Jérôme Attal

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C'est dans un restaurant du VI arrondissement que j'ai rencontré Jérôme Attal à l'occasion de la sortie de son nouveau roman Le Rouge et le Bleu . Durant cet entretien de plus d'une heure nous avons évoqué tour à tour ses romans bien sûr mais aussi sa musique, la peinture, le cinéma et bien d'autres choses encore.

Alors assurez-vous que vous avez un peu de temps devant vous et venez découvrir à votre tour l’univers Attalien .

364008411_m Pour faire une rapide présentation de ta personne je dirais que tu es auteur de chansons, pour toi et pour d’autres artistes (Johnny Hallyday, Florent Pagny, Vendetta.) mais aussi écrivain à part entière, avec d’ores et déjà un roman à ton actif, l’ Amoureux en lambeaux qui est sorti début 2007, ainsi que plusieurs nouvelles parues dans la revue Bordel . Tu écris en plus de cela un Journal Intime en ligne depuis 1998 et tu es compositeur ainsi que chanteur. Ai-je oublié quelque chose ?

Je joue assez bien au ping-pong aussi, le seul sport que je tolère, et je m’y connais pas mal en peinture puisque j’ai fait une Maîtrise sur Francis Bacon et sur Van Gogh . Francis Bacon a peint toute une série de toiles sur Van Gogh qui sont admirables où il montre vraiment Van Gogh comme s’il avait renversé sa palette et il est totalement cramé de l’intérieur. Je parlais de ça, les relations entre Van Gogh et Bacon sur l’artiste, la folie, l’hystérie, la chair.

Le Rouge et le Bleu, ton dernier roman, est paru le 21 février dernier aux éditions Le Mot et le Reste. Quel en est le concept, qu’est-ce que le lecteur va y trouver ?

En fait ce sont les éditions Le Mot et le Reste qui m’ont commandé un petit livre dans le cadre de la collection Solo : ils demandent à plusieurs auteurs d’écrire une centaine de pages sur un album, un concert qui les ont marqués ou sur les émotions qu’ils ont ressenties par rapport à la musique.
J’avais envie de leur écrire un petit texte, mais je ne savais pas trop vers quel artiste j’aurais pu continuer à développer ce que j’avais envie de dire, mon oeuvre c’est peut-être un grand mot mais en tout cas à poursuivre mon travail. Et les Beatles se sont avérés être la chose la plus probante parce que je les ai écoutés dans mon adolescence, parce que j’ai commencé à jouer de la guitare avec eux. Et donc voilà, ça me permettait d’explorer mes thèmes qui sont souvent l’amour, la jeunesse enfuie, la mélancolie.
De plus, dans la mesure où c’est mon deuxième livre et étant donné que le deuxième livre de Stendhal est Le Rouge et le Noir, ça m’amusait que le mien soit Le Rouge et le Bleu . Ce titre fait évidemment référence aux deux albums de compilation des Beatles : la compilation rouge et la compilation bleue.

Est-ce uniquement un clin d’œil fait au Rouge et le Noir ou pourrais-tu t’identifier, au moins en partie, à Julien Sorel pour son côté un peu candide. ?

Pas trop non, je préfère La Chartreuse de Parme qui est plus romantique, plus dans mes cordes. Ce qui est amusant également c’est que dans le premier roman de Stendhal, Armance, Octave de Malivert souffre d’impuissance et dans le mien, L’Amoureux en lambeaux, mon héros souffre de l’impuissance de la vie. Ce ne sont pas tout à fait les mêmes problèmes puisque le premier souffre de problèmes sexuels tandis que le second souffre de problèmes avec la sexualité de la vie. Il trouve que la vie est déficiente, qu’elle est pauvre.
Mon personnage trouve que ce qu’il y a dans le cœur est toujours plus droit, moins dilettante et plus conséquent que la vie ; il trouve la vie inconséquente et il avance dans la vie de manière droite.
J’avais envie d’écrire dans un registre de choses qui me plaisent : j’adore Salinger, Duras, François Truffaut, Dostoïevski . Ce sont des gens qui ont en commun de toujours travailler sur les mêmes obsessions. En plus dans Le Rouge et le Bleu ça me permettait de reprendre les personnages de L’Amoureux en lambeaux qui seront également dans mon prochain roman, dans le suivant et dans le numéro de la revue Bordel du mois de mai [sortie de ce numéro le 7 mai]. Ça me permet au fur et à mesure de tisser une petite œuvre et de faire en tant qu’auteur ce qui me plaît en tant que lecteur chez Salinger, par exemple. Chez lui j’adore retrouver les personnages de la famille Glass à la fois dans les nouvelles, dans Franny et Zooey. J’ai hâte d’avoir à mon actif quatre ou cinq livres et que les gens qui s’attachent à l’un d’entre eux puissent ensuite retrouver des choses dans d’autres… C’est ce que tu disais tout à l’heure pour Lynch [évoqué avant l'interview] : dans une telle œuvre, ce sont les rapports entre les films qui sont intéressants. Moi je sais que quand je me suis attaché à Marguerite Duras je ne pouvais plus lire autre chose, je voulais lire tout Duras et j’adorais les rapports entre les différents livres. Et il y a également un rapport avec mon Journal Intime et mes chansons.

sans_titre_8 Donc le Journal, tes chansons et tes romans forment un tout ?

Oui tout à fait, et c’est un peu inédit parce qu’il y a peu de chanteurs romanciers qui ont créé ce genre de liens entre leurs œuvres. J’ai une chanson qui sera dans mon prochain disque et qui s’appelle Lysa ; Lysa est un personnage de L’Amoureux en lambeaux et on la retrouve dans le Journal. J’essaye de faire quelque chose de cohérent et qui soit en même temps excitant au sens vraiment de plaisir pour les gens qui vont s’attacher à mon travail.

Si je comprends bien, tu cherches à créer une « œuvre globale » ?

Voilà. Je reconnais que ça peut paraître audacieux de dire ça mais c’est un travail qui est tout le temps en gestation. J’écris des romans comme ça : j’ai une idée pour un des personnages et si ça ne cadre pas dans celui que je suis en train d’écrire ça me pousse à en écrire un autre.

Et pour ceux qui essaieraient de reconstituer le puzzle il faut préciser que tu glisses également des morceaux de cette œuvre dans les chansons d’autres artistes.

