Interview de Romain Humeau, chanteur d’Eiffel

par |
Lundi 10 octobre, à la Flèche d'Or, Eiffel entame la tournée officielle pour la sortie de leur nouvel album, « Foule Monstre ». Dans une chaleur étouffante, le groupe livre une très bonne prestation, avec une setlist assez variée, comprenant nouvelles chansons ( Place de mon Coeur,  Milliardaire , Chaos of myself, ...) et anciens tubes (Tu vois loin,  Sombre , Inverse-moi ...).

Deux jours plus tard, nous retrouvons Eiffel dans un bar du 9e arrondissement, à côté des locaux de Pias, leur maison de disque. Le groupe est un peu en retard sur le planning, car il y a une grosse promo à assurer. Tandis qu’Estelle et les deux Nico finissent de répondre à un autre interview, Romain, tout sourire, propose qu’on fasse l’entretien à deux, après une petite pause clope dehors.

Salut Romain! On se retrouve pour le lancement du nouvel album d’Eiffel, sorti le 03 septembre… pour l’instant, ça marche plutôt bien ?

Comment s’est passé l’enregistrement de l’album ? Vous l’avez enregistré dans ton studio à Bordeaux, le Studio des Romanos ?

On a tout enregistré là bas, comme pour À Tout Moment, l’album précédent…. hormis les sessions cordes, qui ont été faites à Londres, comme d’hab… Pour À Tout Moment, on avait fait les cordes à la maison, parce qu’on n’avait pas les moyens, on n’avait pas encore de maison de disque. Là, on est allé à Londres, comme pour mon album solo L’Éternité de l’Instant, comme pour Le Quart d’Heure des Ahuris, Abricotine, etc.

Après le succès d’À Tout Moment , qui a fait disque d’or, est-ce que vous aviez l’impression d’être attendu au tournant ? Était-ce une épreuve de sortir ce nouvel album ?

Oui. Pas une épreuve par rapport aux média, mais plus par rapport à nous-mêmes. Comme on a vu qu’A Tout Moment marchait bien, pendant la tournée, on s’est dit « si on fait un autre disque, il ne faut pas faire le même. Il faut s’étonner, il faut avancer »… Tu sais, c’est notre 5e album, il y a le problème de « comment avancer bien dans le temps ? ». C’est vrai aussi que c’est une période où on était revenu sur des choses vieillottes, qu’on écoutait avant, comme Wu-Tang-Clan, Eminem, Ol’Dirty Bastard, Beastie Boys. Des trucs plus rap, plus hip-hop. Tout en écoutant toujours de la musique rock’n'roll. J’avais commencé à écrire quelques chansons comme Place de mon Cœur ou Venus from Passiflore quand on était en pleine tournée, qui se passait très bien. Il y a eu des drames, aussi, parallèlement. Pendant un moment, j’arrivais plus. J’écrivais des trucs, c’était pas bien, c’était trop chialant. Puis quand je me suis remis un peu à l’histoire de l’écriture des chansons, je pensais – et on a l’impression que ce n’était pas une mauvaise idée — qu’il fallait accentuer ce côté « gadget sonore ».

Tu voulais à tout prix faire une sorte de cassure, de renouvellement par rapport à ce que vous aviez fait auparavant ?

Voilà. Mais aussi par rapport à tous ces évènements un peu dramatiques. J’avais des textes un peu tristes, ou durs. Et, du coup, je voulais les habiller de manière légère.

D’ailleurs, Foule Monstre sonne beaucoup plus pop.

Ah oui, oui ! Ça, oui, c’est de la pop ! De toute façon, Eiffel, ça a toujours été de la pop. Pendant un moment, cette pop-là a été saturée, mais on a toujours été un groupe pop. C’est-à-dire un groupe avec pas mal de choses harmoniques, mélodiques. On n’a jamais fait du blues saturé, nous, ce n’est pas notre truc du tout. C’est vrai que les gens nous ont mis dans une case « rock un peu rentre-dedans », mais bon.

