Sheik Anorak : itinéraire d’un forçat de la noise

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Sheik Anorak est Frank Gaffer. Frank Gaffer est ce qu'on nomme un forçat de la noise : plus d'une dizaine de groupes, un label, un festival et des heures et des heures de dévouement religieux pour l'amour du bruit bien fait et de la performance sans équivalent. Son dernier album solo, Keep Your Hands Low, sort le 22 février.

Cet album étant d’une qualité certaine, il était évident que la seule solution afin d’en apprendre au mieux sur le bonhomme, institution lyonnaise gravitant autour de la salle de concert Grrrnd Zero, était de l’interroger en lui posant les vraies questions qui dérangent.

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D’après certaines de mes sources fort bien informées, tu es passé par des groupes de rap et de screamo avant d’atterrir dans le milieu de l’impro/expé/noise. Comment est-ce que l’on arrive à ça ? Quel est le cheminement que tu as suivi pour passer de 50 Cent à Weasel Walter ?

Tu es effectivement très bien informé. Par contre je ne suis pas passé de l’un à l’autre. Tous les styles de musiques que je pratique (ou ai pratiqué) l’ont toujours été de façon simultanée… Enfin plus ou moins. En tous cas, je faisais du rap à la même époque que du screamo ou du free jazz ou du black metal. Et pour tout te dire, ça continue. A part le reggae (ce que je ne m’explique pas) je ne suis hermétique à aucun style de musique.

Le nouvel album apparaît comme une progression assez ferme par rapport à Day 01 : Keep Your Hands Low est plus cohérent, plus uni, j’ai l’impression que tu essayes de mettre en avant les compos plus que le fait que tu sois seul à tout prendre en main et, pour finir, tu chantes. Est-ce que cette progression s’est faite naturellement ou c’est un objectif que tu t’étais fixé ?

Ça s’est fait progressivement. Le disque est plus cohérent, c’est vrai et je pense que le fait d’avoir enregistré et composé tous ces morceaux en un temps plus court y est pour quelque chose. Le premier – Day 01 - était l’enregistrement de morceaux écrits depuis le début de Sheik Anorak (en 2006) jusqu’à 2010 – Les morceaux que je jouais en concert. Pour Keep Your Hands Low la démarche est différente : certains morceaux ont été écrits pour le disque et ne peuvent pas être joués sur scène. Les autres ont été testés dans le temps sur scène et « approuvés ». Pour ce qui est du chant, c’était une envie de rajouter un « instrument » de plus… Je travaille déjà sur d’autres rajouts.

Tu me donnes l’impression que ton écriture est très instinctive : tu ne joues pas « à la manière de » mais cherche simplement un riff qui te plaît sur lequel tu pourras broder autour de manière naturelle, presque naïvement (dans le sens qui s’exprime naturellement et sans arrière-pensées). Est-ce que tu vois les choses comme ça ou je suis complètement à côté de la plaque ?

Oui c’est en partie vrai. La plupart des morceaux viennent « naturellement » de petits riffs de guitares que je gratouille chez moi sur mon canapé. Je me rends compte par la suite du rendu du morceau et de ce que ce petit riff devient avec la batterie, la basse et le chant. Mais il y a quand même deux ou trois morceaux « très inspirés » par des artistes/groupes que j’apprécie beaucoup. Ça se ressent plus ou moins sur le disque ou en concert. Je tiens quand même à continuer de faire de Sheik Anorak un projet qui ne ressemble pas (trop) à autre chose que Sheik Anorak.

Certains de tes morceaux sonnent assez psychés, avec même une reprise des Beatles sur laquelle Mathilde chante. Est-ce que c’est une direction que tu voudrais explorer ? Cette impression m’est aussi donnée par le son que je trouve assez chaleureux et particulier : dans quelles conditions t’as enregistré ?

Oui j’ai un peu chargé en « reverb » mais c’est voulu évidemment. Les conditions d’enregistrement ont rendu tout ça possible. Pour ce qui est de l’enregistrement justement, j’ai enregistré toutes les parties batterie tout seul dans mon local au Grnd Zero avant qu’on ne se fasse expulser comme des malpropres. Ensuite, toutes les parties basse, guitare et chant ont été faite chez moi directement dans l’ordi avec des plugins. Aujourd’hui on peut prendre le temps de faire ça tranquillement chez soi, autant en profiter.