Oui j’adore ça.

On ne pourra donc jamais compléter le puzzle…

Non parce qu’on ne pourra pas non plus avoir les lettres que j’ai envoyées, ni les mots d’amour que j’ai écrits à des filles. On ne pourra pas reconstituer le puzzle entièrement, mais il y a des pistes. Et puis il faut toujours laisser des ouvertures pour que les gens puissent y apporter leurs expériences. C’est pour ça qu’il m’avait fait très plaisir, ce mail où tu me disais que Le Rouge et le Bleu t’avait fait penser à d’autres choses : pour moi l’écriture est un pouvoir d’appropriation et de suggestion donc il faut faire des choses assez ouvertes pour que la personne qui lise puisse y apporter son propre univers. Et en ce sens je trouve que la littérature est plus forte que la chanson. Elle est plus personnelle, elle touche plus intimement.
Ayant la chance d’avoir des retours à la fois sur mes chansons et sur mes livres, je dois dire que les lettres les plus fortes viennent des livres.

Il y a peut-être aussi plus matière à être touché lorsque tu lis un livre : il s’étend davantage.

Oui certainement, tu as raison. C’est une question de temps et d’étendue.

Une petite anecdote qui m’avait amusée à présent : il paraît que tu avais fait venir des filles qui sentaient bon dans le studio lors de l’enregistrement du « Pays des filles qui sentent bon » [Comme elle se donne, 2005]. Est-ce que c’est vrai ?

Non, je l’avais inventé ! Je ne suis pas musicien, je fais quelques mélodies mais je joue très médiocrement du piano et de la guitare et je préfère que ce soient des gens brillants qui jouent de ces instruments avec moi. Je m’ennuie en studio, ça ne m’intéresse pas du tout. En revanche j’ai une bonne idée de ce que la chanson doit être au final, je sais si elle me plaît ou pas à la fin.
Dans le studio je m’ennuie totalement. En plus je ne me considère pas comme un chanteur, mais comme quelqu’un qui chante ses propres textes donc chaque prise est différente ; chaque prise me plaît, je ne suis pas à la recherche de la performance vocale parfaite. Chacune donne un sentiment différent. Je m’ennuie prodigieusement et je trouve que dans les studios, il n’y a que des garçons. J’avais donc inventé cette histoire. J’adorerais pouvoir faire ça, ce serait génial.

Pour en revenir un peu au Rouge et le Bleu, à part les Beatles quels sont les artistes qui t’ont influencé réellement au cours de ta vie ?

Je ne suis pas « influencé ». J’ai toujours l’impression de m’intéresser à des gens qui ont les mêmes préoccupations que moi. J’ai reconnu en François Truffaut quelqu’un qui avait des préoccupations similaires mais le travail de Truffaut ne m’a pas influencé. En musique même si ça ne m’influence pas j’aime beaucoup Nick Cave et j’ai envie de faire une chanson aussi belle que « Lime Tree Arbour ». J’ai également beaucoup aimé Gainsbourg .

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On te compare souvent avec lui. A tort ou à raison ?

Je pense que les gens ont besoin de comparaisons mais c’est différent. J’ai des chansons comme « Le monstre sous la palissade » que Gainsbourg n’aurait jamais écrite par exemple. Et inversement. Chez lui j’aime avant tout le personnage, c’est-à-dire que je comprends pourquoi il travaille, quel est cet écart entre ce qu’est la vie et ce qu’il ressent qui fait qu’il puisse travailler. C’est ça qui me touche chez lui, la manière dont il travaille. Après il y a aussi le fait qu’il prenne beaucoup de choses à droite et à gauche. Personnellement j’ai l’impression de toujours partir de moi plutôt que de partir de choses existantes ; je fais très peu de collage et parfois chez Gainsbourg il y a un petit côté collage. Mais en même temps c’est très profond et ce que j’adore chez lui c’est qu’il y a toujours cette profondeur. Quand il brûle le billet de 500 Francs tout le monde hurle mais pour lui ça s’inscrit dans une logique profonde : c’est l’alcool et le feu. C’est le symbolisme et il ne fait aucun geste gratuitement. Ce n’est pas le hasard. C’est quelqu’un qui tout d’un coup emmène dans la chanson une profondeur qu’il n’y a pas ailleurs. Et puis ça m’a donné envie de lire Picabia . Après on peut être déçu de savoir que « Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve » est une phrase de Picabia qu’il reprend telle quelle mais en même temps c’est quelqu’un qui donne envie, qui m’a donné envie de m’intéresser à d’autres personnes.
En plus de tout ça il y a son élégance, son charme, qu’on ne retrouve pas ailleurs. C’est ce que les Italiens appellent la sprezzatura : ça a l’air fait vite fait mais ça correspond à des choses très travaillées et très profondes. Ce billet de 500 Francs ça ressemble à de la désinvolture mais c’est l’alcool et le feu, c’est l’alchimie. Ce sont des thèmes qui sont en lui.

Il y avait également chez lui une réelle envie de provoquer non ?

Oui parce qu’il arrive à une époque où la machine télévisuelle et médiatique commence à englober tout et à être le seul pouvoir. Il sait que c’est par la provocation qu’il dépasse les autres et qu’on parle de lui. C’est une obsession par rapport à son histoire, cette volonté de faire parler de lui. Moi je suis plus mystérieux, j’ai moins cette obsession.

Restons dans le monde musical encore un peu et évoquons New Order à présent. Je crois savoir qu’il y a un lien entre Anne Brochet et « Le pays des filles qui sentent bon » ?

Oui, parce qu’ Anne Brochet dans En Aparté chez Pascale Clark avait écouté « Krafty » et avait dit « j’adore ce petit son ». J’aime beaucoup Anne Brochet parce qu’elle ressemble à ma première fiancée et je suis bouleversé par son corps. Enfin quand je dis le corps ça dépasse le corps évidemment. Et je voulais faire une chanson pour que les filles ayant le corps d’ Anne Brochet puissent dire « ah j’adore ce petit son ».

Et ça a marché, tu as eu de ses nouvelles ?

Non, pas de nouvelles, mais il y a un texte dans le Journal qui s’appelle « Le corps d’Anne Brochet » et je le garderai si un jour on publie le Journal.

Justement puisque tu en parles est-ce qu’une publication du Journal est prévue ?

