Jérôme Sevrette

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On entre dans les photos de Jérôme Sevrette comme on bascule dans un monde inconnu où tout est étrangement familier. Comme une impression de fermer une porte derrière soi et marcher dans un espace infini fait de silences, d’un vent qui souffle ainsi qu’une respiration profonde et lente.

de_mon_vivant_xi_by_artbrutIl y a quelque chose qui terrasse dans les images de Jérôme Sevrette, une sensation comparable au Syndrome de Stendhal et qui frôle l’indicible. Elles transcendent l’impression première de solitude, littéralement. Et doucement, cela va au-delà. Ce sont des mondes où l’on aimerait se perdre et se décoller la rétine à force de scruter l’horizon et le lointain. Histoire d’aller voir plus loin, rencontre avec Jérôme Sevrette, personnage passionnant et passionné, qui contrairement à ce que pourraient laisser croire ses photos est loin d’être un taiseux et a accepté de répondre longuement à mes questions.

A quand remontent tes débuts dans la photographie?

Ma première série date de 1988, cela fait donc 20 ans. Quand je revois les photos de cette série ( Néo-Tropic ), je me rends compte qu’il y a déjà là ce qui sera comme « ma marque de fabrique », un paysage lointain, distant, étrange, sans personne, une semi-obscurité. C’était peut-être moins sombre que ce que je fais maintenant, mais les techniques ont évoluées et mon regard a changé.

Le déclic est en partie de cette première série. Ce sont tous ces lieux abandonnés, inhospitaliers. Parfois que je passais mon temps à explorer, et j’avais envie de garder une trace de « ces voyages », c’est toujours ce que je fais aujourd’hui. J’ai grandi dans la campagne sarthoise, dans un village entouré de champs, de forêts, de marais, de vieilles bâtisses et autres manoirs en ruines.

Voilà c’est comme ça que tout a commencé, armé d’un petit compact argentique, je partais à pied ou sur mon vélo à la recherche d’endroits perdus, oubliés autour de chez moi.

Le reste du déclic, je le dois à la musique, aux sonorités des années 80.
Nous étions alors en pleine vague New Wave / Cold Wave mais ce ne sont pas forcément les groupes les plus sombres qui m’ont le plus influencé ! Comme par exemple Joy Division ( Ian Curtis était déjà mort depuis longtemps quand j’ai découvert ce groupe) et je n’ai jamais été un grand fan de The Cure ou de Bauhaus .
J’ai été beaucoup plus marqué par des groupes comme New Order ou The Chameleons . En France commençait à émerger le son « Touching Pop » avec Asylum party, Little Nemo, Mary Goes Round, Marquis de Sade .

Toutes ces sonorités, ces mélodies, cette mélancolie étaient propices à l’évasion, à la création. Et tout cela collait parfaitement avec les images, les paysages que j’avais sous les yeux, les lieux que je visitais, c’était à la fois la bande sonore de mes expérimentations visuelles et une source d’inspiration sans limite.

Dans ce cas pourquoi la photographie plus qu’un autre moyen artistique ?

l__asile_des_mouches_viii_by_artbrutParce que lorsque que l’on est un amateur de musique, la première chose que l’on a entre les mains c’est un disque, une pochette et donc un visuel.
Je dis souvent pour plaisanter que j’ai fait histoire de l’art, option photographie chez moi dans ma discothèque !

Un autre élément marquant dans mon éducation photographique a été la presse musicale de l’époque comme par exemple les premiers numéros des Inrockuptibles avec photos au noir et blanc très typé, un peu « sale ».
C’est aussi par le biais de ce type de magazine que j’ai découvert les photographies si particulières et très contrastées d’ Anton Corbijn avec ce grain très prononcé, une référence pour moi. Je parle beaucoup plus de musique que de photographie, et ça je m’en rends compte à chaque interview. Mais pour te répondre, je dirai « parce que je suis bien meilleur photographe que musicien ».

Je remarque tu as une véritable obsession des lieux hors du temps.