Comment est-ce que tu conçois la partie studio ? SHEIK ANORAK est une entité qui prend tout son sens en live, lorsque tu tentes de repousser tes limites. Qu’est-ce que tu souhaites faire quand tu es en studio ? Est-ce que tu joues justement tes morceaux en condition live ou les arranges-tu ? Souhaites-tu plus travailler tes chansons lorsqu’elles sont sur album ou est-ce que tu privilégies l’énergie ? Est-ce que la partie la plus intéressante pour toi est de trouver un riff qui déboîte ou de savoir comment l’adapter et le jouer considérant ton infériorité numérique ?

Cette partie a évolué justement. Sur Day 01 tous les morceaux étaient des morceaux que je pouvais jouer en live et que j’avais juste enregistré presque tel quels. Pour Keep Your Hands Low, j’ai changé de technique et la moitié du disque ne peut pas être joué seul sur scène. Cette infériorité numérique dont tu parles (formule très bien trouvée d’ailleurs) est le « challenge » permanent de ce projet… Et je cherche constamment à dépasser ça et  rendre le projet le plus intéressant possible – en tous cas à mes yeux et éviter l’écueil habituel de la construction pyramidale à base de boucles qui se superposent.

Qu’est-ce qui te fait vivre et frissonner dans la musique impro/expé plus que dans d’autres ? Est-ce l’aspect sauvage et imprévisible, souvent plus à même d’être vécu live que sur enregistrement ?

C’est un peu ça. Le coté sauvage et l’énergie sont effectivement deux facettes de la musique impro que j’apprécie énormément. Après je suis conscient qu’il y a beaucoup de « bluff » dans cette musique, mais certains groupes/musiciens valent à eux seuls le coup se de pencher sur le free jazz ou de l’improvisation libre selon moi. Le son des instruments acoustiques additionné à une certaine maîtrise de ces dits instruments et à la prise de risque associée aux balbutiements de cette musique m’intéresse beaucoup. Et même si le label est très orienté free jazz/noise/expé, j’aime pleins d’autres styles de musiques qui ne sont pas représentés par Gaffer Records… Mais ça peut venir.

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Qu’est-ce que tu recherches quand tu es en live ? Ton concert lors de la clôture de Grrrnd Zero était fabuleux, autant au niveau de ta prestation qu’au niveau du cadre : plus de 500 personnes captivées autour de toi, créant une espèce de bulle de communion et donnant un aspect presque rituel et joyeux considérant le contexte. Quelle est ta meilleure expérience à ce niveau avec SHEIK ANORAK ? La pire (en excluant les déconnes de matériel et autres problèmes techniques) ?

Je suis ravi que ce concert t’ait plu. C’était un super moment pour moi aussi. C’est vrai que lorsque tu sens que le public est « captivé » et réceptif, c’est la meilleure des choses qui puisse arriver lors d’un concert. Et puis celui-là était spécial, étant donné le contexte… Il y avait un petit côté « fin du monde » – enfin le monde du microcosme Grrrnd Zero que l’on avait connu les sept années précédentes. Mais c’était peut être la meilleure expérience à ce niveau. La pire, comme tu le dis, viens des problèmes techniques liées au fait que je suis seul et donc PERDU si le matos déconne. Si on met l’aspect technique de côté, je n’ai aucun mauvais souvenir de concerts en solo.

Il est intéressant de constater que SHEIK ANORAK dispose de deux faces : l’une, plutôt pop (en tout cas mélodique), et une autre beaucoup plus noise et no wave, dure et tranchante. De quelle manière choisis-tu quelle visage tu vas montrer lors de tes concerts ? Est-ce que SHEIK ANORAK est un projet qui te sert justement à explorer des idées que ne conviendraient pas à tes autres groupes ?