Pour les dix ans ça me paraît difficile, cependant les éditions Le Mot et le Reste aimeraient bien publier mon journal et je suis perdu avec cette idée. Comment choisir ? Je ne sais pas comment faire. Qu’est-ce que tu en penses toi ? Je demande aux personnes qui savent parce que c’est très dur.

C’est effectivement très dur de faire une sélection. Ce serait se diviser et c’est impossible.

Quand je me relis aujourd’hui il y a plein de passages que je trouve nuls. Il y a des choses que je trouve bien et il y a des choses qui relèvent de l’instant et qui ne sont pas valables. Mais comment rendre compte aussi de toutes les voies possibles, de l’humour, du désespoir. Comment rendre compte de ça sur 200 pages ? Je ne sais pas comment faire sans trahir l’histoire, c’est ça qui est difficile.
En même temps j’ai très envie que ça existe mais encore une fois je ne sais pas comment faire sans trahir. Et puis il y a certaines choses dans lesquelles je n’ai pas envie de me replonger. Dix ans c’est quand même beaucoup et ça correspond à plusieurs périodes de vie donc il y a plusieurs périodes d’écriture. Commencer peut-être par sortir une première partie qui serait 2004-2007 par exemple, pourquoi pas ? Je suis vraiment perdu avec cette idée, je ne sais pas comment faire.

Plus tu attends et plus ce sera dur de choisir.

(sourire) Oui c’est ça. Eux ils voudraient que je leur envoie quelque chose mais je sais vraiment pas comment.
J’aime beaucoup Jean-René Huguenin qui a écrit un journal magnifique et un seul roman. Je voulais faire quelque chose d’aussi fort que son journal et je crois que j’y arrive mais je triche parce que j’ai plus de temps que lui. Je suis content parce que mon Journal est un peu culte de par la durée : je suis l’un des seuls à faire cela depuis si longtemps. Et comme je parle beaucoup de Paris, il y a pas mal d’étudiants vivant aux États-Unis ou à Québec qui se sont attachés à mon Journal car ils y voient un lien avec cette ville.

Je crois que tu as également écrit un journal sous le pseudonyme d’Henri le diariste?

Oui c’est vrai. Ça n’a pas duré très longtemps. C’était pour me moquer des journaux intimes que je trouvais d’une platitude effroyable.
En parlant de platitude un jour j’avais écrit dans mon Journal que Sylvia Plath ne pouvait écrire que des platitudes. Ça me gonflait Sylvia Plath, vraiment. Je trouve par exemple que Virginia Woolf est supérieure. Et une lectrice m’avait écrit en me disant « comment peut-on dire ça de Sylvia Plath alors qu’on écrit des chansons pour Florent Pagny ? » [« Mon amour oublie que je l'aime », Ailleurs Land, 2003]. J’avais trouvé ça génial parce que c’est le jugement de l’extérieur qui donne sa sentence et effectivement comment peut-on donner son avis sur une grande littéraire quand on écrit pour Florent Pagny ? J’étais d’accord.

jeromevTu regrettes d’avoir écrit « Mon amour oublie que je l’aime » ?

Non, j’adore ma chanson pour Florent, je la trouve très bien écrite !

Tu peux tout de même comprendre la réaction des gens qui ne l’ont pas écoutée et qui voient que parmi les artistes pour lesquels tu as écrit figure Florent Pagny ?

Oui c’est ça, la fille n’avait jamais dû écouter la chanson. Mais ça m’amuse, je n’ai aucun regret et j’adorerais en faire d’autres pour lui. Il était d’ailleurs venu me voir en me disant que cette chanson était super. En plus j’adore cette chanson, il y a tout un passage où il n’y a pas de rimes et je trouve ça génial d’avoir tout un paragraphe sans rimes dans une chanson de variété.
Après que les gens le remarquent ou pas ça n’a aucune importance : il faut que ça me plaise avant tout, je suis mon propre public. Je suis malheureux quand je fais quelque chose que je juge inférieur à mon goût.

C’est Cocteau qui disait : « ce que le public te reproche, cultive-le : c’est toi ».

Oui tout à fait, mais au-delà de ça c’est juste que je m’en fiche. Je suis content quand je reçois des lettres de gens qui sont touchés pour de bonnes raisons ou qui m’amènent à réfléchir sur ce que j’ai fait. Mais en deux minutes sur une chanson, je vois si ça me plaît ou pas. Sur les livres, c’est tellement vaste que je suis toujours très malheureux.

Tu avais écrit à propos de L’Amoureux en lambeaux que tu aimerais pouvoir corriger une phrase ou une ponctuation lorsque tu croiserais quelqu’un en train de lire ton livre dans le métro.

Je pensais à ça, d’écrire un livre avec un mot qui manque et à chaque dédicace d’écrire un mot nouveau. Mais je ne suis pas non plus Georges Perec, ce n’est pas mon propos. Le Rouge et le Bleu même si j’en suis content il y a quelques passages que j’écrirais différemment, mais L’Amoureux en lambeaux j’en suis content, ça va. Je peux le relire et me dire que c’est pas mal. Je suis en train d’écrire deux livres avec les personnages de ce livre ainsi qu’une nouvelle comme on le disait tout à l’heure.
J’ai écrit Le Rouge et le Bleu durant une période un peu instable, j’étais très triste et j’aurais aimé être plus stable pour chercher des souvenirs plus joyeux.

Justement, allons voir un peu plus en profondeur ce qui se trouve dans ce livre. A la page 43 tu évoques une certaine Emilie en disant que parmi les choses que tu aimerais faire, il y a « rencontrer Emilie ». Qui est-ce ?

C’est très crétin, je m’en rends compte moi-même. En corrigeant les épreuves j’étais dingue d’une fille qui s’appelait Emilie et j’ai voulu insérer quelque chose d’instantané.

D’accord. Tu évoques également une certaine Zoé : « J’ai vécu avec Zoé parmi les moments les plus heureux de mon existence ». Est-ce qu’il n’y a pas de gêne à parler ouvertement de ta vie privée, sachant que les gens concernés peuvent lire ce que tu écris à leur propos ?

Dans le Journal, c’est différent parce que ce que j’y écris peut être dur et ça peut parfois m’être reproché. À partir du moment où on me le reproche cette personne disparaît, je n’en parle plus.