C’est peut-être lié à vos guitares assez lourdes, à des chansons explosives comme Sombre, et à ton look. Tu fais un peu pirate, avec ta boucle d’oreille, ton cuir…

Peut-être, ouais. Mais en même temps, tu sais, le look du groupe, ce n’est pas important. Pour ma part en tout cas, le cuir et la boucle d’oreille ce sont bien des choses qui n’ont rien à voir avec le rock. En fait, pour moi, ça vient des Compagnons. Mon père fabrique des clavecins, et quand j’étais tout petit, il y avait des gens qui venaient à la Maison, les Compagnons du Devoir, qui font le tour de France. Ils font de l’ébénisterie, menuiserie, etc. Et ils étaient tous barbus avec des boucles d’oreille, c’était une sorte de ralliement. Nous, on n’a jamais voulu paraître dur, rentre-dedans. Tout ça, le cuir, la boucle d’oreille, les docks, toutes ces conneries-là, c’est tellement commun, tout le monde a ça ! On a toujours voulu de la dynamique. Créer une extrême violence quand il fallait, brutiste total, destroy, mais à côté de ça, on a fait des morceaux comme Tu vois loin, comme Dispersés, comme Mort J’appelle, comme Sanguine… Il y a des humeurs différentes dans Eiffel, et les gens ont surtout retenu l’aspect « BEEUAAAHH » (il mime un grand cri). Cette fois, on a plutôt mis en avant quelque chose de différent.

Donc tu qualifies Eiffel de groupe de pop ?

Ah, bien sûr ! Oui. Absolument. La pop c’est quoi ? C’est les Beatles, les Kinks, David Bowie, les Pixies, Nirvana. Kurt Cobain le premier disait « je fais pas du rock. Je fais de la pop ». Parce qu’il faisait des chansons avec des harmonies, tout ça. C’est pas AC/DC. AC/DC, c’est du rock. Et je pense que la pop peut faire du rock, mais le rock ne peut pas faire de pop. Et moi c’est-ce que j’aime. Dans Blur par exemple. Damon Albarn peut faire Song 2, et à côté 1992, tu vois.

Il y a eu un changement musical, tu l’as dit, mais aussi esthétique. Vous avez refait le site Eiffelnews; la pochette de l’album, aussi, est très différente…

C’est pareil, un peu pour les mêmes raisons. En gros, je me suis retrouvé avec des chansons dont les textes étaient parfois un peu tristes ou tendus… Tu sais, quand t’arrives et que ça fait « poum tchik poum poum tchik » (il imite une batterie), ça ne fait pas sérieux, faut arrêter de déconner ! Ou quand il y a « WAH-AH OUH-OUH » (il s’emporte), des petits scratchs, des trucs comme ça… et du coup, tu dis un texte qui, lui, est un peu tordu du string, tu vois ! Hé bien, on voulait que l’image aille vers un truc comme ça. Donc on parlait beaucoup de Tom & Jerry, de Mickey, toutes ces choses-là. Franchement. Et ces trucs-là, ce n’est pas la vraie vie ! C’est une image que j’aime bien, ça : quand Bip-bip tombe de la falaise, il se fait pas mal. Alors qu’à côté, on avait des textes comme Milliardaire, comme Libre, Chanson trouée, ces choses-là. Donc on est allé à fond là-dedans, au niveau de l’image. Beaucoup de gens nous disent « ça fait Gorillaz », mais on n’a pas du tout voulu ça – même si on est dingue de Gorillaz. On a juste voulu être dans ce truc un peu farfelu, très coloré, presque cool… Parallèlement, on dit des textes qui parlent beaucoup de mort, de gens perdus…

Ça permet d’apporter un peu de fraîcheur.

Voilà ! Comme je te disais, comment on fait, nous, groupe de rock ? Moi, j’ai 41 ans, c’est mon 5e album. Soit j’ai l’air d’un ringard, soit je me démerde pas trop mal dans la vie. Hé bien j’espère que c’est la deuxième solution, et c’est à toi d’en juger, et si tu penses que je suis un ringard il faut le dire ! J’essaye de faire en sorte d’être « fresh », mais pas d’être « branchouille », hein ! Parce qu’on m’a sorti ça, une fois : « ouais, l’électro, c’est du moment ». Putain, l’électro, ça existe depuis 20 ans ! Et puis nous, en plus, on ne fait que des emprunts ! Il n’y a rien de neuf dans ce qu’on fait ! Ce qu’il y a de neuf, c’est la manière dont on a, peut-être, agencé les choses, c’est tout. C’est ce que font les gens qui font de la pop depuis 50 ans. C’est la question que doivent se poser les artistes en général. Tu ne fais que retrouver les choses différemment.