Je ne parlerai pas vraiment d’obsession, mais plutôt de besoin. J’ai besoin d’aller dans ces lieux improbables, de fixer ce moment, ce temps et d’y apporter une ambiance, une couleur particulière, comme un sentiment. Ou alors si j’avais une obsession en matière de photographie, ça serait de fuir la réalité. La réalité c’est le quotidien, je le vis déjà 24h/24, c’est suffisant.

Mais pourquoi ce refus des sujets humains ?

Pourquoi le refus de sujets humains ? Mais l’humain est déjà présent partout dans mes images ! Qui a construit ces bâtiments, ces structures, ces routes, ces machines, tous ces éléments que je passe mon temps à autopsier ?

Et puis j’ai aussi des séries avec des personnages : Nuit Rouge, EleMental et plus récemment l’Asile des Mouches avec cet homme cachant son visage derrière une tête de panthère.

Les sentiments humains m’intéressent plus que l’humain lui-même. C’est cela que je veux faire transparaître dans mes photos.même s’il n’y a personne dans l’image.

Donc non il n’y a pas de refus du sujet humain, je suis simplement dans une représentation et une approche différente de « la présence humaine ».

Quelles sont tes influences, artistiquement parlant?

en_ordre_machine_vi_by_artbrutJe vais peu au cinéma, je l’avoue. Je suis un gros consommateur de DVD par contre, j’aime bien les nanars SF des années 50, 60 surtout pour l’ambiance de ces films. et puis j’ai mes films fétiches, mes classiques comme les films de Kubrick, Metropolis de Fritz Lang, Blade Runner de Ridley Scott, Eraserhead et Lost Highway de David Lynch, Alphaville de Godard, Europa et Dogville de Lars Von Trier, Crash de David Cronenberg .

Et puis des films moins connus mais que j’apprécie tout autant comme Sombre de Philippe Grandrieux ou Henry Fool de Hal Hartley .

L’imaginaire, l’irréel, le dérangeant, c’est un peu cela que je recherche dans le monde de « l’image » en général.

Mais au cinéma c’est très différent, je peux facilement regarder un film des Frères Dardenne ou de Ken Loach ancré dans la réalité et traitant de sujets sociaux alors qu’à l’inverse, une expo photo sur le réel ou le social va me laisser. Je ne suis pas indifférent, mais cela ne va pas m’intéresser plus que ça.

Pour la musique, cela va de la new Wave/ Cold Wave au post-punk à la pop et au Rock avec Les Smiths, Felt, Kitchens of Distinctions, Pulp . L’electro, l’indus, l’EBM avec en vrac Throbbing Gristle, NIN, Front 242, Skinny Puppy, Gerard Potuznik . Jusqu’à la chanson française et son lot de chanteurs atypiques comme Bashung, Murat, Daniel Darc, Christophe, Dominique A .

J’ai eu aussi ma grosse période « Shoegaze » avec Slowdive (groupe souvent copié mais jamais égalé), My Bloody Valentine, Ride, Lush, Boo Radleys .

Et puis au milieu des années 90, la découverte de Bill Callahan Smog avec l’album Wild Love a été un véritable choc, un rock/folk assez sombre soutenue par une boite à rythme avec cette voix unique, maladive, étrange.une grosse claque.

Dans mes derniers coups de coeurs je citerai bien sûr I Love You But I’ve Choosen Darkness (j’ai utilisé ce nom comme titre pour une de mes séries) et puis tout style confondu : Piano Magic, Morthem Vlade Art, Junior Boys, Black Strobe, Deus, ILIKETRAINS .

Et un petit dernier, les Français de 19 New Project un savant mélange d’electro et de New wave à découvrir sans tarder !

Je crois que tu as collaboré avec de nombreux groupes, c’était pour quels types de projets?

5966f8550d261ff1Oui j’ai collaboré avec quelques groupes, c’est même quelque chose que j’apprécie énormément ! Si je ne pouvais faire que ça au risque d’être taxé de « Corbjin français », je serais l’homme le plus heureux du monde !

Le milieu musical est un milieu dans lequel je me sens à l’aise, plus à l’aise même que dans le milieu de l’art ou de la photographie.