Ne serait-ce pas du romantisme, de l’ « honnêteté émotionnelle » en quelque sorte : dire ses émotions sans chercher à les dissimuler ?

Oui. J’ai fait une interview avec Miossec l’autre jour et il m’a dit : « Tu mets de vrais prénoms dans tes chansons ?! Mais t’es dingue, tu dois avoir des tonnes de procès ! ». Il trouvait ça fou.
Je mets de vrais prénoms mais ce ne sont que des prénoms, alors sur L’Amoureux en Lambeaux parmi les lecteurs il n’y en aura peut-être que cinq ou six qui sauront de qui je parle. Et puis je trouve ça beau ; c’est beau d’inscrire ça à propos de quelqu’un, même si c’est de la littérature et que l’avenir peut-être nous fera mentir. Et si cette personne m’en fait le reproche tant pis pour elle je n’en parlerai plus.
Je reconnais que ce soit violent mais finalement ça ne concerne que très peu de personnes et pour moi c’est important. L’Amoureux en lambeaux était le livre d’une personne, celui-ci est celui de Zoé . Ça inscrit aussi mon travail dans ma vie et c’est ce que j’aime chez Truffaut, Fitzgerald ou Duras .

Il y a un poème dans le livre qui s’appelle « All my loving ». Est-ce qu’il est autobiographique ?

Oui, totalement. J’ai eu le choix entre l’écrire dans le Journal et l’écrire dans le livre et j’ai choisi le livre. S’il n’y avait pas eu le livre, il se serait de toute façon trouvé dans le Journal.

Tu ressens donc ce besoin d’écrire, où que ce soit ?

Moi je marche par nécessité. Je pense que si ce n’est pas nécessaire c’est moins bon.

Tu es totalement dans une optique de la nécessité de l’instant.

La nécessité d’écrire, oui, bien sûr. Le Journal c’est ça : à un moment donné il devient nécessaire d’écrire alors j’écris. Et le poème « All my loving » c’est tout à fait ça. J’ai la chance d’écrire des livres qui sont en librairie, qui sont publiés. J’ai la chance de pouvoir transformer des moments blessants en les faisant devenir des choses inscrites pour toujours. J’ai la possibilité de réduire les blessures.

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Dans Le Rouge et le Bleu on retrouve même des personnages déjà rencontrés dans L’Amoureux en lambeaux : Basile, Odilon…

Odilon n’est qu’évoqué dans L’Amoureux en lambeaux alors que là il apparaît physiquement. Il apparaîtra également un petit peu dans le prochain roman vu qu’il tournera autour de son frère et en revanche il apparaîtra complètement dans le suivant puisqu’il sera centré de lui. D’ailleurs ça peut paraître un peu étrange car un extrait de ce troisième roman paraîtra dans la revue Bordel dans deux mois [l'interview étant en date du 18 mars] alors que le deuxième roman ne sera même pas encore sorti. Ce sera un vrai jeu de piste.

Alors justement, dans l’avant-dernier chapitre du Rouge et le Bleu tous ces personnages se retrouvent ensemble. Qu’est-ce que c’est, un avant-goût d’un roman ?

Non, pas du tout, c’est pour inscrire tout ce que je fais dans mon travail. L’éditeur a été génial de me laisser faire ça. Ça inscrit chaque livre dans mon travail et c’était important pour moi qu’il y ait les personnages des prochains romans. Les personnes qui auront aimé l’Amoureux en lambeaux auront envie de lire Le Rouge et le Bleu parce qu’il y aura cette nouvelle.
Ecrire ça devient intéressant je pense quand tu as cinq ou six livres et que ça devient quelque chose de cohérent. C’est un peu comme Lynch, toute proportion gardée évidemment, mais puisqu’on en parlait tout à l’heure, il devient intéressant au bout de cinq ou six films, quand tu vois les correspondances.

Quand tu les vois… Quand tu les cherches en tout cas !

(rire) En tout cas quand tu les cherches, voilà.

Mais ce n’est pas tout à fait gratuit puisque cette nouvelle tourne tout de même autour d’une chanson des Beatles qui s’intitule « Why don’t we do it in the road ? »…

Oui d’ailleurs j’ai appris que c’est Why don’t we do it in the road et non on the road, je ne savais pas. Ce serait un anglicisme et je me suis fait choper au Salon du Livre par quelqu’un qui m’a dit « oh la honte ! ».

Eh bien cette chanson m’a fait penser à un passage d’un livre de Nicolas Rey, Courir à trente ans . Dans ce passage deux personnes font l’amour sur la route. Elles oublient le danger et chacun se concentre exclusivement sur l’autre.

C’est assez audacieux. Et c’est également assez intelligent parce que l’épreuve de chair dispense de tout aparté sur la misère humaine comme disait Alain Breton .

Tiens je te laisse le lire. ici

[Après avoir lu le texte] Ah c’est joli la fin. J’adore, c’est très beau. Je ne connais pas les livres de Nicolas Rey, je le connais essentiellement de vue à vrai dire.

Ses personnages sont souvent des trentenaires un peu perdus dans la vie, qui se cherchent. Il a pas mal connu les nuits parisiennes et ça lui permet de dépeindre assez bien ce genre de situations.

En même temps il suffit d’une fois pour connaître les nuits parisiennes, pas besoin de s’échiner ou de s’époumoner pendant plusieurs années. En une nuit, on voit comment ça se passe.

En une fois on a tout le tableau ?

Voilà. C’est comme chez Courbet : en une fois tu as tout le tableau. C’est comme l’ Enterrement à Ornans avec ses tenues parisiennes.

Pour revenir un peu au livre, tu y évoques le fait que les Beatles ont commencé dans une cave et ont fini sur le toit de l’immeuble Apple en 1969. C’est intéressant parce que comme sur la pochette de l’album rouge entre-temps ils sont dans les étages. Plus à la cave mais pas encore tout à fait au sommet. Qu’en est-il pour toi : où est-ce que tu te situerais dans ton art musical actuellement ?

Musicalement, sur le toit évidemment. Mais pour les gens je serais plutôt à la cave (rire). Nan, musicalement je suis dans les étages, mais dans ceux du dessus, les étages de l’album bleu.

Ah oui c’est la fin là. L’album bleu couvre la période allant de 1967 à 1970.

