Jennifer & Kevin McCoy : How We Met

par Aurélien|
Exposition organisée par l'association Imagespassages, jusqu’au 5 novembre au Palais de l’Isle, Annecy (74), dans le cadre du parcours Résonance associé à la Biennale de Lyon.

mccoy08-2Tandis que la Biennale bat son plein à Lyon, ses différents sites rivalisant de gigantisme et de profusion d’oeuvres, c’est le cadre considérablement plus intimiste des vieilles prisons d’Annecy que l’association ImagesPassages a choisi pour cette exposition. Intégrée dans le circuit artistique Résonance organisé dans la région en marge de l’événement lyonnais, une nouvelle installation du couple d’artistes américains Jennifer et Kevin McCoy est ici présentée, dans le musée-château emblématique de la Venise savoyarde . Au-delà des gravures et des cartes postales, un lieu propice aux rencontres…

Arrivée à la sortie, sur la petite place pavée formant le coeur de l’ancienne isle, une vieille dame marque un temps d’arrêt, et identifie enfin l’un des médiateurs- organisateurs, qu’elle attrape par le bras. C’était bien beau, mais je crois que je n’ai rien compris. Déjà la dernière fois. Et cette fois je ne voulais vraiment pas rater ça, pour voir à quoi ça ressemblerait. L’autre parfaitement désolé, esquisse une explication d’un geste de la main. De toute évidence, il a mal évalué la situation. Non, mais, évidemment, pour comprendre tous ces machins-là, il faut avoir fait des études de cinéma, et tout ça. Mais moi, vous savez. Je les laisse continuer sur cette lancée et rentre chez moi, songeur.

A l’étage, en haut du vieil escalier en pierre, tout semble bas de plafond. Pour un bâtiment datant du XIIe siècle, cela n’est d’ailleurs probablement pas qu’une impression. Intitulée How We Met, l’installation se trouve dans une petite pièce aux murs de pierre pouvant difficilement contenir plus de quatre personnes à la fois. Un écran plat occupe le mur face à l’entrée, diffusant des plans fixes mettant en scène des figurines de pâte à modeler dans différentes situations. Les plans sont assez brefs, se succédant en une sorte de scénario brut, à la manière d’images tirées d’un storyboard.

L’histoire se laisse aisément reconstruire : un aéroport, l’attente, des valises qui se ressemblent, un convoyeur à bagages sur lequel tout le monde essaye d’apercevoir son sac, sa mallette, son paquet. Deux mains qui se rencontrent sur la poignée d’une même valise, chacun pensant avoir enfin récupéré la sienne : How We Met . Depuis cette rencontre en 1990 à Paris, Kevin et Jennifer McCoy ont tout fait ensemble : études (en art électronique, notamment sous la direction de Pauline Oliveros ), oeuvres, expositions à travers le monde, de nombreuses bourses, prix et résidences ainsi qu’une reconnaissance croissante.

mccoy07-2Contre le mur de droite, un procédé caractéristique de leur travail, les coulisses de cette rencontre muette : cinq petites tablettes accrochées contre le mur à des hauteurs différentes constituent autant de mini-plateaux de tournage immobiles et peuplés de minuscules personnages, chacune de ces scènes étant entourée de plusieurs webcams installées à l’extrémité de tentacules métalliques. De manière aléatoire, un plan filmé par une des webcams est sélectionné et diffusé pendant quelques secondes en direct sur l’écran, avant que le plan suivant, filmé sur le plateau d’à côté, ne soit diffusé à son tour. Au sol, une valise posée-là comme un clin d’oeil fait office de table de mixage, dans laquelle rentrent et s’entrecroisent tous les flux vidéo : l’autre extrémité des tentacules, le corps de la pieuvre aux vingt yeux. Déjà développé par le couple dans des pièces similaires, ce type d’installation témoigne avant tout de leur passion commune pour le cinéma : après Soft Rain (2003), recréant des scènes typiques de films célèbres, Our Second Date (2004) les mettait en scène à Paris, se retrouvant pour aller voir ensemble un film de Godard .

De retour à l’air libre devant l’entrée du bâtiment, j’aperçois une vieille dame à quelques mètres de là, engageant une discussion avec l’un des médiateurs : C’était bien beau, mais je crois que je n’ai rien compris.

Il sera toujours étonnant, voire déroutant pour un véritable amateur d’arts (au pluriel, en effet) de constater avec quelle injustice sont traitées certaines oeuvres, et certaines pratiques artistiques. Avec quelle insistance la complexité et le concept sont recherchés à des endroits dont ils sont souvent absents, et à quel point ils n’ont aucun droit de cité dans d’autres. Impossible de compter les fois où l’on a déjà entendu une personne déclarer avec force qu’elle n’a absolument rien compris à telle ou telle oeuvre plastique ou numérique . Tout aussi impossible de savoir combien de fois cette même personne qualifiera de masturbateur intellectuel un interlocuteur tentant innocemment de tenir un discours d’interprétation vaguement construit concernant un morceau de musique pop .

Une fois n’est pas coutume, il y a peu de choses à comprendre dans cette installation du couple McCoy . Comme toujours, un certain nombre d’anecdotes, quelques petites histoires, éclairantes ou non. Evidemment, quelques références et quelques jeux artistiques sur une esthétique de série télévisée, sur l’omniprésente télé-réalité, sur le rapport entre image médiatique et réalité, sur l’aléatoire d’une image, et le hasard d’une rencontre. Sur la surveillance, la traque, la chasse aux images, sur la partialité d’une prise de vue quelle qu’elle soit (une subjectivité de l’objectif, étonnamment). Il se pourrait même que des études de cinéma puissent être d’une vague utilité pour comprendre certains aspects et certains enjeux d’une oeuvre comme celle-ci. Tout comme un tournage de film, l’oeuvre est une mise en scène de mise en scène : la construction, la reconstitution d’un décor, et sa présentation à l’écran sous forme de composition d’images et de points de vue.

mccoy02-2Pourtant, le plus marquant, le plus important reste ici la légèreté, la générosité d’un travail si accessible. Personnel, touchant, mais pourtant intelligent, précis. Pas de grand concept, de mystère à élucider à tout prix : servez-vous, tout est offert. L’oeuvre fonctionne comme une invitation à piocher, à sélectionner, à reconstituer; parmi toutes les images présentées, parmi leur apparente interchangeabilité, leur non-importance aléatoire. Une invitation également à créer soi-même son propre montage, sa propre combinaison de morceaux de réel, pour aboutir à une oeuvre singulière. Sur des petits plateaux télé-surveillés, ou dans la vraie vie .

Car quelque part, c’est bien une sorte d’allégorie de la création et de la liberté créatrice que nous présentent ici Jennifer et Kevin McCoy . Qu’est-ce qu’une oeuvre, sinon une succession de prises de vues et leur montage ? Une succession de points de vue pour raconter une histoire, petite ou grande. Un enchevêtrement de hasards, qu’on pioche les yeux fermés dans un petit sac, avant de les étaler sur la table et de chercher la combinaison gagnante: le mot le plus long, le plus riche de sens ou le plus improbable. Une création illimitée, et autant de libres interprétations que d’observateurs.

Alors ? Ça vous fait combien de points à vous ?

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Site officiel: http://www.mccoyspace.com/

Site de l’association Images / Passages: http://www.imagespassages.com/

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