J’ai tué ma mère

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Du sensible à l’état pur. L’énergie poignante du titre se retrouve dans l’intégralité d’un film à la thématique très dure : assassiner sa mère pour vivre.

L’écran regorge de cette évidence jusqu’à l’écoeurement : «  Incompatibles. On n’a rien en commun  », murmure Xavier Dolan en suffoquant.

0-2C’est l’histoire d’un adolescent plein de cette énergie d’être assez rare, de cette façon unique d’exister et de se déployer, de cette force qui éclate par tous les pores de sa peau, mais qui se cogne contre la banalité stupéfiante et le vide autarcique de sa mère.
Or, il s’agit bien, malgré tout, d’une présence qu’il faut supporter au quotidien. Dans le rituel étouffant des repas sans paroles ou, pire, avec paroles de néant. Lors des extases pitoyables devant une nouvelle veste ou un nouvel abat-jour, objets d’une laideur incommensurable. Quand elle mange, ne sachant décidément pas se comporter jusque dans les gestes les plus ordinaires. Lorsqu’elle écoute ses émissions radio sans intérêt. Qu’elle ne voit pas passer le temps qu’elle ne saisit pas, affalée devant sa télévision et jouant à des défis lamentables de perspicacité, seule, devant son écran : «  Non ne fait pas ça ! Je l’avais prédit ça hein !  », dit-elle.

Se croyant dotée d’une supériorité évidente, elle est capable de rire bêtement après un affront avec son fils des plus violents dans la voiture, ce qui est à vomir. Tics de langage. Chantonne en fausses notes maladivement, ou fixe encore son écran quand on lui parle. Stupide, incohérente, qui sanctionne et qui ne sanctionne plus, qui permet et qui ne permet plus.

J’ai tué ma mère, c’est aussi vivre avec celle, tellement écoeurante et incohérente, qui compte bien revenir à une situation normale dans une situation anormale qu’elle crée elle-même : embrasser son fils pour lui dire au revoir lorsqu’il part à l’internat, comme toute maman au rôle de maman, quand elle a le seul rôle d’être purement exécrable qui sanctionne.Sanctionne quoi ? Sa propre impossibilité à effleurer un tant soit peu l’univers de son fils ? Le diagnostic épouvantable, entièrement injuste et absurde, c’est celui-ci : son fils a besoin d’être encadré, comme le dit à sa place son ex-mari, allié bien utile retrouvé pour l’occasion.

Tout cela, Xavier Dolan le peint dans les confinements du quotidien, comme une mise à mort de chaque seconde, insupportable et inexorable. L’énergie du cinéaste, c’est celle de faire jaillir l’être dans tout son néant au creux de chacune de ces secondes de routine, et de projeter contre ce vide glacial et si stable – car l’être haï est imperturbable, toujours calme – la colère vitale et passionnée d’un fils si. ’spécial’. Urgence, amour, folie et vie, contre stagnation et banalité sans borne. L’horreur que l’on peut avoir de la routine, de l’enfermement, de la banalité. De la médiocrité et de chaque chose moche qui révèle l’être dans toute sa fadeur. Xavier, une personnalité à croquer, qui croquerait la vie, ému, sensible, aimant la poésie, aimant le ton de confidentialité et ses films à lui, dans lesquels il réfléchit mûrement à ce qui arrive. En noir et blanc profond et soufflé sur une petite caméra personnelle.

Une mère insupportable, rendue insupportable aussi sans doute, c’est tout le problème. Les relations se fondent sur des personnalités qui elles-mêmes se fondent dans le regard des autres et selon les relations tissées. Mère détestable au naturel ou rendue telle quelle parce que détestée ?

01-4 Xavier trouve une alliée en la personne d’une professeure autrement plus subtile. Dans cette relation, il n’y a pas de déterminisme, pas d’évidence, pas de temps. Fenêtres d’ouverture sur un ailleurs plus enrichissant, relations amoureuses et amicales sont salvatrices, lieux d’un Xavier Dolan libre d’être un personnage tellement plus riche.