Oui voilà, moi je serais plutôt dans le bleu. Même si musicalement je n’ai rien à voir avec les Beatles ; ce serait plutôt Joy Division ou Nick Cave .

j_r_me_attal___comme_elle_se_donneNous n’en sommes donc pas encore à ton apogée, nous avons encore le temps d’entendre d’autres albums?

Nous ne sommes pas à mon apogée, c’est vrai, mais quelque part j’espère que chaque chanson en est une, tu vois ? Je ne suis pas à l’apogée mais je n’en ai pas les moyens non plus : je n’ai pas de label qui me donne les moyens de faire ce que je voudrais faire actuellement.

Roy vous avait donné davantage de moyens je crois.

Oui bien sûr, et merci à eux, mais je suis parti maintenant. Je pense que le prochain album va être autoproduit. Il y a trois ans que Comme elle se donne est sorti et je pense qu’il est temps qu’un nouvel album sorte à présent. Surtout que des chansons sont déjà là.

Tu as envie de les chanter quasiment dans l’urgence.

Oui ! Par exemple je n’aime pas du tout Jacques Brel, qui est un peu trop lyrique et théâtral pour moi, mais en revanche j’aime beaucoup son dernier disque et il paraît qu’il était malade lorsqu’il a enregistré ce disque et qu’il s’est littéralement traîné jusqu’au studio d’enregistrement. On retrouve cette idée de nécessité et je trouve ça très beau.

Tu évoques Brel et ça me fait penser à une interview que j’ai faite hier durant laquelle on avait parlé de Brel, Brassens et Ferré . Tu viens de dire que tu n’aimais pas trop Jacques Brel alors : quelle est ton opinion sur Léo Ferré, en tant qu’auteur cette fois ?

Ferré, c’est quand même « Avec le temps va, tout s’en va. ». Il a écrit « Avec le temps » et tous les autres sont en dessous de ça.

Il a écrit d’autres choses quand même, comme « Les Armes »…

Oui, qui a été repris par Noir Désir ! C’est un très beau texte, une très belle chanson. C’est comme L’Affiche Rouge, le poème d’ Aragon, qu’il a mis en musique. C’est vrai que je trouve Brel trop théâtral mais j’adore Ferré parce que lui n’a pas besoin de ça. Tiens c’est comme dans « La Prémonition » ( Comme elle se donne, 2005) : je parle à une fille et je lui dis « un jour à mon égard tu te comporteras comme un caillou ». Et bien en très peu de mots j’ai tout dit et tous les autres chanteurs, je suis désolé pour eux, qui vont faire une autre chanson d’amour seront en-dessous de cette phrase.
(sourire) Nan, je déconne un peu, mais ceux qui feront une chanson sur la rupture – et Dieu sait que d’autres en feront et moi aussi – seront en-dessous de la phrase « un jour à mon égard tu te comporteras comme un caillou ». Bon évidemment je plaisante mais pour Ferré c’est vrai que toutes les chansons d’amour sont en-dessous d’ «Avec le temps ». Le reste c’est du commentaire.
Et parfois écrire c’est vouloir que tous les autres soient du commentaire. Il faut un peu d’orgueil pour écrire. Tout le monde peut écrire, mais il faut de l’orgueil. À partir du moment où je publie, il faut que je me dise que tous les autres qui publient et qui écrivent sur Internet sont en dessous. C’est un peu stupide et enfantin mais c’est comme ça.

On parlait un peu plus tôt de Nicolas Rey alors je vais y revenir, mais pas seulement : j’ai lu une citation de Frédéric Beigbeder et tu vois là encore ton livre m’a renvoyé à une citation.

Ça ne va pas arranger mes relations avec les gens qui m’accusent de parisianisme !

Au sujet de Nicolas Rey, Beigbeder a dit « Pourquoi se met-on à écrire ? Pour la même raison qui nous fait tomber amoureux trop souvent : parce qu’on s’est beaucoup ennuyé dans sa jeunesse ». Je te pose donc la question : pourquoi est-ce que tu écris ? Est-ce que tu t’es beaucoup ennuyé dans ta jeunesse ?

Non. Deleuze parle de l’art de la création dans l’ Abécédaire en disant que c’est de la résistance. Il dit que c’est un décalage entre ce qu’on est, ce qu’on ressent et ce que la vie nous donne. Et moi j’écris toujours pour ça, quand la vie ne me donne pas ce que je veux, quand je suis blessé par la manière dont la vie se comporte par rapport à ce que j’ai dans le coeur. Je n’écris surtout pas pour régler des problèmes de jeunesse ou d’ennui. J’écris vraiment à cause de ce décalage entre ce que j’éprouve et ce que la vie permet.

C’est quoi, une frustration permanente ?

Oui c’est une frustration, ou une excitation. Ou encore une douleur : lorsque la fille que j’aime est loin de moi j’ai peur alors j’écris. L’écriture a aussi un rapport avec la solitude je crois.

Faut-il être malheureux pour écrire ? Peut-on écrire quand « tout va bien » ?

Dans mon cas, non. Mais je dirais heureusement, tout ne va pas bien et rien n’est jamais parfait. Un jour j’étais interviewé par une journaliste de Campus Mag et elle me disait « mais voyons Jérôme quand vous rencontrerez une fille normale – ça c’était son grand truc, la fille normale – vous serez heureux avec elle et vous n’écrirez plus ». Alors qu’au contraire il y a d’autres manières d’être malheureux.

La peur de la perdre par exemple ?

Oui voilà, il y a la peur de la perdre, et c’est déjà quelque chose d’incroyable.

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La crainte de perdre le bonheur est-elle pire que ne pas le connaître ?

Ah bah ça c’est la grande question. Ça me fait penser à une question que l’on se pose avec Stéphane Millon, mon éditeur pour la plupart de mes textes. C’est mon grand débat avec lui où il me dit que c’est plus dur de vivre sans aimer quelqu’un, avec personne en tête, plutôt que de vivre avec quelqu’un en tête et qu’il ne se passe rien. Moi je ne suis pas d’accord, je trouve que c’est plus dur de désirer quelqu’un qui ne veut pas de toi. Lui trouve au contraire qu’il est plus difficile de ne désirer personne.
Et puis le monde est tellement violent, tellement bête. La plupart des rapports sont d’une bêtise ! Ou plutôt d’une inconséquence… La majorité des gens que tu rencontres sont inconséquents et rien que ça, ça peut te faire travailler. Ça peut te donner envie d’écrire pour réparer, ou pour résister face à la manière dont la vie et dont les gens se comportent. Moi je dis ça à mon petit niveau, mais Deleuze dit ça admirablement bien. R comme Résistance. L’acte d’écrire est l’acte d’entrer en résistance.

