Jar City

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Œuvres bien distinctes et sorties indépendamment les unes des autres, les livre, film et DVD autour de Jar City d'Arnaldur Indriðason sont loin d'être des miettes éparpillées. Au contraire, plus on creuse la matière, plus on se rend compte de leur complémentarité. Trois étapes pour une enquête passionnante.

Le roman

jarcity_logo_image02 Arnaldur Indriðason a créé le commissaire Erlendur Sveinsson en 1997 et nous est arrivé avec ce livre, en 2000. 328 pages d’un Livre de Poche qui se dévore d’une traite.
La Cité des jarres (ou Mýrin, en V.O.), porte justement très bien son nom original. Marécage.
« Tout ça, ça n’est rien d’autre qu’un foutu marécage », fait-il ainsi dire à Erlendur en phrase d’accroche. Et c’est le cas. Tout, dans cette histoire, pue. Le cadavre découvert, baignant dans son sang sur le sol de son salon. Le quartier, Nordurmyri (le marais du Nord). Le passé, déterré de l’égout sous le plancher, dans une répugnante flaque d’eau croupie, ou depuis la tombe d’une petite fille. Les histoires sordides de meurtre, de viol, vieilles d’il y a plus de 30 ans, ressurgissent, car ancrées à tout jamais dans les gènes des personnages, qui, impuissants, ne peuvent que constater ces anomalies dont ils sont victimes.

Au milieu de tout cela, Erlendur, épaulé par son équipe, Sigurður Oli et Elínborg , doit remonter les pistes, recréer les familles décomposées par l’immonde secret, les terribles mensonges. Le tout, dans un rythme haletant, où le pur plaisir du lecteur réside dans l’identification très premier degré.

Mais pas seulement. On reconnaît dans la traduction d’Eric Boury le style déjà très cinématographique d’ Indriðason . Les descriptions sont efficaces, les allusions aux rêves et autres flashbacks ne nuisent en rien à la narration et permettent, au contraire, des représentations mentales très vives et précises. L’Islande et ses paysages de fou, son sale temps et sa nourriture improbable, sont là aussi.

L’enquête se déroule, se développe ; des tiroirs s’ouvrent, des squelettes sortent du placard ; on croit voir des morts revenus à la vie. C’est la nuit, il pleut, et même Erlendur affronte ses propres démons.

Traduit dans plus de 20 langues, La Cité des jarres a été plus que récompensé par son succès à l’étranger. Harlan Coben, le romancier américain, est lui-même tombé sous le charme des écrits de l’auteur scandinave : « La meilleure série que j’ai lue cette année provient d’Islande. Arnaldur Indriðason est déjà un phénomène littéraire international et il est aisé de voir pourquoi : ses romans sont prenants, authentiques, obsédants et lyriques. J’ai hâte de lire les productions suivantes ! »

Le film

jarcity_logo_image Jar City a écumé 103 230 entrées en Islande. Cela paraît peu, mais rapporté à l’échelle du pays, on en revient à plus d’un tiers de la population, et au plus gros succès de l’année 2006 sur l’île.
Il a notamment été célébré de toutes parts lors des Edda Awards (équivalents de nos Césars) : Prix du Meilleur Film, Prix du Meilleur Réalisateur pour Baltasar Kormakur, celui de Meilleur Acteur pour Ingvar Eggert Sigurðsson (Erlendur). L’Award de la Meilleure Musique de film est revenu à Mugison, et Atli Rafn Sigurdarson (Örn) a remporté le Prix du Meilleur Acteur dans un second rôle.

Très fidèle au roman dans l’ambiance, froide, sombre et crade, le film est loin d’être un spot touristique. Erlendur vit dans une tour de banlieue dépressive, les villes qu’il visite – Keflavík, Husavík – semblent désertées par la joie et, malgré leurs grands espaces, engoncées entre leur océan déchaîné et leur ciel de plomb. Les habitants traînent leur langage viking, complexe, monocorde et désabusé. Le grain de la pellicule ne gâche ici vraiment rien, renforçant imperceptiblement dans l’esprit du spectateur l’aspect « polar nordique ».

