Isis

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Pour la sortie de leur nouvel album, Wavering Radiants, les californiens d'Isis sont de de passage au Furia Sound Festival de Cergy, qui cette année nous fait le plaisir d'afficher une prog audacieuse et musclée (Mono, Mogwai, Isis, Dillinger Escape Plan, Suicidal Tendencies.).

Entre deux concerts, le guitariste/compositeur et chanteur du groupe Aaron Turner – beaucoup plus loquace en interview que sur scène – nous fait l’honneur de répondre à nos questions.

Les titres de vos premiers albums ( Oceanic et Celestial ) étaient connotés positivement comparés aux opus qui ont suivi ( Panopticon, In the Abscence of Truth ). Ici, avec Wavering Radiants, on peut dire que vous revenez à une atmosphère plus positive ?

isis_bandJ’essaye toujours de maintenir un équilibre entre la musique et le titre. Un titre n’est pas le reflet exact d’une émotion précise ou d’un état d’esprit, il s’agit de quelque chose de plus englobant. Sûrement que certains titres de nos albums sont plus porteurs de sens que d’autres mais cela reste quand même quelque chose de subjectif : les gens peuvent en avoir des interprétations drastiquement différentes les unes des autres. Ce n’était donc pas une décision consciente, de ma part en tout cas, de revenir spécialement à un état antérieur. Il s’agit plutôt de choisir quelque chose qui semble cohérent avec notre processus de création sur le moment.

Est-ce que le choix du titre se pose comme une évidence, quelque chose qui s’inscrit naturellement dans le processus de création ?

Tout commence autour de l’écriture des textes que je fais pour les compos. Ils s’inscrivent dans la suite logique de ce que je pense, ce que je ressens lorsqu’on compose un album. Pour chaque album, j’écris beaucoup de textes et je sélectionne par la suite ceux que je trouve les plus aboutis et les plus appropriés aux nouvelles compos. De là découlent les titres des chansons puis de l’album en dernier lieu. Pour moi, c’est l’aboutissement du processus de création. La seule exception a peut être été Panopticon : voir ce mot écrit a déclenché chez moi tout une série d’idées et l’album s’est construit autour de ce concept de départ. Mais globalement l’idée reste la même : le titre englobe l’intégralité du processus de création.

A ce propos, sur le dernier album, la chanson intitulée Wavering Radiants est en fait vide.

Cette « compo » est représentative du titre Wavering Radiants . Ces mots résonne dans chacune des chansons de l’album de toute manière. Pour chacun de nos albums, on essaye vraiment de lier chaque élément : les textes, la musique, mais aussi l’artwork et le visuel

Votre travail serait donc à appréhender comme une entité artistique à part entière plutôt qu’une simple production musicale ?

Oui, évidemment. C’est censé être une expérience à part entière où chaque élément donne forme à un autre et le met en valeur.

Du coup, tous vos albums s’avèrent être des « concept album ». Avez vous déjà envisagé de faire des chansons « individuelles », qui ne rentreraient pas dans la logique cohérente d’un album, à l’instar de Meshuggah qui récemment s’est dit fatigué de faire des albums « massifs » ?

Non, car cela n’aurais aucun sens pour nous. On a toujours composé nos albums en suivant une certaine cohérence et je pense que même si nous essayions de nous éloigner de cette logique, le résultat serait quand même celui d’un album qui fait sens. Lorsque l’on commence à composer, on travaille sur les compos individuellement mais aussi simultanément : on en commence une puis on la laisse de coté pour en faire une autre, on y reviens plus tard et ainsi de suite dans un mouvement de balancier perpétuel. Du coup, tout est extrêmement lié sans même que l’on sans rende vraiment compte.

Est-ce que vous revenez souvent à vos précédents albums ou bien, dans la mesure ou chacun s’envisage comme un tout cohérent et indépendant, vous les laissez de côté une fois terminés ?

isisscene2En live par exemple, on choisit de jouer tout ce qui selon nous ferait un bon set : aussi bien des anciens morceaux que des nouveaux. Le tout est de les arranger dans un ordre qui fait sens, d’incorporer les anciens morceaux dans de nouveaux univers. Je pense également que les anciens morceaux que nous jouons sur scène ont évolué au fil du temps, faisant que du coup ils se fondent parfaitement avec les nouveaux morceaux, et beaucoup plus d’ailleurs que si nous les jouions tel que nous les avions composé.

Quelle place laissez-vous aux performances live dans vos projets ?

