisode en date de ce feuilleton dont déjà nous commençons à nous lasser : Julian Assange et le Sexe surprise.

Impossible d’y échapper, Julian Assange est partout. Il passionne les journalistes, bien plus curieux de savoir ce qui se passe dans le lit du co-fondateur de Wikileaks que de se renseigner sur les génocides actuels (tenez, au hasard : tapez « peuple Karen » dans votre moteur de recherche préféré). Ainsi fleurit sur le Net depuis plusieurs jours une expression dont la plupart d’entre nous n’avait jusque-là jamais entendu parler : je veux bien sûr parler du « sexe par surprise ». Il est vrai que l’expression peut faire sourire. Cependant cela n’a rien de drôle, mesdemoiselles. Le danger rôde. Il vous guette à chaque coin de rue, bien dissimulé derrière cet anorak un brin trop long ou ce trench passe-partout qui vous frôle sans que vous y prêtiez attention. L’un des membres de la rédaction me disait justement hier : «Non mais attends avec tout ce verglas, ça peut arriver qu’un pénis glisse dans un vagin par surprise ! »[1]. Si cela peut vous rassurer, messieurs, ce délit n’existerait qu’en Suède. C’est en tout cas ce que sous-entend l’avocat de M. Assange, Me Mark Stephens. Vous pouvez donc continuer à vous promener nu sous votre trench, avec un peu de chance et une plaque de verglas bien placée… Mais qu’en est-il vraiment ?

La Suède, un repaire de violeurs ?

Commençons par le commencement. En Suède le viol est évidemment puni par la loi. Si l’on en croit le Code pénal suédois, les peines de prison correspondantes vont de deux à dix ans de prison, selon le caractère plus ou moins violent de la contrainte ainsi que les « circonstances générales » entourant l’acte. En matière de viol, autant dire que les Suédois savent de quoi ils parlent : selon un rapport européen publié en 2009, la Suède obtiendrait le record du nombre de viols rapportés à la police, avec 46,5 viols pour 100 000 personnes. Pas de quoi pavoiser néanmoins, il y a encore du chemin à faire avant d’arriver au niveau de l’Afrique du Sud et de ses 37,4% de violeurs (lien en anglais). Dans le même temps, seuls 10% des suspects de viol seraient effectivement condamnés. Autant dire que j’y repenserai à deux fois avant de conseiller à ma sœur d’y passer ses vacances.

Okejsex.nu, site suédois prônant le respect et l’égalité sexuels, considère qu’il y a viol dès qu’un acte sexuel a lieu après qu’un « non » ait été prononcé. Messieurs, je vous entends déjà maugréer et m’opposer la fameuse « minute de résistance ». Un conseil : la prochaine fois qu’une jeune femme a moitié dévêtue se fera désirer dans votre lit, prétextant je ne sais quelle excuse biologique (ou pire : un petit ami), assurez-la que vous comprenez et allez vous endormir à l’autre bout du lit. Résultat garanti.

Bien que le nombre de viols semble être incroyablement élevé dans le pays de la notice cryptée, il est bon de préciser que comme dans toute étude il est souvent plus intéressant de s’intéresser aux méthodes de recensement qu’aux résultats. En effet, tandis que la plupart des législations européennes associent le viol à la pénétration[2], la loi suédoise va bien plus loin et englobe d’autres actes. Loin de nous l’idée de polémiquer ou de remettre en cause la législation suédoise, seulement on imagine facilement les dérives que ce type de législation peut entraîner : une soirée un peu alcoolisée, des mains qui se baladent un peu trop hâtivement et on se réveille le lendemain matin avec la gueule de bois et une accusation de viol sur les bras. Dans ces circonstances, comment prouver qu’il y a eu consentement de la victime présumée ? La charge de la preuve incombe totalement à l’accusé qui, soyons clairs, n’a généralement aucun moyen de se défendre. A moins bien sûr qu’ils aient été plusieurs ou qu’il ait eu la bonne idée de filmer le tout à l’insu de cette vilaine Succube repentie.

Et le « sexe par surprise » dans tout ça ? Une invention, si l’on en croit plusieurs juristes d’origine suédoise. Ce que la plupart des articles décrivent assez stupidement comme étant un « acte sexuel par surprise » est en réalité ce que les Suédois nomment överraskningssex. Sauf que ce terme n’a rien de légal : il est en réalité utilisé pour nier voire s’amuser du viol. Il n’en demeure pas moins qu’il décrit bien un viol (au sens de la législation suédoise). Autant dire que dans la bouche d’un avocat, même « profane »[3], puis de journalistes, l’expression a de quoi choquer. Mais venons-en à présent à ce qui vous intéresse tous : Julian Assange a.k.a « le Fugitif ».

