Journal d’une autre

par Esther Quintero|
La première, c'est Lydia Tchoukovskaïa. Elle est venue voir l'autre, Anna Akhmatova « pour affaires ». Les affaires, en 1938 à Leningrad, c'est savoir comment écrire à Staline pour faire libérer son mari, Matvei Bronstein.

jda1Elle raconte aussi la dérision de taper à la porte de cette femme, dont les vers résonnent en elle depuis son enfance. Son admiration, sa timidité, la honte de la saluer, quand, avec ses airs gauches et ronds, elle la croise, hiératique, dans la rectitude de la perspective Nevski appuyant encore un peu le contraste de la scène. Mais aujourd’hui elle est là « pour affaires », elle qui ne sait pas encore que l’époux a été fusillé le jour même de son arrestation, elle qui a encore de l’ « espoir » qu’une lettre bien tournée puisse faire quelque chose, puisse infléchir l’instinct sanguinaire du tyran. Staline, dira plus tard dans la pièce Anna Akhmatova jouée par Isabelle Lafon, le plus grand bourreau de toute l’Histoire, à côté duquel Hitler et Gengis Khan réunis font bien pâle figure.

La pièce, Journal d’une autre, adaptée des Entretiens avec Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa, débute sur ce genre d’humour noir, d’humour triste propre aux situations absurdes, comme celles de l’URSS stalinienne, où du jour au lendemain n’importe qui pouvait être arrêté, déporté, fusillé, pour un fait du Prince, un caprice étatique, un jour un directeur d’usine, un autre un intellectuel, le troisième un membre du Parti. Des millions de morts silencieux, comme ses yeux dotés d’une vie propre qui attendent aux portes des prisons. Anna Akhmatova, dans un coin, s’amuse : elle partage une année de naissance avec Hitler, et aussi avec Chaplin, une année ambigüe, s’il en est.

La pièce, mise en scène par Isabelle Lafon, est un joyau – comment trouver d’autre qualificatif ? Concis, bref (1h20) - mais peut-être déjà trop long pour toute la puissance qu’elle impose, parfois insupportable, comme l’énième marque d’une Histoire passée, laissée faire, bientôt oubliée (ouf).

journalduneautre2La puissance de poèmes appris par coeur pour être brûlés sur papier, pour ne pas laisser de traces, de preuves, utilisables dans un procès politique (ou sans), la puissance d’une pensée surveillée, traquée, réduite à sa plus simple expression (quand d’autres, à la même époque sur la Kolyma, s’enfonçaient des crayons dans la main, assurance de chair contre la confiscation de l’outil inutile pour casser des cailloux sur une terre gelée), la puissance des tracas quotidiens, le vol du sucre, du thé, les perquisitions éclair, les intimidations, les amis qu’on rend fous. La puissance d’un art poétique : il faut écrire pour que chaque mot donne l’impression d’être là depuis 1000 ans, transformer les termes utilisés pour s’inviter à prendre un verre en morceaux d’éternité.

Anna Akhmatova fut censurée par le régime stalinien pour cause de manque de pertinence sociale (comme ces airs de Chostakovitch, trop complexes pour être sifflotés, avec entrain, sur le chemin de l’usine). De façon tout aussi inutile, son mari, Nikolaï Goumilev, fut fusillé et son fils, Lev, restera au goulag de 1938 à 1956 (il sera tout de même brièvement libéré pour combattre dans l’Armée Rouge, qu’on se rassure). Aujourd’hui, dans la petite salle bleue du Théâtre de la Villette, Isabelle Lafon et Johanna Korthals Altes transforment la futilité en urgence. Allez-y.

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JOURNAL D’UNE AUTRE
d’après Notes sur Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa adaptation Valérie Blanchon et Isabelle Lafon mise en scène Isabelle Lafon .

avec
Johanna Korthals Altes et Isabelle Lafon .

Théâtre Paris-Villette
Parc de la Villette
211, avenue Jean Jaurès
75019 Paris

jusqu’au 27 juin

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