Isolement et désolation

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Prenez les transports en commun, marchez dans la rue et regardez autour de vous : partout des écouteurs, des téléphones portables, des iPad… Dans nos sociétés dites civilisées, plus les moyens de communication évoluent et plus la communication disparaît. Désormais chacun a peur d’aller vers l’autre. Nous ne vivons plus ensemble mais les uns à côté des autres.

What I have become my sweetest friend…

Paradoxe : vient des mots grecs « para » et « doxa », respectivement « contre », « contraire à » et « opinion commune ». Le paradoxe désigne donc l’opinion contraire à l’opinion commune. Par extension, ce mot en est venu à décrire un comportement ou des propos échappant au bon sens ou à la logique, logique que l’on pourrait nommer l’opinion commune intuitive. Exemple : Thomas n’a pas beaucoup d’amis et s’éloigne de toutes les personnes s’intéressant à lui ; pourtant, Thomas se sent désespérément seul et cet isolement [1] lui pèse. Étrange, non ? Sans aucun doute, oui, mais c’est aussi et surtout devenu un paradoxe affreusement banal [2].

Il doit être près de deux heures du matin, ici. J’écris ces mots dans un petit carnet noir que j’ai posé sur le comptoir. Dans mon verre vide deux glaçons achèvent de fondre tandis qu’autour de moi seuls demeurent ceux que personne n’attend. Ceux que personne n’attend et qui n’attendent plus grand-chose. Combien d’entre eux ont laissé passer la chance de leur vie ? Parmi ces hommes et ces femmes, combien sont-ils à avoir préféré disparaître plutôt que de courir le risque de s’attacher à quelqu’un ? En voilà un autre, de paradoxe : un matin vous vous réveillez aux côtés d’une jeune femme qui n’a d’yeux que pour vous, un ange qui n’accorde ses sourires qu’à vous et dont les yeux s’illuminent lorsque vous vous trouvez dans les parages ; vous ôtez délicatement quelques mèches de son visage et vous restez plusieurs secondes, plusieurs minutes, peut-être même des heures à la regarder dormir. Surtout, ne pas la réveiller. Puis vous vous levez, vous récupérez en silence vos affaires soigneusement pliées sur une chaise avant de vous en aller. Pas de mot, pas d’adieux. Vous êtes parti, simplement. Pourquoi ? Par peur. Et des années plus tard, vous vous retrouvez assis dans un bar à tenter d’apaiser la brûlure sans cesse ravivée par le souvenir du moment précis où vous vous êtes dit, ce matin-là, alors que rien ne semblait pouvoir crever la bulle qui vous entourait : « c’est elle ». Oui, c’était elle. C’était elle et on l’a tous laissée filer à un moment ou à un autre de notre vie. Ou plutôt non : on a tous préféré filer à un moment ou à un autre. Par faiblesse, par lâcheté.

Qu’est-ce qui peut bien pousser des personnes à fuir le bonheur, même passager, lorsqu’il semble vouloir frapper à la porte ? Les excuses sont multiples, il y en a autant qu’il y a de coupables : un premier petit ami qui l’a blessée plus qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir l’être, un père qui s’en est allé trop tôt… Faites votre choix. Mais au final peu importe les chemins empruntés, ils se rejoignent tous ici. Dans ce bar. Toutes ces routes parcourues, toutes ces vies usées, toutes ces années écoulées et rien n’a disparu. Ni les peurs, ni le reste. Alors on boit pour oublier, seul ou à plusieurs. On tente de recréer ici et maintenant ce que l’on n’a pas su préserver là-bas il y a vingt ans. Et cela fonctionne, parfois. On s’endort, le sourire aux lèvres et le cœur vaillant, prêt à soulever des montagnes, pour se réveiller le lendemain matin entouré par ses fantômes et ses démons. Tout n’était donc qu’illusion…

Quant à moi je n’en suis pas là. Pas encore, en tout cas. Ce que j’ai décrit jusqu’à présent n’était que le condensé de toutes les histoires que l’on m’a racontées, de ce que l’on m’a si souvent confié avec un sourire trop large et des rires trop bruyants pour être vrais. Je n’en suis pas là mais j’en connais, j’en ai rencontrées des personnes incapables de fendre cette armure devenue prison. A force de patience et de ténacité j’en ai même fendu quelques-unes. Je n’ai jamais été déçu. Il arrive que l’armure soit trop épaisse, que les murs soient trop hauts : c’est que ces personnes ne sont pas prêtes. Un jour, peut-être. Et bien souvent – et c’est là que réside le véritable paradoxe – ce sont ces mêmes personnes qui vous auront rejeté qui le regretteront le plus. Certains ont peur d’être percé à jour, ils sont effrayés à l’idée que l’on puisse voir derrière le masque sous lequel ils se cachent en société. Alors plutôt que de risquer de construire quelque chose de durable, ils s’emploient à ne s’engager que pour une durée limitée. Trois heures par-ci, quatre heures par-là. Une fille par nuit et des numéros plein les tiroirs. Cette peur de se révéler, ce mal-être plus ou moins bien dissimulé, est bien plus répandu qu’on ne veut bien l’avouer. Mais qui sait, il se pourrait qu’un beau jour vous trouviez un message sur votre boîte vocale, un e-mail ou – mieux – une lettre sur le pas de votre porte. Quelques mots maladroits, un premier pas. Il n’en faut pas plus. Parfois les armures se fendent d’elles-mêmes, comme ces deux glaçons qui ne sont plus à présent qu’un peu d’eau au fond de mon verre.