Jouer en live est pour nous une expérience plutôt étrange. D’un coté, il y a une immédiateté du contact qui n’existe pas en studio, un rapport physique à la musique. Tout se fait en temps réel, tout le monde est concentré sur l’instant, tandis qu’en enregistrement, tout se fait petit bout par petit bout, l’album se construit lentement. Cependant, je pense que je préfère écrire et enregistrer que jouer sur scène. Notre musique exige un gros investissement émotionnel de notre part, et avoir à faire cela soir après soir peut devenir éprouvant. Il est parfois difficile de s’immerger complètement dans la musique. En contre partie, lorsqu’un concert se passe extrêmement bien, que l’émotion est intense, c’est là que je vis les meilleures expériences de ce métier. Les deux se valent, mais malgré tout je garde une préférence pour le studio et la composition.

On ressent cela, notamment sur Panopticon dont la production et le travail du son paraissent extrêmement rigoureux. Cela semble spécifique à la scène post-core / post-hardcore qui de ce fait serait plutôt destinée au studio qu’aux performances live ?

Cela dépend vraiment du groupe. Dans un sens je pense que jamais notre musique n’aura le même impact en studio qu’en live. Beaucoup de gens qui nous suivent depuis de nombreuses années, nous disent qu’aucun de nos albums n’a la même énergie que ce que nous déployons sur scène. C’est un marché en quelque sorte : en studio, tu as l’opportunité de prendre ton temps, de t’attarder sur des détails et des subtilités, de faire en sorte que tous les sons sont bien réglés et balancés ; en live, tu ressens cette énergie presque tangible qu’il est impossible de retranscrire sur un album.

De quelle nature est la connexion que vos établissez avec le public ? Plutôt mentale, plutôt émotionnelle ?

isissceneParfois, il n’y a aucune connexion établie et parfois elle s’avère intense. Cela dépend vraiment du lieu. Dans un contexte de festival comme celui-ci, c’est plutôt étrange : jouer en plein jour, il y a une grosse barricade qui vous sépare du public. Dans ce cas, je fais abstraction de tout ça et je me concentre uniquement la musique et le groupe en espérant que le public fait pareil de son coté. Dans d’autre cas, lorsque l’on joue dans des petites salles par exemple, il y a interaction directe, un transfert d’énergie entre le public, le groupe et la musique. Cette connexion est primordiale car elle génère une énergie positive : la musique devient un catalyseur qui lie le groupe à son public. On partage juste une expérience commune et finalement peu importe que l’on soit sur scène ou dans le public.

En effet, cela peut paraître paradoxal de voir jouer un groupe comme Isis sur une scène de festival, en plein jour et en plein soleil de surcroit.

(Rires) C’est vrai. Notre musique n’est pas faite pour le grand jour. ni pour le grand soleil d’ailleurs.

Peut-être avez vous le sentiment qu’une partie de l’énergie se perd dans un contexte comme celui-ci ?

Il y a quelque chose qui se perds dans les concerts en plein air. A quelques rares occasions, cela s’est tout de même très bien passé : pour le Fuji Rock Festival au Japon, nous avons joué au beau milieu d’une vallée entourée de montagnes magnifiques. On s’est sentis proches de l’environnement dans lequel on jouait et le choix du plein air se trouvait du coup complètement approprié. Mais cela reste tout de même rare.

Sur le dernier album, on peut noter la collaboration d’Adam Jones (Tool). Vous aviez déjà collaborer avec Justin Chancellor sur Panopticon, ou encore avec Aerogramme ou 27 . Comment ces collaborations extérieures s’intègrent-elles dans votre univers ?

Parfois, on établi de bon contact avec un artiste sans pour autant qu’il y ait de collaboration directe, comme avec le groupe Dälek avec qui nous avons beaucoup tourné. Nous partageons le même label Ipecac et ce sont devenus de bons amis à nous. Sans pour autant jouer ensemble, nous nous influençons beaucoup, en nous regardant jouer et évoluer au contact les uns des autres. L’inspiration appelle l’inspiration et je pense que c’est primordial d’avoir cette connexion pour avancer. Il en va de même pour les collaborations : la connexion doit être autant artistique que personnelle

Il s’agirait plus d’une connexion avec un individu qu’un travail de groupe à groupe ?

Chaque personne avec qui nous avons travaillé, que ce soit Adam ou Justin de Tool, ou les membres de 27 sur Oceanic, sont des personnes dont la personnalité musicale est compatible avec notre univers et dont on sait qu’ils comprennent notre esthétique. Peu importe ce qu’ils produiront, cela s’accordera au contexte. Tout ces facteurs définissent la nature d’une collaboration artistique.

Avez-vous envisagé une collaboration avec un groupe entier ?

On a déjà fait ça avec les gars d’ Aerogramme, mais uniquement en studio. C’était une expérience extrêmement enrichissante. On les connaissait d’avant pour avoir tourné avec eux, donc quelque part on savait à quoi s’attendre, mais ça reste une expérience inédite, qui, pour ma part s’est avéré être une réussite.