Pour le coup ça m’a renvoyé, encore une fois, à une citation sauf que cette fois il s’agit de tes propos. Ils sont tirés d’une interview que tu as donnée pour le magazine Impudique en janvier 2007 et durant laquelle tu as déclaré : « En ce qui me concerne, et c’est mon point commun avec nombre de chanteurs de rock, je suis toujours à la recherche de mon héroïne ». Est-ce que c’est une manière de dire que tu es un love-addict et que tu as ce besoin quasi-vital d’être amoureux, d’avoir une « muse » ?

Oui, c’est mon fonctionnement. Je vais encore parler des gens que j’aime mais ça renvoie à Gainsbourg et Birkin, Scott Fitzgerald avec Zelda, Truffaut et son rapport aux femmes. Truffaut fait Les deux Anglaises et le continent parce qu’il a aimé à la fois Françoise Dorleac et Catherine Deneuve et qu’il peut retrouver dans son oeuvre une manière de prolonger l’histoire. Les gens que j’aime fonctionnent comme ça.
Quand tu es amoureux tu fais primer ton temps personnel sur le temps de tout le monde. Tu n’as plus d’heure, l’heure est complètement dilatée. Tu as ton amoureuse au téléphone, tu traverses Paris et ça te paraît durer cinq minutes. Tu fais un trajet de métro dans l’impatience de quelqu’un et ça va passer en un clin d’oeil.

Alors pour toi le temps ne paraît pas plus long dans l’attente, il passe plus vite ?

Oui, tu deviens supérieur au temps. Mais l’inverse peut parfois arriver : les nuits paraissent si longues quand tu pleures ou que tu es dans l’absence de quelqu’un, les journées n’en finissent plus. Ce qui fait battre le coeur surpasse le temps de tout le monde. Il y a un isolement en amour qui est peut-être même dangereux au final parce que tu es tellement isolé et coupé du monde que le monde te le fait payer.
C’est peut-être le problème de l’amour : c’est difficile à vivre sur la durée justement parce que ça nie le temps et la durée de tout le monde.

Tu es un éternel révolté, non ? Je repense à ce que tu avais écris dans ton Journal il y a un ou deux ans : tu ne comprenais pas comment les amies d’une femme, la voyant sans toi en soirée, pouvaient ne pas la mettre dans un taxi qui l’emmènerait jusque chez toi.

Je suis plus en colère que révolté. Là c’est de la tristesse : les gens ne te comprennent pas. En fait c’est qu’ils s’en foutent, ils ne cherchent pas à comprendre. Et elle la première (mais pas toujours, heureusement).

On parlait tout à l’heure de la difficulté de choisir des morceaux à publier de ton Journal : qu’est-ce qu’il en est pour ton second roman, une date de publication a-t-elle été arrêtée ?

On m’a dit hier que ce serait pour septembre – octobre.

Quid du troisième, il est déjà achevé ?

Non, il est en cours d’écriture. Moi j’ai des problèmes de peintre : à un moment donné le peintre doit lever son pinceau. Je crois que tous les gens qui travaillent ont des problèmes de peintre, c’est-à-dire le va et vient entre l’oeuvre et la vie. J’adore cette anecdote à propos de Balthus ou Bacon, qui vont dans les ventes de leurs propres tableaux pour les finir parce que ça les obsède. Je pense que toute personne qui a des problèmes de peintre pousse ce qu’il fait à un niveau supérieur.

C’est du perfectionnisme ?

C’est de la nécessité. C’est un rapport à son travail qui est comme un rapport à la vie : les frontières et les limites sont très fines, comme dans le passage de Nicolas Rey : c’est le pavillon aux cloisons fines.

Mais il y a un moment où il faut savoir retirer le pinceau définitivement, sans jamais le remettre.

Non, non . En amour il faut le retirer, le remettre, puis le retirer, puis le remettre… (rire).

Et pour ce qui est du prochain album, tu penses qu’il sortira quand ?

Septembre – octobre également ce serait bien, mais je ne sais pas encore comment on va pouvoir faire ça. Le milieu de la musique est tel que maintenant on peut les sortir soi-même. Le milieu de la musique français se fiche totalement de mon existence ; en revanche ils sont très contents que j’existe lorsqu’il s’agit d’écrire pour d’autres personnes.

Là tu penses aux dirigeants, pas aux artistes ?

Oui bien sûr, aux dirigeants. Je les connais puisqu’ils me demandent tous les jours des textes pour d’autres artistes mais ils se fichent de ce que je fais.

Est-ce que tu accepterais que quelqu’un écrive pour toi ou ça doit vraiment être dans une optique autobiographique ?

Non, ça ne m’intéresse pas. C’est comme si tu demandais à un guitariste de laisser quelqu’un jouer de la guitare pour lui. Je parais être quelqu’un qui aime ce qu’il fait mais c’est aussi que je suis très dur avec ce que je fais, il faut que ça me plaise. Et au niveau des textes avec les autres je suis impitoyable.

Alors comment ça se passe avec le groupe ? Cyrille et les autres, tu leurs mets la pression ?

Non, je leur fais confiance. Je fais plutôt confiance aux gens avec qui je travaille, mais ça ne m’empêche pas d’être exigeant quant à la finalité : il faut que ça me plaise, il faut que ce soit très bien.

Ça pose le problème des concerts : une fois terminé tu ne peux pas les refaire. Est-ce que parfois tu te dis qu’un concert a été raté ?

Oui bien sûr. Parfois il peut être raté pour rien. C’est mon idée et c’est assez audacieux mais je crois que les concerts peuvent aussi être ratés à cause du public. Parfois le public est naze. Il est trop froid, il se réveille trop tard ou même pas du tout. Ça peut être raté pour un rien un concert : quelqu’un qui a été désagréable avec toi avant, quelque chose qui s’est passé dans la journée, un problème avec un musicien qui fait la tête pour x raisons.

Et quand tu écris une chanson sur quelque chose qui te touche personnellement, est-ce que ça ne banalise pas le sujet de le chanter plusieurs fois, ou est-ce toujours la même émotion ?