Julian Assange : bourreau des cœurs ou des corps ?

Des semaines que l’un des hommes les plus recherchés du monde (pensez-vous, le co-fondateur de Wikileaks, l’un des sites web les plus inutilement médiatisés de l’année 2010 !) s’efforçait d’échapper à Interpol. N’ayant raté aucun épisode du Caméléon, il prenait soin de ne jamais faire usage de sa carte bancaire, de changer régulièrement de téléphone… Un véritable clone d’Harrison Ford. Seulement la télévision n’éduque pas son homme et, finalement arrêté à Londres, le voilà en détention jusqu’au 14 décembre (la question étant désormais de savoir s’il sera oui ou non extradé en Suède, pays des féministes en kit).

Image de Anna Ardin Si l’on en croit la blogosphère, Julian Assange serait un héros doublé d’un immonde violeur. Premier problème : l’acte sexuel était consenti. Mieux, l’une des deux accusatrices fit tout ce qu’elle put pour attirer l’attention d’Assange, se faire embaucher dans son staff et finalement coucher avec. Messieurs, je vous entends encore une fois maugréer ! « Elles l’avaient bien mérité », dites-vous. C’est que vous n’avez pas attendu la suite de l’histoire : dans les deux cas il est fait mention de rapports non protégés [4]. Dans l’un des cas, le 14 août dernier, le préservatif aurait craqué durant le rapport. Cela arrive à tout le monde, pensez-vous, et vous avez raison. Sauf qu’au lieu d’en rire et de réparer cela, Julian aurait pesé de tout son poids sur Anna Ardin, la victime présumée afin de continuer le rapport en dépit des protestations de la jeune femme. Cet acte, s’il est prouvé, tomberait directement sous le coup de la Section 1 du Chapitre 6 du Code pénal suédois (relatif aux agressions sexuelles) : Assange serait alors bel et bien l’auteur d’un viol.
Second cas : la victime présumée n°2. Le 17 août, Julian Assange aurait profité qu’elle était endormie pour avoir « avec » elle un rapport non protégé. La question ne se pose pas : si les faits sont avérés il s’agit bel et bien d’un viol, aucun consentement n’ayant pu être formulé (encore que l’on se demande comment un rapport, même d’une petite demi-heure, puisse ne pas réveiller l’un des deux partenaires).

Seulement voilà : comment ces deux jeunes femmes, qui ont décidé de porter plainte contre Assange après s’être rencontrées et avoir réalisé au détour d’une conversation qu’elles avaient toutes deux eu avec lui des rapports non protégés, vont-elles bien pouvoir prouver leurs allégations ? Deux hypothèses : soit elles ont toutes deux été violées et la notoriété de leur violeur risque de peser dans la balance, en bien ou en mal, soit elles ne l’ont pas été et… la notoriété de leur amant va peser dans la balance, en bien ou en mal. Dans tous les cas, l’impartialité du procès nous semble clairement compromis. Ont-elles voulu profiter de la célébrité d’un amant ou furent-elles les victimes d’un mégalomane se croyant au-dessus des lois ? En l’absence de marques physiques, sur elles ou sur leur agresseur, il semblerait que ce soit leur parole contre la sienne.

Troisième problème : la législation suédoise elle-même. Son champ d’action est-il trop étendu ? La Section 7 du Chapitre 6 prévoit en effet qu’il y a agression sexuelle dès lors qu’une personne « s’expose elle-même de manière offensante ou indécente par des mots ou un acte attentant à la pudeur ». Il est facile d’imaginer les possibles dérives qu’entraîne une telle disposition : une insulte durant l’acte, une position sortant du cadre « classique » du rapport sexuel (à qui revient la charge de déterminer ce qui est classique et ce qui ne l’est pas ?) sont autant d’éléments pouvant donner lier à une accusation d’agression sexuelle – et donc à une condamnation.

Résumons : comme dans bien des cas en matière pénale, c’est la notion de consentement qui est ici mise en cause. Le retrait du consentement au cours d’un acte sexuel est-il un fondement valable pour une accusation de viol ? Plusieurs droits, dont par exemple celui de l’Etat de New York[5], ont adopté une politique stricte en ce qui concerne les agressions sexuelles : un non est un non. Point. En 2009 Christian Diesen, professeur de droit à l’Université de Stockholm, déclarait à Libération la chose suivante : « Aujourd’hui, les femmes en Suède considèrent qu’elles ont le droit de dire « non » à n’importe quel moment d’un rapport et qu’une relation forcée, même sans menace ou violence, est un viol qui doit faire l’objet de poursuites ». Sans menace ni violence cependant, il ne saurait à mon sens y avoir contrainte (l’emprise psychologique est une forme de violence). La seule contrainte répondant à ces critères me venant à l’esprit est celle que s’impose la « victime » elle-même, n’osant pas refuser à son amant ce que des générations de soumission lui ont appris à accorder. Et dans ce cas, n’en déplaise aux bien-pensants de tous bords et de tous sexes, il n’y a pas viol.