A force d’avoir peur de vivre, on finit par passer à côté de la vie. A force de repousser les gens de peur qu’ils ne nous abandonnent, on finit par connaître exactement ce que l’on fuyait au départ : on se retrouve seul.

… everyone I know goes away in the end.

[1] « Un individu peut être un solitaire de tempérament ou le devenir par choix. Mais, à quelques rares exceptions près, le solitaire est souvent un être seul qui souffre de son isolement. Car l’être humain est un animal social. » http://www.radio-canada.ca/par4/soc/solitude.htm

[2] « Parce que la solitude est une souffrance muette. Il est mal vu de se plaindre de sa solitude. On se tait. On garde sa souffrance pour soi. Comme si on avait honte de se sentir isolé. », Ibid.

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: Ne parlons pas de moi. Non, parlons plutôt de toi. Dis-moi, es-tu désirable ? Es-tu irrésistible ? Vide ces verres de vodka avec moi et on verra. Embrasse-moi, fais-moi goûter ta langue et on verra. Déshabille-toi et bois de la vodka en regardant au plus profond de moi. Alors seulement je commencerai à avoir de l’estime pour toi. Verses-en sur ton corps nu et dis-moi de boire. Écarte tes cuisses, fais couler ce liquide incolore de tes seins jusqu’à ton sexe et dis-moi de le boire. Alors peut-être je tomberai amoureux de toi, car désormais j’aurai un but : te nettoyer entièrement avec ma langue, et ça... ça prouvera que je vaux quelque chose. Je te lècherai tant et si bien que tu pourras t’en aller et en piéger un autre. Alors, ce verre... on le boit ?

4 commentaires

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  1. 1
    le Mardi 30 novembre 2010
    Domino a écrit :

    Alors là, Frank, je suis surpris!

    Excellent texte, excellent article, j’approuve à 200%! Félicitations!

    C’est très bien écrit, addictif, on n’en rate pas un seul mot!

    J’aime être surpris comme ça, chapeau!

  2. 2
    le Mardi 18 janvier 2011
    Dinamyte a écrit :

    Le paradoxe se joint à la solitude I-tech criblée de nouveaux codes et addictions !!
    Difficile de s’annoncer , encore plus difficile de ne pas se métamorphoser en une créature virtuelle imaginaire qui n’a d’existence que sur la grande Toile. Franck ton journal est surprenant – ces reflections qui ne font pas état de âme!!

  3. 3
    le Samedi 26 février 2011
    Jean-Anne Onyme. a écrit :

    OUi. Et il y a ceux qui ne fuient pas ceux qui s’interessent à eux et qui ne trouve pas grand chose nonplus. Par manque de chance? par succession d’échecs? …; en tout cas, il y en a qui cherchent a fuir la solitude mais qui ne trouvent nulpart ou s’accrocher. Les gens sont non seulement « masqués », dans leur « armures »; mais semble t-il, par peur de la vie, comme dit dans cet article, peut-etre ne cherchent-ils pas plus que ce qu’il peuvent avoir deja. Son petit monde rassurant à soi. Et pour ceux qui sont chez eux nul part.. pas facile de se faire des nouveaux amis et surtout trouver une relation quand on n’a que des relations superficielles et que les amis potentiels ne le sont pas devenus.
    Le temps parfois, plutôt que de s’accumuler, semble tourner à vide, déraper, comme un pneu pris dans la boue du monde.
    (Et effectivement, cest dur, de parler de solitude.)

  4. 4
    le Mercredi 4 janvier 2012
    Mélissandre L. a écrit :

    Vous à qui personne ne semble pouvoir la raconter, ne vous y fiez pourtant pas. Le regret décrit par ces tristes sires en zinc n’est probablement qu’une illusion éthylique. Ou alors peut-être suis-je trop jeune pour réellement comprendre du Bellay et consort…. Lorsque l’on sort par la petite porte du matin, vraie ou fausse raison, il y a toujours une raison.

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