Ma première collaboration, c’était pour le groupe suédois Sibelian pour la pochette de leur album The Soul Rush .
Ensuite j’ai été contacté par Yoann B. de Neon Cage Experiment, musicalement c’est assez proche de Front Line Assembly . Il était et est toujours, fan de mes photos, de mon côté j’adore leur musique, donc nous nous somme tout de suite bien entendu.
Il voulait plusieurs images de la même série, il recherchait des textures et une ambiance pour créer une identité visuelle autour de leur disque.
Le résultat final l’album Material and Methods est impressionnant : mes images font corps avec la musique. Un superbe album avec en guest Haujobb et Brain Leisure . Je devrai travailler également sur le prochain disque du groupe mais rien n’est encore décidé.

Par la suite et à mon agréable surprise, j’ai été contacté par Simon Huw Jones du mythique et classieux groupe anglais And Also The Trees .

Simon avait déjà repéré dans ma collection de photos, les images qu’il voulait pour illustrer le nouvel et 10ème album du groupe (Listen for) The Rag and Bone Man dont la fameuse photo du cabanon en ruine 1985 de la série DECADES. Nous avons beaucoup discuté et échangé par mail, cela s’est fait très vite et très naturellement, surtout très vite puisque dans la même journée, j’ai envoyé ma photo à Justin (son frère, guitariste du groupe ET graphiste) et le soir même, la maquette de la pochette était prête ! Non pas que le travail ait été bâclé loin de là, c’est simplement que Simon et Justin savent ce qu’ils veulent et sont très investis à la fois sur le plan musical et visuel. La photo en couverture d’un disque, c’est l’image du groupe et Ils avaient déjà une idée bien précise du résultat final.

Simon a d’ailleurs déclaré dans une interview que lorsqu’il a vu ma photo pour la première fois, il savait que c’était cette photo qu’il voudrait pour la pochette de son disque.

Je trouve cette pochette magnifique, et quand j’ai écouté le disque pour la première fois, j’ai compris ce que Simon avait ressenti en découvrant ma photo.

J’ai par la suite rencontré Simon & Justin lors de leur passage à Paris à la Maroquinerie en décembre 2007, une magnifique rencontre. Depuis nous sommes restés en contact.

Cette collaboration avec And Also The Trees aura été pour moi comme une reconnaissance de mon travail, et encore une fois je devais cette reconnaissance au milieu musical et non à celui de la photo.

J’ai ensuite travaillé avec Frédéric Truong, un auteur compositeur interprète nancéen très talentueux.
Ce qui m’a beaucoup touché avec la musique de Frédéric c’est qu’il a su au fil du temps et de ses albums se créer un univers propre, fait d’histoires, de récits, de sentiments..
Il mêle avec plaisir ses propres mots avec ceux d’auteurs comme Rimbaud, Verlaine .
Cela peut paraître culotté (et ça l’est, mais dans le bon sens du terme) ou trop évident, mais il suffit d’écouter une fois ses chansons à la saveur douce amère pour être tout de suite accroché par les mélodies, les textes et la voix précieuse et posée de Frédéric.
Comme pour And Also The Trees, il avait une idée assez précise de ce qu’il voulait et quelles photos il souhaitait utiliser pour son nouvel album Vers le nouveau monde et encore une fois, la musique et les visuels du disque offrent un véritable voyage « vers le nouveau monde » justement.
C’est vraiment un artiste à découvrir et ce dernier album est une merveille.

Donc tu as eu cette gratification d’avoir été approché pour des photos déjà existentes mais qui les avaient touché pour coller à leur musique ?

bellonia_ii_by_artbrutOui, mais pas seulement puisque ma dernière collaboration en date avec Xavier Plumas (leader du groupe Tue-Loup ) pour son premier album solo La gueule du couguar dont la sortie est prévue pour octobre 2008, je disais cette collaboration est légèrement différente.
Histoire de faire baver les lecteurs, pour accompagner Xavier Plumas qui est déjà une « tête » à lui tout seul et qui était encore il y a peu en studio avec Bashung, il y aura sur cet album Renaud Gabriel Pion, instrumentiste de génie qui, pour résumer, a joué avec la terre entière : Elvis Costello en passant par David Sylvian, Siouxies & the Banshees, Dead can Dance, Gavin Friday, Björk pour ne citer qu’eux !