En tout cas, ça a l’air de bien marcher depuis deux albums… Alors comment tu expliques le succès d’ « À Tout Moment », par rapport aux autres disques ?

Il y avait deux chansons, A tout moment la rue et Sous ton aile, qui sont beaucoup passées en radio, ça nous a bien aidé. Peut-être aussi que depuis À Tout Moment, il y a ce truc de… — attends, ne bouge pas. (il se lève, quelqu’un vient d’entrer) Salut Éric ! C’est Éric Bougnon, un bon pote de Bordeaux, acteur, qui fait un long métrage sur nous pour 2024 (rires). Ça va Éric? Attend viens là, faut que je touche ton cul ! (il lui donne une claque). Voilà ! Ahah. On en était où ? Ah oui.

Donc À Tout Moment, ce n’était pas du tout la même sonorité, peut-être plus pop, moins rentre-dedans en gros. Et peut-être que nous on s’est amélioré ! On me dit aussi que c’est plus clair à la voix, tout ça.

Il y aussi Bertrand Cantat qui est arrivé sur À tout moment pour chanter avec toi, et il a une présence médiatique importante…

Bien sûr. Mais quand l’album est sorti, nous on n’a rien dit à personne. On a tout fait de manière discrète – tout le monde ne fait pas ça d’ailleurs. Mais bien sûr. Bien sûr que les gens en parlaient… mais ce n’est pas ça qui fait qu’on a eu du succès, sinon d’autres auraient eu du succès. Je ne parle pas de Shaka Ponk, mais Brigitte Fontaine par exemple. Tu l’as acheté le CD ? Tout le monde s’en fout, alors qu’en fait, c’est peut-être le plus beau truc qu’il ait fait avec des gens de l’extérieur. Donc je ne pense pas que ça marche comme ça. Ça a agi sur le fait qu’on parle de nous à un moment donné, mais on n’a pas fait ça pour ça. On a fait ça parce qu’on est pote depuis 10 ans, c’est la famille.

Il y a aussi beaucoup de gens qui ont comparé ou comparent encore Eiffel à Noir Désir. Est-ce que ça ne vous a pas saoulé ?

Moi ça me casse les couilles. Je le dis ouvertement. Maintenant, parce que je peux plus le dire. Ça me les casse velues. Je propose à ces gens-là de s’acheter des oreilles. Je pense qu’il y a de grandes, grandes différences. S’ils ne veulent voir que les points communs, ils vont voir que souvent, c’est chanté assez haut. Parfois braillé. Qu’il peut y avoir des accointances sur certains thèmes ! Mais je leur propose d’écouter tous les rockers de la terre entière, on est là-dessus, tous. Donc, qu’est-ce qu’on vient nous faire chier là-dessus ? (énervé) Ceux qui nous font chier là-dessus, ce sont les mêmes qui faisaient chier Noir Désir à l’époque avec The Doors, Brel, et je ne sais qui. J’ai un point commun avec Bertrand : mes parents écoutaient Brel et les Beatles. Les siens aussi. Mais comment tu fais quand t’es français, que t’aimes le rock et que t’as une idée de la chanson française ? Donc voilà, ça s’arrête là. Après, on est très pote. Ce sont des gens (Noir Désir) qu’on a écoutés, eux non. Enfin bien sûr, ils nous écoutent maintenant. Moi, ce que je réponds souvent, c’est simple : en France, c’est : Brel, Brassens, Ferré, Vian, Gainsbourg. Il y a en a eu des pas mauvais après, et ce sont : Renaud, Jacques Higelin, Bashung et Noir Désir. Mais avant tout, c’est Brel, Brassens, Ferré, Vian, Gainsbourg.

Puisqu’on parle de lui, je m’attendais presque à voir Bertrand Cantat à la Flèche d’Or lundi soir… il n’y était pas. Est-ce que tu peux nous dire quand il viendra ?

Ce qu’il faut se dire, c’est qu’il ne montera jamais sur scène avec nous. Mais peut-être que si ! Ahahah (rire sardonique).

