Isis – Farewell Tour, l’ultime concert

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Montréal, mercredi 23 juin 2010, 23h15. Isis n’existe plus si ce n’est dans le cœur de bien des fans, particulièrement ceux qui ont assisté ce soir à la toute dernière note d’adieu du groupe.

Le 18 mai dernier, nous apprenions donc la fin d’Isis : « ISIS has done everything we wanted to do, said everything we wanted to say. In the interest of preserving the love we have of this band, for each other, for the music made and for all the people who have continually supported us, it is time to bring it to a close. » (Traduction : ISIS a fait tout ce que nous voulions faire, dit tout ce que nous avions à dire. Dans l’intérêt de préserver l’amour que nous portons à ce groupe, à ses membres, à la musique faite et à tous les gens qui nous ont continuellement supporté, il est temps d’y apporter un terme). Ainsi, cette dissolution met fin à treize années de cohésion entre brutalité, douceur subtile et surtout passion. Treize années pendant lesquelles le groupe s’est exprimé au travers de cinq albums. Désormais et selon les membres eux-mêmes, il serait vain de maintenir un groupe artistiquement mort-vivant. Aussi apprenions-nous en même temps que cette triste nouvelle, le lieu et la date de l’ultime concert…

Nous sommes le 23 juin 2010 à Montréal, ville où avait eu lieu, par un concours de circonstances, la toute première prestation du groupe en 1997. Une manière parfaite de boucler la boucle. Les gens préparent la fête de la Saint-Jean (fête nationale du Québec), une chaleur des plus intenses pèse sur la ville canadienne. Et un tremblement de terre a secoué la métropole. Les fans d’Isis pourraient y voir une coïncidence aux allures de symbole ou un simple hasard des plus étranges.

Le concert est bien entendu complet. Il ne pouvait en être autrement. Certains billets se revendent jusqu’à 150$, une petite fortune en comparaison au prix d’origine de 22$, rien du tout en comparaison à l’ampleur de l’évènement. On imagine aisément que certains ont fait un long chemin pour arriver jusqu’au 1225 boulevard Saint-Laurent afin d’assister à la fin d’une carrière, celle d’un des groupes les plus talentueux de la scène métal.

À l’entrée de la salle du Club Soda, la boutique est déjà assiégée. Chacun veut ramener son artefact, preuve qu’il était présent ce soir là. Et ils pourront probablement en parler avec nostalgie dans les mois voire dans les années à venir.

Image de Isis Montréal Cave In, amis de longue date du combo, assure la première partie. Avec la nature hybride qu’on leur connaît, soit ce subtil mélange de hardcore, de rock et d’expérimental, la formation du Massachusetts électrise sans aucune difficulté son auditoire. Entre le chant clair de Stephen Brodsky (guitariste) et la voix gutturale et puissante de Caleb Scofield (bassiste), les quatre titres du set affichent une efficacité millimétrée, le tout soutenu par l’incroyable groove de John Robert Conners. Isis observe dans l’ombre de la scène la performance de leurs camarades. Ces camarades qui avant d’entamer leur dernière chanson, tiennent à rendre hommage à la tête d’affiche de la soirée, aussi, le point levé, Brodsky remercie le groupe pour tous les souvenirs, pour tout, tout simplement. La foule, galvanisée, hurle, les poings se lèvent, amplifiant ce remerciement du cœur. Isis n’a même pas commencé que le groupe nous manque déjà à tous.

21h49min. Isis apparaît, ovationné et célébré par le public, sur cette scène désormais sacrée dans l’histoire du combo américain. Sur le t-shirt d’Aaron Turner, nous pouvons lire « Have A Nice Life ». Il n’aurait pu mieux choisir. Le bruit de sonar de SGNL05 installe l’atmosphère, une atmosphère déjà extrêmement fébrile par les émotions contradictoires, entre joie et mélancolie naissante, mais cette même volonté de vivre l’instant intensément.

Côté spectateurs, chacun possède sa setlist de rêve, malheureusement, celle composée par le groupe sera non seulement très courte mais manquera incroyablement de variété, de morceaux cultes au regard d’une carrière pourtant riche et dense. Dès lors, nous serons tiraillés entre deux pôles durant toute la durée du spectacle. En effet, d’une part, force est de constater que l’énergie est bien présente, cependant on ne peut nier que le fameux jeu d’Aaron Harris à la batterie ne soit au meilleur de son potentiel, peinant à rendre justice à certains morceaux tel que So Did We. Les chants et les cris d’Aaron Turner se perçoivent plus ou moins bien en fonction des morceaux et du réglage du micro, se noyant dès lors dans le déferlement sonore du combo.

« Merci beaucoup ». En français s’il vous plait. Telles seront les premiers mots du chanteur face à un Club Soda plein à craquer. Il reprendra plus tard la parole pour remercier Cave In d’avoir ouvert pour eux, pour les souvenirs de tournées. On sent qu’une page est en train de se tourner.

La construction crescendo, les moments d’accalmies, ces séquences faisant la part belle aux montées en puissance, nourrissent un public conquis d’avance. Lors de l’intégralité du set, et comme à l’accoutumé, le silence aura été banni, laissant des larsens mélodiques occuper les espaces entre les morceaux déstructurées. Entre séquences claires et vocalises distordues, le groupe démontre sa capacité à respecter non seulement la dynamique de ses morceaux mais aussi à retranscrire l’émotion de ses albums sur une scène, ou comment transcender l’aspect méditatif au sein d’une interaction orchestrale forte et disparate.

22h51. Après sept morceaux, Isis se réfugie en coulisses, couvert par les applaudissements et les ovations de l’auditoire qui ne cesseront pas avant le retour du combo de Boston, deux minutes plus tard.