Et ce qui m’a été proposé pour cet album par Raphaël Montet (manager et instigateur du projet que je remercie encore au passage pour la confiance qu’il m’a accordé) était très différent de ce que j’ai pu faire avec les autres groupes à savoir créer de A à Z l’identité visuelle du disque de Xavier.
Ce fut une première pour moi, habituellement je demande au groupe de choisir des images dans ma collection mais après cette première expérience, je vais certainement changer mes habitudes !
Les photos de la session avec Xavier seront utilisées à la fois pour illustrer l’album mais aussi pour la promo du disque (articles, interview & autres.)

Bref pour résumer, la session photo a été un vrai plaisir !
Tout comme moi, Xavier est de la Sarthe et la session a eu lieu dans la Sarthe. donc deux Sarthois dans la campagne sarthoise, le courant est passé tout de suite !
Nous avons le même rapport aux choses, à la nature au temps et cela a eu une importance capitale lors des prises de vue.
Ensuite pour le post-traitement des images, j’avais en boucle le 1er mastering de l’album, j’ai utilisé les chansons de Xavier comme un nuancier ce qui m’a permis d’imprimer aux images cette tonalité, cette ambiance crépusculaire, à la fois intime et ouverte sur l’extérieur sur la nature avec ses textures, ses parfums, ses zones d’ombres.

Les chansons de Xavier et mes photos forment à mon sens un ensemble cohérent.
Xavier est ravi du résultat, l’équipe autour de ce projet et les musiciens aussi.donc mission accomplie !

Sinon on t’a déjà sollicité pour d’autres projets artistiques?

couvxw9Je travaille depuis quelques temps avec Kamido : tu, un musicien rennais, sur des montages photos qui seraient projetés dans le cadre de ses concerts & autres mix.
C’est très intéressant et encore une fois très différent de ce que je fais habituellement car le montage/mixage images-son, c’est un peu nouveau pour moi.

Mais je pense aller de plus en plus dans cette direction.
Mon exposition à Paris au divan du monde en 2007 avec la projection de mes photos sur 3 écrans géants avait très bien fonctionné, le public était très réceptif à ce genre de présentation et cela m’a donné quelques idées pour de futures expositions.

J’ai d’ailleurs, pour le lancement de mon livre COMMODORE (SWARM Records Editions) réalisé un petit film de 13 mn à partir des photos de cette même série et des extraits du récit de Danielle Robert-Guédon qui accompagne les photos dans cet ouvrage.

Et puisque je parle de COMMODORE, je tiens à signaler qu’il est dès maintenant disponible sur le site de SWARM Records.
C’est un ouvrage limité à 200 exemplaires numérotés et signés par moi-même, donc il ne faut par trop tarder pour le réserver !

Et pour terminer en beauté, je suis très heureux d’avoir été sélectionné pour participer à l’exposition TRENTE à la galerie de l’Imagerie dans le cadre des 30ème Estivales Photographiques du Trégor.
Une première reconnaissance du milieu de la photographie, les choses sont peut-être en train de changer.

On ne peut que te le souhaiter ardemment en tout cas !

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En savoir +

Le site de Jérôme Sevrette :
http://www.photographique.fr/

Jérôme Sevrette sur MySpace et Deviant Art :
http://www.myspace.com/photographique_js & http://artbrut.deviantart.com/

Pour acheter le livre COMMODORE : http://www.swarm-records.com/

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1981, Chloé Saffy vit à Toulouse. Sur le net, elle est l'auteur du blog My Way Or The HighWay et a collaboré au e-magazine d'opinion Ring. Adore, son premier roman a été publié en 2009 aux Editions Léo Scheer. On peut également la retrouver sur son site : http://www.ohmydahlia.com [Crédit photo: Kelly B.]

2 commentaires

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  1. 1
    le Vendredi 10 octobre 2008
    zNo a écrit :

    J’adore ses photos c’est du grand art !

  2. 2
    le Vendredi 10 octobre 2008
    Dahlia a écrit :

    Voilà. Dès que je les ai vus, je voyais un mode, un univers… Il a son style bien à lui et ses images sont toujours reconnaissables entre mille…

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