Tous vos précédent albums ont été produit par la même personne (ndr : Matt Bayles) et cette fois-ci vous avez choisi de travailler avec Joe Barresi ( Tool, QOTSA, Melvins ). Cela explique-t-il le passage à un son moins caverneux, presque solaire même ?

isis_wavering_radiantOui, il y a effectivement plus de clarté sur cet album. Le son m’apparaît moins compressé qu’avant, les différents instruments se détachent avec plus d’évidence. En cela, c’était intéressant de travailler avec quelqu’un de nouveau, pour voir ce qu’il avait de plus à nous apporter par rapport aux quatre albums que l’on avait fait avec Matt . Nous avons énormément apprécié travailler avec Matt et il a réellement contribué à pousser en avant notre travail en studio. Mais comme nous voulions faire quelque chose de nouveau sur le plan musical, nous avons eu le sentiment qu’il fallait aussi quelque chose de nouveau sur le plan de la production.

Joe avait déjà travaillé sur des albums que nous apprécions beaucoup comme ceux des Melvins, des Queens ou de Tool . Tous ces groupes au son « heavy-rock » ont pourtant tous des approches différentes et seulement quelqu’un de son envergure pouvait donner une perspective intéressante à notre travail. Joe travaille énormément sur les sons des guitares qu’il a réussi à réintégrer dans notre musique. Sur les derniers albums, nous avions eu le sentiment que cela manquait un peu, et que ça ne collait pas avec ce que l’on cherchait. Grâce à Joe nous avons pu travailler cet aspect, qui nous semblait si important.

Cet album est-il un tournant dans votre démarche artistique, un changement vers un son moins fort et moins lourd ?

A vrai dire je n’en sais rien. Je trouve cet album beaucoup plus agressif et beaucoup plus physique qu’ In the Abscence of Truth, en partie à cause de l’enregistrement et en partie à cause de la production. Je ne peut pas prédire ce qu’il va se passer par la suite avec Isis : on suit plutôt notre instinct lorsqu’il s’agit de composer.

Vous restez donc des amateurs de gros son, comme sur Celestial, qui reste tout de même un album sombre et intense ?

Je ne pense pas que l’on pourrait réécrire de tels morceaux car ils sont tellement liés à ce que nous étions et ce que nous vivions à cette époque, mais j’aime la musique sombre et agressive ; elle reste mon centre premier d’intérêt. Métal, hard-core, sons discordants me passionnent encore énormément. Mais la manière dont nos centres d’intérêt mutuels vont façonner notre musique par la suite reste un mystère. J’aime ce sentiment : l’impression que tout reste ouvert et à faire. De tout manière, si vous comptez vous investir à long terme dans un groupe, vous avez intérêt à cultiver ce sentiment et cette curiosité. Un des meilleurs exemple reste je pense les Melvins, qui ne cessent de se réinventer au fil des années. Ils tournent depuis très longtemps et ils sont autant passés par des atmosphères lancinantes et ténébreuses, que des passages ambiant/atmosphérique. J’admire cette démarche.

Sur ce, nous sommes obligés d’interrompre l’entretien. On serait bien restés encore plus longtemps à écouter la bonne parole du christ du post-metal mais la stagiaire qui s’occupe des interviews risque la crise d’apoplexie à tout moment. 10 minutes qu’elle nous dit que c’est fini et 10 minutes qu’on lui dit que oui-oui-c’est-la-dernière-question-promis. Les prochains en ligne trépignent, s’impatientent, fulminent, mais que voulez-vous, Turner se sent bien avec nous et ne semble pas vouloir décoller. Bon d’accord on s’en va, mais c’est bien parce que la survie d’une jeune fille est en jeu. Non sans émotions, on s’échange une poignée de mains. « J’espère qu’il y aura des nuages et un orage avant le concert, comme ça il n’y aura pas de soleil quand on jouera » ajoute Turner . Incorrigible.

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A propos de l'auteur

Image de : Mercy Seat n’aime pas trop s’exposer. C’est mauvais pour sa peau de toute manière. Elle préfère se terrer dans les coins obscurs des salles de cinéma de quartier et les recoins des salles de concert. Qui sait sur quelle perle rare elle pourrait tomber au détour d’une rétrospective : un Scorcese inédit, la Nuit du Chasseur en copie neuve, Sailor et Lula redux ? Elle chine par-ci par-là des bouts de Nick Cave et de Johnny Cash, de Queens of the Stone Age et de White Stripes, rêve d’un endroit qui ressemble à la Louisiane (mais en moins chaud), et pense que si Faulkner et Shakespeare avaient vécu à notre époque, ils auraient fait des supers films avec Tarantino et Rodriguez.

1 commentaire

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  1. 1
    le Mardi 24 novembre 2009
    melchior a écrit :

    chouette !!!

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