In Fiction, le premier morceau du rappel et second extrait de Panopticon présenté, sera dédié « à l’ami d’un ami qui est décédé ».

L’émotion se fera extrêmement sentir à la veille de The Beginning and The End, clôture (logique) du concert et de la carrière d’Isis. Turner se reprendra à deux fois, visiblement très troublé, pour remercier les familles des membres du groupe, les amis qui ont voyagé avec eux, les épouses et tout ceux qui ont rendu Isis possible. Les membres se lâcheront ensuite complètement, n’hésitant pas à confronter leur corps et leur instrument à une foule enflammée. Au terme de cette apothéose, le combo balance serviettes, pic etc. au public. . Aaron Harris balance toutes ses baguettes à quelques heureux élus au bon endroit au bon moment. Le batteur aura d’ailleurs beaucoup de mal à quitter la scène, restant plus longtemps que les autres à serrer les mains et saluer les fans avant de rejoindre les coulisses. À bien y réfléchir, cela a du beaucoup jouer sur sa prestation, très loin d’être mauvaise pour autant, très carrée même, mais plus faible quant à son impact en comparaison aux précédents concerts. Même si à l’instar des autres membres, ça aurait pu pousser Harris à tout donner en efficacité, il a participé avec son émotion à l’énergie et à la générosité de cette ultime performance. Et ce jusqu’à la dernière seconde.

23h14, soit après 1h25 de set, Isis est déclaré mort. Le public n’est pas encore prêt à l’accepter alors il gueule. Il applaudit. Il ne veut pas lâcher l’affaire mais un membre du crew vient signifier par un geste des deux mains, comme pour signaler le KO d’un match de boxe, que c’est finit, qu’il est vain de s’exciter et surtout qu’il est vain d’espérer plus. Les lumières de la salle se rallument doucement. Et c’est un moment étrange. Une impression bizarre, celle d’être en dehors de la réalité. Ces quelques minutes entre la disparition du groupe de la scène (celle du Club Soda mais aussi de la scène musicale tout court) et ce lent retour à la réalité consciente. C’est fini ? Il faut un temps considérable avant que ce no man’s land d’émotions ne vienne coïncider avec cette réalité consciente. Oui c’est fini. Étrange impression que de regarder cet événement comme s’il s’agissait d’un songe ou d’un concert comme les autres. Une fin définitive semble si incompréhensible. Et pourtant c’est ce que nous venons tous de vivre. La fin d’un groupe.

Et la réalité prend alors le dessus, diluant la passion. Nous voulions que ce soit spécial. N’était-ce pas un concert d’adieu ? Il est en effet décevant de constater que l’histoire voire l’évolution d’Isis n’a en rien été revisitée au sein de cette ultime représentation. En somme, c’était puissant, généreux dans l’exécution mais quelque peu conventionnel dans le contexte actuel des choses. La pioche parmi les albums cultes du combo ouvrait des possibilités considérables pour un résultat mémorable. Or, ni SGNL05, The Red Sea ni Mosquito Control ne nous auront été présentées.

Une déception ? Le mot est fort. Disons un adieu en demi-teinte malgré tout extrêmement savoureux. Ce concert restera symboliquement mémorable pour mettre un terme à une belle carrière et il est indéniable que le groupe a offert une performance des plus efficaces, chaque membre s’étant donné à fond et à sa manière. Mais voilà, la setlist aura empêché de faire exploser le tout. Sans doute étions-nous trop exigeants. Isis a été fidèle à lui-même. Alors serait-il juste de le blâmer pour avoir respecté son identité propre ? De ne pas avoir fait de ce moment quelque chose d’unique et davantage inoubliable ? Remercions plutôt Isis pour l’ensemble de sa carrière et pour tous les groupes qu’il a inspirés et influencés dans la foulée.

Isis, have a nice (after) life.

Article écrit en collaboration avec Jérémy Césaire.

Setlist : From Sinking / Not In Rivers, But In Drops / Holy Tears / Threshold of Transformation / Ghost Key / Collapse and Crush / So Did We / In Fiction / The Beginning And The End

Un EP est prévu en split avec les Melvins, un EP regroupant une chanson bonus de l’édition japonaise et un unreleased track. Un DVD live post-mortem est également prévu.

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Image de : "Si un homme traversait le Paradis en songe, qu’il reçut une fleur comme preuve de son passage, et qu’à son réveil, il trouvât cette fleur dans ses mains… que dire alors?"

4 commentaires

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  1. 1
    Yves Tradoff
    le Vendredi 25 juin 2010
    Yves T. a écrit :

    Excellent report! Heureusement qu’une plume y était car ce moment se devait d’être chroniqué.

    Une petite erreur s’est glissé en revanche : « In Fiction, le premier morceau du rappel et unique extrait de Panopticon présenté, sera dédié « à l’ami d’un ami qui est décédé ». »

    Ce n’est pas tout à fait juste puisque le tracklist indique aussi « So did we », qui est justement le morceau d’ouverture de Panopticon.

  2. 2
    le Vendredi 25 juin 2010
    Sam a écrit :

    Merci Yves. En effet, merci de signaler cette erreur. Je vais demandé à ce qu’on corrige cela. L’émotion du moment sans doute a troublé mon esprit!

  3. 3
    le Lundi 28 juin 2010
    Mercy a écrit :

    Très beau report, même si j’en apprend du même coup que le groupe se sépare… de rage je m’en retourne à mes albums. merci tout de même pour ton papier!

  4. 4
    le Lundi 28 juin 2010
    Sam a écrit :

    Merci beaucoup. Et désolé de te l’apprendre. En tout cas, disons que c’était la meilleure décision, on reconnaît la grandeur d’un groupe à sa capacité de s’arrêter lorsqu’il le faut. Respect Isis!

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