Xavier Dolan, c’est aussi une perspicacité à reconnaître les ambiguïtés, et l’existence d’un amour, malgré soi, pour sa mère, et des convulsions à dire je t’aime maman, et l’impossibilité à imaginer qu’on lui fasse du mal et…C’est la force des mots dans sa bouche, si vrais et si porteurs de sens profond, de ce qui vibre à l’intérieur, qui ne sont, pour sa génitrice, que des mots pour en faire toujours plus que les autres. C’est un fils brillant, peintre, sensible, et volubile, qui « pète plus haut que son trou». Erreur totale sur toute la ligne. Très dur et corrosif, il parle à sa mère comme il ne devrait pas, et il en sourit, lui qui crée des espaces d’imagination, des images mentales et plastiques, une musique si révélatrice de fond en comble, et une scène de perfection esthétique : faire l’amour sur du journal dans des pots de peinture, après une séance de dripping .

Quelques mots adressés aux nombreuses critiques que j’ai pu parcourir pour finir. Cette critique est une anticritique. Inutile de ressentir l’invitation au lecteur qui se sentira impliqué par l’oeuvre comme une nécessité : « chacun pourra se reconnaître », « quiconque a vécu une adolescence plus ou moins difficile pourra s’identifier » non. Il ne s’agit pas d’une crise d’adolescence, mais d’une crise de vie. Ce film n’est pas le premier jet prometteur d’un cinéaste de vingt ans : « il pourra nous éblouir », « il nous promet beaucoup », « c’est déjà si bon malgré ses vingt ans » et autres ribambelles de cette espèce qui provoquent aisément des crises d’urticaire.20 ans, 30 ans ou 50 ans, là n’est pas le problème. Xavier Dolan a eu en lui, pour ce film, l’énergie du talent, et c’est tout. Il est encore possible de considérer une oeuvre pour ce qu’elle est, et non pas relativement à, dans une vigueur pernicieuse et prétentieuse de critique, qui consiste à établir des plans classiques sur la comète et à décider du destin des artistes. Interprétations psychologiques des plus rocambolesques seraient à bannir aussi, pour la santé du lecteur : ne voilà-t-il pas que Xavier rejette sa mère parce qu’elle reflète la part de féminité qu’il a en lui, puisqu’il est homosexuel. Profondément crétin, et même, un non-sens intolérable : comment ne pas avoir compris la haine pour sa mère comme le centre du film, le postulat, le coeur de l’oeuvre ? Et non pas comme une conséquence soi-disant logique d’une homosexualité naturelle ? Quant à considérer que « Xavier » n’est autre qu’une « tête à claques », c’est n’avoir rien compris à l’intensité d’une personnalité bloquée contre le vide. Débarrassé de jugements loufoques, compris un tant soit peu pour ce qu’il est, le film est un chef-d’oeuvre.

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J’ai tué ma Mère, de Xavier Dolan
Avec : Xavier Dolan, Anne Dorval, Suzanne Clément
1h40min
Drame québecois – 2009

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A propos de l'auteur

Image de : Les mots ! Pigiste en culture pour plusieurs organes de presse écrite et web, cuvée 1986 (Bordeaux), vit à Paris. Retient de sa prépa lettres, une philosophie très nietzschéenne : l'art est mensonge et c'est tant mieux. Aime les mots. Aime toutes les formes d'art et surtout la musique (pop, rock, électro, blues, folk, classique), la littérature et la photo (contemporaines et déstructurées), le cinéma (japonais, films d'auteur). Ecrit un peu de tout, interviews, critiques, chroniques, portraits, dossiers, live reports, et poèmes, nouvelles, romans (inconnus à ce jour) : tout ce qui dit le monde au travers de prismes, sans jamais avoir la prétention de le traduire précisément. Jamais satisfaite, toujours amoureuse. Blog culture : http://spoomette.over-blog.com

1 commentaire

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  1. 1
    le Vendredi 6 novembre 2009
    nemeth a écrit :

    Pas d’accord sur votre description de la mère ! Là où Xavier Dolan est subtil,vous caricaturez.Il a 20 ans et est capable de nuances que visiblement vous ne ressentez même pas.

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