Le casting est irréprochable. Erlendur est juste ce qu’il faut taciturne et torturé. Sa fille camée, Eva Lind, joliment underground et paumée. Ses adjoints, Sigurður Óli (courageux mais pas téméraire, râleur et un brin prétentieux) et Elínborg (transpirant le bon sens, les pieds sur terre, pendant féminin, mais pas trop au milieu des deux autres) sont de parfaits policiers de la criminelle.

Et nombreux sont les personnages secondaires et néanmoins clef. Elliði, forcené incroyablement effrayant ; Rúnar, ex-flic imbuvable, sur qui l’on cracherait. Örn, mystérieux père dont la famille se disloque sous ses yeux impuissants. Même sa fille, que l’on n’aperçoit que le temps de la voir mourir, habite l’écran de façon obsédante.

Des passages vraiment touchants de vie de famille, dans des silences qui en disent long sur la complexité des rapports humains, et suggèrent toute la profondeur des personnages, normalement développés sur toute une série de bouquins.

Le bémol revient, comme d’habitude lors d’adaptations de romans au cinéma, à la réorganisation de l’action – la suppression de certains personnages, la modification de l’ordre des scènes, voire même de leur transformation pure et simple. De quoi choquer l’amateur du bouquin, le bousculer dans ses repères.
Sensation inconfortable à première vue.

Le DVD

jarcity_logo_image03Mais bien heureusement, le bonus du DVD (entretiens avec le réalisateur et l’acteur principal), répondent à ces questions avec une justesse imparablement convaincante.

L’interview de Baltasar Kormakur vient ainsi rappeler au fan premier degré adepte d’exhaustivité que cette dernière est loin d’être envisageable lors du passage d’un livre à l’écran. Changer la construction devient nécessaire pour rendre l’enquête photogénique. Néanmoins, il faut adapter le caractère des personnages à l’écran, pour faire que l’on s’attache à eux aussi profondément que par l’écrit. De la même façon, le dosage est subtil pour ne pas donner trop d’indices ni perdre les spectateurs en route. Et si l’enquête ne suit pas le même cours, ne paniquons pas. L’important n’est pas qui est l’assassin, mais le long processus selon lequel on le découvre, nous rappelle Baltasar .

Ingvar E. Sigurðsson, quant à lui, en vient à parler de DeCode Genetics, cette société chargée de ficher la population islandaise génétiquement. Ce processus, très controversé, est en effet au coeur de l’histoire, où le mystère se dénoue à l’échelle de l’ADN. À propos de son personnage, qu’il décrit comme secret, solitaire, coupable, torturé, complexe & réservé (rien que ça !), Ingvar raconte que pour lui donner du volume, il s’est inspiré de toute la saga, au fil de laquelle il se dévoile. Il évoque également le côté universel d’Erlendur, malgré ses traits de caractère très islandais : « When something from Iceland is getting quite popular abroad, that’s because people relate to it. People all around the world relate to each other ! »

Et après ?

La Femme en vert ( Grafarþögn ), nous apprend Ingvar, devrait être le deuxième opus de la série du commissaire Erlendur Sveinsson à subir une adaptation. Le script serait en cours d’écriture. L’histoire n’assure pas que l’acteur reprendra le rôle du commissaire, mais c’est peu dire qu’on en meurt d’envie.

Baltasar Kormakur, réalisateur parfois exilé de 5 films (dont le plus connu est certainement 101 Reykjavík, avec Victoria Abril ) a pour prochain projet Run for her Life . Il dirigera Diane Kruger dans une histoire de maladie rare des poumons, de greffe et de dons d’organes au Mexique.

Enfin, dernière nouvelle et non des moindres. C’est bien connu, quand d’excellents films sortent de pays dont le cinéma est assez peu exporté (Scandinavie, Europe de l’Est) ou trop ancré dans une culture (Asie), les États-Unis s’empressent d’en imaginer un remake à leur sauce. On peut avoir dans ce cas de très bonnes surprises ( Les Infiltrés ), comme de très mauvaises ( The Ring ). Jar City ne déroge pas à la règle. Dès sa sortie, en septembre 2008, AlloCiné annonçait un futur remake américain, dont l’action principale serait déplacée en Louisiane. Le scepticisme vous gagne ? Nous aussi.
Reste que Kormakur devrait être à la production de ce « film » ; espérons qu’il sache préserver son esprit.

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A propos de l'auteur

Image de : Miss Cinéma de Discordance et chroniqueuse hétéroclite since 2005. [Blog] [Twitter]

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