Il y a bien deux faces oui, c’est exactement ça. Mais ça va plus dépendre de l’humeur ou du contexte pour ce qui est des morceaux que je vais faire lors d’un concert… Ou des contraintes techniques (pas de sono voix, une batterie pourrie, des amplis qui n’ont pas de patate…). Si j’ai les choix je vais tenter d’adapter le concert à l’ambiance de la soirée. Parfois certaines salles/orgas/festivals m’invitent dans un but précis – pour que je joue tel ou tel set. Mais j’aime ces deux facettes et je souhaiterai vraiment les garder… Quitte à perdre un peu les gens sur l’identité du projet.

Il existe pas mal de morceaux, sur l’album, que tu joues déjà depuis un bout de temps en concert. Tu changes d’ailleurs assez régulièrement de setlist, laissant des morceaux sur le côté pour toujours. D’autres morceaux présents sur l’album n’ont jamais été joués en live. Comment est-ce que tu as choisi et trié les morceaux qui apparaissent sur ton album ?

Justement en me basant sur l’effet des morceaux en concert ou de la satisfaction que j’ai de les jouer. Sur Keep Your Hands Low il y a un de mes plus vieux morceaux MLMS et 3 autres que j’ai pas mal joué en live oui. Pour les autres ce sont des compositions remaniées pour le disque et d’autres écrites « juste » pour cet enregistrement comme The Summit.

Ton jeu de batterie m’a toujours intrigué : je sais que tu es autodidacte et c’est probablement ce qui le rend si personnel, mais le tien à la particularité de puiser autant dans le jazz que dans le rock pur. Est-ce que tu as des modèles de batteur, ou certains qui t’impressionnent plus que d’autres pour une raison ou une autre ?

Merci beaucoup pour cette analyse, c’est très appréciable. Il y a forcément quelques batteurs que j’aime beaucoup comme Zack Hill, Rashied Ali, Milford Graves, Danny Carey (Tool), Kvitrafn (Gorgoroth)…

Tu as récemment largement réduit ton quota de groupes pour n’en privilégier qu’une poignée d’entre eux. Pourquoi ces choix ?

Ouais c’était très dur à faire… Mais je me dis que ces groupes sont en standby. J’espère pourvoir redémarrer Hallux Valgus, le trio avec Weasel Walter et Mario Rechtern ou -1. Par rapport au choix des groupes à continuer ou pas, c’était uniquement basé sur l’activité du groupe et les facilités (ou pas) à répéter et tourner. Et si j’ai dû ralentir la cadence à une époque, c’est évidemment parce qu’à force de trop m’éparpiller je ne faisais rien de bien concret avec aucune des formations avec lesquelles je jouais. Le fait d’avoir réduit m’a permis de développer par exemple Sheik Anorak (solo et collaborations) Neige Morte, LOUP et aussi mon label Gaffer Records.

Tu sors l’album sur ton propre label et un autre label de Lyon, SK Records. Comment s’est conclu le deal ?

SK Records a repris du poil de la bête comme on dit. Mieux organisé, pleins de projets. Le label fêtera sa 50ème sortie avec une page Bandcamp regroupant les 50 premières sorties (avec des trucs épuisés et introuvables !) et ils préparent un festival (Humanist Fest) à Lyon et Paris mi-juin. Pour ce qui est du deal, ça c’est fait naturellement, en discutant avec Nico Poisson qui était emballé par l’idée de sortir ce disque. Merci à lui et à Vincent pour ça. Une version LP devrait voir le jour un peu plus tard avec l’aide (en plus de SK et Gaffer) de Maquillage & Crustacés. Lyon en force pélot, t’as vu ?

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Comment va Gaffer Records ? Outre ton album, d’autres sorties de prévues ? Motörhead à l’affiche du prochain Gaffer Fest ?

Gaffer Records se porte bien en ce qui concerne les sorties prévues et la visibilité dans le milieu free jazz/musiques improvisées. Par contre au niveau finance c’est chaud. Mais on va gérer ça tranquillement et rétablir l’équilibre. En ce qui concerne les prochaines sorties, mis à part le disque de Sheik Anorak, il y aura un CD du quartet de William Hooker (batteur de NY très talentueux que j’avais vu en duo à Lyon avec Lee Ranaldo de Sonic Youth) qui s’intitule Red, puis  un LP picture disc de Yes Deer, un très jeune trio dano-norvégien qui pratique un free jazz énergique, électrique, frais et très « norvégien » dans le son et la forme, qui s’appellera Talk of the Tennis. Et si tout se passe bien, Gaffer Records devrait participer au prochain disque de Zu, Goodnight Civilisation. Le trio italien revient en forme avec le batteur de The Locust (Gabe Serbian) derrière les fûts. A confirmer. Le prochain Gaffer Fest sera spécial aussi, 2014 étant la dixième année d’existence du label. On prépare aussi une tournée de « soirées Gaffer Records » en Europe. Plus d’info bientôt.