Que s’est-il donc passé entre Julian Assange et ces deux femmes que les médias présentent comme de farouches féministes ? Nous n’en savons rien. Pourtant nous ne cessons de lire et d’écrire sur la question. Pour rappel toutefois, plusieurs sources affirment que la première victime présumée avait dès le 15 août officialisé via Twitter sa relation naissante avec le co-fondateur de Wikileaks, ponctuant le tout d’un « how cool is that ? ». Voilà bien la question que semblent se poser tous ces internautes qui ne ratent pas une miette du feuilleton : how cool is that ?


[1] Oui, nous sommes des gens bien élevés chez Discordance, nous utilisons les mots « pénis » et « vagin » jusque dans nos blagues vaseuses.

[2] Cette pénétration pouvant d’ailleurs être de toute sorte (objet, sexe, doigt) et pas nécessairement dans le sens que l’on croit. Ainsi je me souviens du fou rire de mes camarades dans un amphithéâtre britannique alors qu’un professeur de droit pénal contait l’histoire de ce jeune anglais forcé à avoir des relations sexuelles avec plusieurs femmes dans une ruelle…

[3] Me Stephens est spécialisé dans le droit des média.

[4] D’où le mail de mon rédacteur en chef, hier après-midi : « me suis fait la réflexion, rapport à ta remarque sur ton dernier article, que fallait pas que tu mettes les pieds en Suède… ».

[5] Qui mérite d’être souligné, au vu des lois d’autres États américains.

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A propos de l'auteur

Image de : Né en Allemagne à la fin des années 80, alors que l'ordre mondial était en plein bouleversement (et sa naissance n'y est sans doute pas pour rien), Loïc a eu très tôt le goût de faire tomber les murs. Aujourd’hui, c’est au sein de Discordance qu’il poursuit sa mission. Trop souvent adepte du « c’était mieux avant », passionné de cinéma, de littérature et de musique (tout un programme), c’est tout naturellement qu’il a choisi de prendre la tête de la rubrique Société : quelle meilleure tribune pour faire trembler les murs ? Vous pouvez à présent suivre ses élucubrations à la fois sur Twitter (http://twitter.com/JLMaverick) et sur son blog : http://johnleemaverick.wordpress.com.

1 commentaire

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  1. 1
    le Vendredi 10 décembre 2010
    De Bruyne a écrit :

    Anna Ardin-Bernardin a cessé toute coopération avec la police Suédoise et s’est enfuie en Israël dans une des nombreuses implatations des colons juifs parmis les plus radicaux !!!
    Anna Ardin-Bernardin, la principale des deux plaignantes qui ont déposées plaintes contre Julian Assange rédacteur en chef de Wikileaks, pour viol et agression sexuelle…, a quitté la Suède, et cessé activement de coopérer avec le parquet suédois et son propre avocat.
    Cette décision intervient au milieu d’une campagne de plus en plus virulente, reprise par les plus grandes féministes occidentales (Naomi Klein) concernant l’enquête, et plus précisemment la confusion entretenue quant à savoir si la Suède a effectivement émis des accusations contre Assange.
    Anna Ardin, qui utilise aussi le nom de Anna Bernardin, est partie définitivement en Israël, à Yanoun, dans les Territoires palestiniens occupés de Cisjordanie par Israël, dans le cadre d’un groupe de Christian Outreach qui vise à apporter la réconciliation entre Palestiniens et Israéliens (sic !).
    La petite ville de Yanoun, qui se trouve dans la zone de sécurité d’Israël est un des bastions des colons fondamentalistes juifs, sur-protégés par les forces armées Israéliennes : Tsahal !
    Les tentatives entreprises pour contacter Anna Ardin-Bernardin par téléphone, fax, e-mail et Twitter ont échoué aujourd’hui.
    Anna Ardin-Bernardin a effacé toutes les données et les messages de ses blogs et sites et a redémarré son blog http://annaardin.wordpress.com/ expurgé de tout ce qui tournait autour des dates de son soi-disant viol par Julian Assange…
    Le flux Twitter d’Anna Ardin-Bernardin a également été modifié…

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