Jon Stewart est-il allé trop loin ?

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A Washington, 215 000 personnes ont répondu à l’appel de l’animateur vedette du Daily Show, Jon Stewart, pour « restaurer le bon sens » et de son collègue, Stephen Colbert, pour une « marche pour maintenir la peur ».

« C’était quoi ce rassemblement ? », demande Stewart au public au moment de clôturer le spectacle. Un meeting ? Un Daily Show en plein air ? Bonne question. Il s’agissait avant tout de caricaturer le rassemblement pour « restaurer l’honneur » du 28 août dernier, planifié par Glenn Beck, conservateur et membre du Tea Party.

Le 30 octobre, les deux polémistes de la chaîne américaine Comedy Central alternaient sketches et musique. Parmi les invités : Sheryl Crow ou Ozzy Osborne. Dans la foule, c’était Halloween avant l’heure. Costumes extravagants et messages politiques allaient de pair. Des femmes se sont même déguisées en sorcières en brandissant des panneaux sur lesquels on pouvait lire : « des sorcières pour O’Donell », du nom d’une des chefs de file du Tea Party, accusé d’être une sorcière. On raille, on parodie. L’heure est à la fête.

« Ce n’est pas « Votez Démocrate ou Votez Républicain » », Jon Stewart

Image de Le duo d’agitateur, Stephen Colbert et Jon Stewart, Washington DC. Photograph: Saul Loeb/AFP/Getty Images À première vue, ce « rally » ressemble étrangement à un meeting démocrate. L’évènement a été programmé trois jours avant les élections américaines de mi-mandat. Le journal en ligne Huffington Post, rare pour sa ligne éditoriale très à gauche, a loué 200 bus pour faire la navette entre New York et Washington. Mais sur scène, les comédiens n’ont présenté aucun programme politique. Aucun élu démocrate n’a été invité à faire de discours. Les principaux sujets de la campagne électorale des législatives de mi-mandat n’ont même pas été abordés. Les observateurs ont accusé Stewart d’avoir succombé à la tentation de l’activisme politique. Le satiriste a rejeté l’idée d’un évènement partisan.

Quelques jours avant, il se justifiait dans le New York Times : « C’est autant de l’activisme qu’une démarche cathartique, […] Tant que nous ferons ça de façon drôle et satirique, tout ira bien ». Sur le site du rassemblement, rallytorestoresanity.com, Stewart affirme que « si nous devions résumer les opinions politiques des participants en une phrase, on ne pourrait pas». Prôner un retour au bon sens n’a rien de partisan. La raison et le discernement ne sont pas propres aux seuls démocrates ou aux seuls républicains. Pour Jon Stewart « restaurer le bon sens » n’était pas un appel à voter démocrate, mais une façon de montrer qu’une majorité d’Américains rejette l’absurdité du Tea Party. Je ne suis pas d’accord avec toi, mais je suis sûre que tu n’es pas Hitler. C’est le message qu’a voulu faire passer Stewart en réponse aux accusateurs insensés qui comparent le Président Obama, tantôt à Hitler, tantôt à un communiste.

Cet après-midi d’octobre, il y avait juste de la musique et de l’humour. Dans bien des aspects, cette mascarade ressemblait aux TV shows quotidiens que présentent Colbert (Colbert Report) et Stewart : une satire populaire dévoilant la bêtise de la politique et des médias américains.

« Think outside the Fox » (sortir de l’idéologie de Fox News)

Cette comédie satirique pointe du doigt le grotesque des membres du Tea Party, mais elle révèle aussi la virulence de la guerre entre la chaîne libérale (c.a.d à gauche) Comedy Central et la chaîne conservatrice Fox News. Glenn Beck est non seulement une figure du Tea Party, mais c’est également l’un des présentateurs vedettes de Fox News. En singeant son rassemblement pour « restaurer l’honneur », Stewart se moque aussi de la chaîne conservatrice. Lachlan Markay, une journaliste de Newsbuster (site conservateur dénonçant le penchant libéral des médias) , explique que les deux chaînes représentent les deux camps ennemis de l’analyse politique aux États-Unis : « les médias les plus puissants ont pris position sans ambiguité.»

Les médias et la politique s’entremêlent. Surtout aux États-Unis. Il est de notoriété publique que Jon Stewart est à gauche. À l’instar d’Oprah Winfrey (autre présentatrice vedette) qui avait officialisé son soutien à Barack Obama pendant la campagne présidentielle de 2008, il se retrouve accusé d’avoir dépassé son rôle de commentateur politique. En quoi leur engagement est-il donc différent de celui de Glenn Beck auprès du Tea Party ?

En ne se gênant pas pour tacler le camp démocrate dès qu’il en a l’occasion, le présentateur du Daily Show prouve qu’il est possible d’afficher clairement son opinion politique, tout en continuant d’être un excellent journaliste. Dernier exemple en date : Barack Obama en personne. Le Daily Show a reçu un président en exercice pour la première fois de son histoire le 27 octobre dernier. Il n’a pas été épargné. Stewart l’a attaqué sur l’illusion du slogan Yes, We Can de 2008, en suggérant que les changements survenus depuis 2008 étaient timides par rapport à la rhétorique de l’espoir et du changement de la campagne présidentielle. Chahuter le pouvoir pour qu’il se justifie en permanence. Telle est l’une des tâches fondamentales du journaliste politique.

Le succès du rassemblement pour « restaurer le bon sens » est une preuve que les médias accrochés au pouvoir ont de fervents opposants aux États-Unis. C’est une bonne nouvelle pour la démocratie américaine. Ont-ils changé la donne du scrutin du 2 novembre ? Non. Comme l’a dit un journaliste du New York Times : « si un duo de comédiens changeait le résultat d’une élection, alors le pays aurait vraiment de quoi s’inquiéter.»

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A propos de l'auteur

Image de : Fanny adore passer des soirées dans les salles obscures ou dans les salles de concert, mais elle préfère parler de trucs un peu moins glamours : les médias et la politique. Assister à une séance de l’assemblée nationale, une conférence sur l’opinion publique ou un débat entre deux responsables politiques ne lui fait pas peur. Elle adore ça. Elle est même devenue parisienne pour avoir l’occasion de le faire plus souvent. Mais, elle n’oublie pas d’où elle vient et soutient avec véhémence son groupe grenoblois préféré : The Melting Snow Quartet ( http://www.themeltingsnowquartet.com ).

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