Le futur pour SHEIK ANORAK ?

Une petite tournée pour la sortie du disque en France et Suisse (21/02 à Marseille, le 22/02 à Bâle, le 23/02 à Lausanne, le 25/02 à Strasbourg et le 26/02 à Paris). Pour la suite un concert prévu au Reju Fest le 20 avril… La suite est à confirmer. Il y  aussi tous les groupes dont je fais partie et avec lesquels je vais tourner et sortir des disques comme Neige Morte, LOUP, Totale Eclipse et IMMORTEL

Crédits photos: Hazam Modoff

SHEIK ANORAK
Keep Your Hands Low
(SK Records/Gaffer Records)

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Sheik Anorak, c’est Frank Gaffer, soit l’homme compilant le plus de groupes dans la région Rhône. Pas moins d’une dizaine de groupes et autres projets interlopes pour le simple et bénéfique amour du bruit sauvage en réunion et de l’abondante transpiration scénique. Sheik Anorak est probablement un des projets qui lui tiennent le plus à cœur, puisque c’est le seul dans lequel le bougre peut pleinement s’exprimer et ne pas être dérangé par d’infâmes opportunistes voulant caler un plan funk trop bien dans son morceau – mais si, tu vois, ça peut rendre vachement bien slappé juste après le refrain – ou d’autres égarés souhaitant tout de même lancer le groupe dans un concours de jeunes talents de la musique amplifiée – parce que vivre de son art, c’est possible, regarde, Stromae le fait bien.

Non, Sheik Anorak n’a point besoin de ça, puisqu’il gère l’ensemble de la partie technique de son propre chef. Celui-ci joue donc de la guitare et de la batterie en même temps, tout en appuyant sur 152 pédales à la fois, et en n’oubliant évidemment pas de conserver un sourire serein et élégant pendant qu’il généralise tactiquement son jeu.

Keep Your Hands Low est le genre d’album qui n’a pas besoin de s’expliquer, de s’accompagner d’une notice visant à valider sa raison d’être ou son objectif. Cela respire avec aisance le naturel et la sincérité. Plus cohérent, uni, et directif que Day 01, son premier album, Sheik Anorak révèle ici un potentiel déjà largement entrevu en concert mais dont espérait la secrète et vive transformation en version studio. Chose faite avec une collection de morceaux tous plus concluants les uns que les autres. C’est frais, comme la bise, comme un souffle, c’est profondément sincère, c’est comme mille mains de feu qui te réchaufferaient dans ta peine (Stuck In There), un mont de distorsions sur lequel s’élève et glisse une vertigineuse électricité (The Summit), et ça respecte plus généralement avec délice l’idéologie du tube (MLMS ou Keep Your Hands Low).

Keep Your Hands Low est un album addicitif. On y revient régulièrement, parce qu’il ne ment pas, parce qu’il ne triche pas et, surtout, parce qu’il ne sonne pas comme traînant l’immense boulet de ces influences derrière lui. L’écriture est simple, direct, elle découle le plus souvent de l’instinct et même si l’on sent parfois quelques inflexions bien connus chez le bonhomme (des incursion noise ou, plus étonnamment, psyché), tout cela reste parfaitement personnel. Et en cela que l’on s’attache s’y rapidement à cette collection de titres, parce qu’ils sonnent profondément humains et qu’ils ne ressemblent pas à tous ces peineux de la hype que l’internationale du bon goût produit de façon quasi-mécanique. Sheik Anorak part ce février en tournée, ce serait véritablement dommage de le rater en train essayer de repousser ses limites et de lutter contre ses problèmes techniques sur scène.

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