Oui c’est ça qui est bien avec les chansons, c’est quand elles dépassent l’anecdote de leur création et quand elles sont assez ouvertes pour que celui qui les écoute puisse amener son univers dedans, tout en étant assez fortes pour que toi tu puisses y retrouver l’émotion. Et finalement les chansons que je trouve moins bonnes je ne les joue plus, je les abandonne.
C’est le problème aussi d’être malheureux. Par exemple Comme elle se donne j’en suis content. L’album, je veux dire, toutes les chansons. C’est le problème parfois avec un roman ou un CD : un chapitre est un peu moins bon, ou être malheureux parce qu’une chanson est un peu moins bonne.

D’ailleurs, es-tu satisfait du clip qu’a réalisé Frédéric Taddeï pour la chanson « Comme elle se donne » ? Il s’agissait de son premier clip. As-tu été exigeant, donné des directives ?

Non je lui ai fait confiance. Je savais que ce serait bien parce qu’il avait envie de diriger les actrices qu’il faisait apparaître dans Paris Dernière à l’époque et il a vraiment compris l’esprit de la chanson. J’ai trouvé ça super. On a tourné ça en une nuit, ça s’est très bien passé. Il a été censuré par M6 au départ. Au final qu’il soit censuré ou qu’il passe à 3h du mat’ c’est la même chose. Mais en même temps Frédéric a été cool parce qu’il bossait à l’époque sur Paris Première qui appartient à M6 alors il a gueulé un peu pour qu’ils le passent.

l_27a3c2ff66e37e450a35b3e82e9f1332Pour ce qui est du prochain album, les chansons sont déjà prêtes ?

Oui, elles sont faites. Il y en aura deux-trois autres, j’aime bien aussi faire les choses dans l’urgence. Je ne sais pas faire vingt chansons. Les gens avec qui j’ai travaillé ont toujours voulu que j’en fasse vingt pour n’en choisir que neuf mais comme chaque chanson a une nécessité c’est impossible. Je ne fais pas de texte dans le vide, chacun d’entre eux a une nécessité.

Lorsque tu écris pour d’autres artistes tu écris vraiment pour eux ?

Oui. J’essaye de deviner ce qu’ils peuvent avoir envie de chanter à ce moment et j’y mets un peu de moi. Parce que je me demande aussi ce que j’ai envie d’écrire à ce moment précis et c’est cette rencontre-là que j’essaye d’inscrire sur le papier.

Entre le concert et le studio tu préfères quoi ? Tu as dit tout à l’heure que le studio ne te plaisait pas trop.

Ah bah oui, le concert, mille fois ! Le studio j’ai horreur de ça, je m’ennuie vraiment.

Tu as le trac avant le studio ?

Bah le trac c’est surtout que les gens avec qui je travaille me trouvent nul. Ils me le diraient de toute façon, peut-être pas aussi violemment que je l’exprime mais je le prendrais aussi violemment en revanche.

Dans le groupe, chaque personne apporte un petit quelque chose ?

Oui bien sûr. Il est indéniable par exemple que Cyrille [Fournel] à la batterie ait apporté des choses de par ce qu’il écoute, genre Radiohead, et Mathieu [Zazzo] genre New Order, Joy Division, Interpol . Et Frédéric [Rouet] lui aussi a apporté des choses.

Vous vous rapprochez effectivement davantage des groupes anglophones que des groupes francophones.

Oui. Mes musiciens c’est sûr qu’ils ne se retrouvent dans aucun groupe francophone. Et ils n’écoutent quasiment que ça. Mathieu en français il n’écoute que Barbara par exemple.

D’ailleurs tu dis que Barbara est une chanteuse rock.

Bah oui : le dernier concert au Chatelet, où il y a ce côté Michel-Ange . C’est du théâtre rock, les gens dans le public sont comme des gamins. C’est beaucoup plus rock que la majorité des petits groupes rock qui se montent en France. C’est à cause de l’attitude : le rock c’est l’attitude, pas la panoplie, et Barbara avait la panoplie mais surtout l’attitude. La panoplie était au service de l’attitude.

Est-ce qu’on a de vrais groupes de rock en France pour toi ? Il y a une émergence perpétuelle en Angleterre de groupes de rock, c’est dû évidemment à leur culture, alors est-ce qu’on a tout de même nous aussi quelque chose qui y ressemblerait ?

Comme tu dis c’est dans leur culture. Nous c’est la « chanson » : Brel, Brassens, Ferré, Gainsbourg sont toujours cités dans les références françaises. Il n’y a pas de culture rock. Il n’y a même pas de culture de la « pop song ».

Tu crois que c’est possible d’importer ça en France ?

Non je ne pense pas. Ce serait déjà fait. Il y a une alternative en France qui est une espèce de rock à la Jean-Louis Aubert, quelque chose qui concilie une chanson populaire avec de la chanson rock, mais je crois que le rock anglo-saxon n’est pas importable.

Et c’est dommage ?

Je ne sais pas.

Quant à toi, tu te situerais où sur l’échiquier musical français ?

Il y a une très belle phrase de Gainsbourg lorsqu’on lui demande où il se situe par rapport aux autres chanteurs français : « vous les prenez tous, vous tracez une ligne et vous me mettez en marge ». Et bien moi c’est pareil : je ne me sens à ma place nulle part. D’un côté c’est bien parce que les écrivains ne me voient pas comme un danger vu qu’ils pensent que je suis chanteur et les chanteurs pensent l’inverse. Du coup, tout le monde me fout la paix. Personne ne m’aide, mais tout le monde me fout la paix.

Qu’est-ce qui est le mieux ?

Au départ c’est que tout le monde te fiche la paix, c’est bien, mais après faut que les gens t’aident. Je comprends que ce que je fais n’est pas destiné à être vendu par camions, mais. Quoique. Le succès c’est souvent sur un malentendu.
Quand je vois que l’année dernière aux Victoires de la Musique la chanson de l’année c’était Bénabar, le truc de la pizza. C’est bien, mais je comprends que moi si on me décerne une Victoire de la Musique ce sera à titre posthume. D’ailleurs beaucoup de gens sont souvent reconnus après leur mort.
Et en même temps comment peut-on juger du goût actuel alors que le principe de ce qui est actuel c’est justement de ne pas avoir de goût mais plutôt de fabriquer de la page volante, de l’angoisse ? Il faut un oeil très exercé pour juger sur le moment de ce qui restera. À un moment donné des gens comme Radiohead, avec Ok Computer, ont aussi élevé le niveau en disant « voilà, on fait quelque chose qui montre qu’on est en marge de tout le reste ».
Flaubert dans sa Correspondance n’arrête pas de taper sur des gens qui ont les faveurs du pouvoirs et qui sont aidés financièrement, dont on parle dans les médias de l’époque. Et maintenant tu ne connais plus aucun de ces gens-là, mais tu connais Flaubert . Je trouve notre époque foisonnante, peut-être trop, mais moi tant que je peux travailler ça va. Je n’ai pas de label, si les gens me voulaient, ils m’auraient, mais l’important c’est que je puisse continuer à travailler.

Si un jour tu ne pouvais plus travailler, tu ferais quoi ?

Je serais malheureux. C’est trop tard maintenant pour faire autre chose. Aller vendre des armes comme Rimbaud ? Je supporte mal les voyages. Aller vendre des armes en Seine-et-Marne alors.

Tu ne te vois pas faire autre chose donc je suppose que ça va continuer jusqu’au vingtième roman, le seizième album.

Ah bah j’aimerais bien oui !

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Le Rouge et le Bleu (2008) Jérôme Attal, Editions Le Mot et le reste, Collection SOLO, 78 pages.

Site officiel : http://www.jerome-attal.com » href= »http://www.jerome-attal.com »>http://www.jerome-attal.com

Myspace : http://www.myspace.com/jeromeattal  » href= »http://www.myspace.com/jeromeattal « >http://www.myspace.com/jeromeattal

A propos de l'auteur

Image de : Né en Allemagne à la fin des années 80, alors que l'ordre mondial était en plein bouleversement (et sa naissance n'y est sans doute pas pour rien), Loïc a eu très tôt le goût de faire tomber les murs. Aujourd’hui, c’est au sein de Discordance qu’il poursuit sa mission. Trop souvent adepte du « c’était mieux avant », passionné de cinéma, de littérature et de musique (tout un programme), c’est tout naturellement qu’il a choisi de prendre la tête de la rubrique Société : quelle meilleure tribune pour faire trembler les murs ? Vous pouvez à présent suivre ses élucubrations à la fois sur Twitter (http://twitter.com/JLMaverick) et sur son blog : http://johnleemaverick.wordpress.com.

8 commentaires

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  1. 1
    le Dimanche 11 mai 2008
    Dahlia a écrit :

    Très belle itw Loic, je me suis régalée à la lire, vraiment. (mais par pitié, arrête avec Nicolas Rey :D )

    Ce Jérôme Attal est un personnage riche et passionant en tout cas.

  2. 2
    le Dimanche 11 mai 2008
    Loïc a écrit :

    Merci beaucoup Dahlia :D (Ok ok je vais arrêter avec Rey, promis^^)

    C’est vrai que Jérôme est vraiment quelqu’un d’intéressant et j’invite tout le monde à découvrir son univers, en commençant par son Journal Intime qui est en ligne sur son site. Comme on le voit à travers cette interview c’est quelqu’un de cultivé et ça se ressent au travers du Journal, c’est toujours très intéressant à lire.

  3. 3
    le Lundi 12 mai 2008
    Dahlia a écrit :

    Bon par contre, j’ai vu le clip de Comme elle se donne que je ne connaissais pas… Et franchement, je vois pas ce qu’il y a à censurer! On voit pas un seul bout de fesse ou de nichon, encore moins de langue… Et puis deux filles qui s’embrassent, ça va on a vu moins vicieux que ça quand même! Ce qu’ils peuvent être cons chez M6 des fois!

  4. 4
    le Lundi 12 mai 2008
    Loïc a écrit :

    Je présume que tu voulais dire « on a vu plus vicieux que ça » ? :D

    M6 a une ligne de conduite très claire : pas de baiser lesbien (cf. le dernier clip de Raphaël) à l’écran à minuit mais des pouf dans des piscines à 22h. Je vois pas le problème.

  5. 5
    le Lundi 12 mai 2008
    kyra a écrit :

    Au contraire, c’est cool de se faire censurer. Parce que ça fait parler de soi. Qu’importe l’objet de la censure d’ailleurs. De toute façon c’est pas une scène pornographique qui va faire décoller les ventes d’un titre ou d’un album. De même que les commentaires à la suite d’un article ou d’une itw aussi bien écrit(e) soit-il (elle). Alors bon. L’univers de Jérome Attal est intéressant. Et je préfère l’écrivain au chanteur. Voilà c’est dit.
    Bye.

  6. 6
    le Mercredi 14 mai 2008
    Arno Mothra a écrit :

    Superbe interview.
    J’ai dévoré « Le Rouge et le Bleu », pour la qualité littéraire, le sens des belles phrases, les références savoureuses.

    Et Jérôme Attal: fan de Joy Division en plus… :) )

    Quant à M6… ça ferait mieux de censurer du Madonna et du Matt Pokora: incitation à l’exhibition salace et au suicide collectif dans toute sa splendeur. Mais la médiocrité, ça remplit les poches. C’est déjà ça. Vive l’art de la masse.

    Bref, très bonne interview !

  7. 7
    le Mercredi 14 mai 2008
    Dafna a écrit :

    Merveilleux comme toujours, je voudrais être Parisienne et au hasard du Boulevard Saint Germain croiser nos regards, les langues délier, l’âme plonger,les émotions retrouver et savoir que je n’aurais plus jamais peur. Le bonheur fait peur autant que de perdre un être qu’on aime fort. Le temps une circonvolution, alors la bulle créer et papoter de nos deux intérieurs. Jour….

  8. 8
    le Mardi 20 mai 2008
    Dafna a écrit :

    Evidemment, pour avoir moins peur, faut être optimiste, c’est l’amoureux en lambeaux envolé,un amour comme celui-là n’aurait pas d’interruption et n’aurait pas de guérison.
    Elle conduit la danse des doigts et cherche des baisers plus qu’il n’a de bouche. Ils offrent le spectacle d’un amour nouveau qui ne souffre d’aucune usure, d’aucun écart ni d’aucune disparition. Aujourd’hui, autrefois.
    Merci Jérôme Attal de tous ces mots couchés que je fais miens, de Dafna à Spartacus, de moi à Titou…

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