Le concert de lundi soir était le premier de la vraie tournée, après votre pré-tournée. Ton impression ?

Je sais pas trop. Je fais confiance aux gens pour nous juger. Nous on était asphyxié total, parce que je crois qu’il y avait 600 – 650 personnes dans la salle, alors que la jauge est à 500. 45° sur scène, t’as l’impression de respirer de la peluche. Avant même de monter sur scène, on sortait de la piscine, tu vois. Donc la chaleur, c’était l’horreur. On a tous eu un moment où on était à deux doigts de tourner de l’œil. Par contre, super, il paraît que le son était bien. Ça nous réconforte sur tout le boulot qu’on fait actuellement, qu’on n’a pas fini d’ailleurs, je précise. Le boulot pour la scène sera fini fin septembre. On va faire 8 jours à la Rochelle où on s’installe et on bosse les lumières, le son, réellement. On a joué 18 titres à la Flèche d’Or, ou 17… C’est 17 titres parmi 35 qu’on travaille. Sur cette tournée, ce ne sera jamais la même setlist ! On ne veut pas jouer tous les soirs la même chose. Donc pour ceux qui s’inquiètent qu’il n’y ait pas Chamade, Bigger than the Biggest, Minouche, etc, qu’ils se rassurent, bien sûr qu’ils seront joués!

Sur ce concert, j’ai remarqué que pour les nouvelles chansons, tu passes derrière le micro et lâches la guitare…

Alors ça, c’est un truc qu’on a voulu sur À Tout Moment. Parce que ça nous emmerdait, nous. Au départ, on est un peu le combo rock : deux guitares/basse/batterie. Et moi je suis collé, parce que, mine de rien, la guitare d’Eiffel, c’est pas simple – pas que, en tout cas. Du coup, tu restes vraiment face au micro. Pour bouger, c’est compliqué, tu ne peux pas sauter dans tous les sens. Alors j’essaye une fois : je pose la guitare, et on se démerde pour faire d’autres arrangements… et ça changeait tout ! Donc maintenant, on est 5 sur scène, il y a Fred qui nous a rejoints pour la tournée. Lâcher la guitare, c’est vachement bien pour chanter. Notamment pour tous les morceaux avec plus de flow, comme Libre, Hype… Du coup, putain, tu peux bouger, tu peux être à n’importe quel endroit. Puis c’est plus facile. Le chant est mieux. Par contre, pour d’autres titres, il faut vraiment jouer de la guitare.

Et il y a une guitare avec laquelle tu joues quasiment toujours, ta Telecaster noire.

Ouais. C’est la première guitare que je me suis achetée, pour mes 18 ans. J’ai fait quasiment tous les concerts avec. On a fait 700 concerts avec Eiffel, disons que j’en ai fait 620 avec elle. Je suis un peu bête, mais je trouve qu’elle sonne super bien. À l’époque, je sortais de ma période Police. La Telecaster, pour moi, c’est vraiment Andy Summers de Police. D’autres gens ne pensent peut-être pas à ça, mais pour moi, ça vient de lui.

Comment as-tu choisi de devenir musicien ?

Comme je t’ai dit, je viens d’une famille de musicien. J’ai fait du violon, de 6 ans à 15 ans. Mon père était autodidacte, mais il jouait super bien de la guitare, du clavecin, etc. Il m’a appris la guitare vers 8 /9 ans, et puis à 11 ans, j’ai eu la passion totale de la batterie. J’ai pris des cours de batterie, j’ai fait le conservatoire, j’ai passé ma médaille d’or de batterie. Je suis batteur, en fait. Parallèlement, je découvre les Beatles, sur le double-blanc, à 8 ans. Et à 11 ans, je voulais faire ce que je fais maintenant. J’écrivais déjà des chansons. Mais c’était des chansons de puceaux, tu vois (rires).

Mais c’était tes propres chansons.

Oui, je voulais jouer mes chansons. Après, bon ben tu passes le bac, tu fais des études, tout ça, on te fait flipper, on te dit que tu ne vas jamais y arriver… Pendant un moment, on m’a dit « si tu veux arriver à ce que tu veux, peut-être qu’il faut que tu fasses des études d’ingénieur du son, comme ça tu verras les artistes, tu pourras peut-être passer de l’autre côté ». Donc j’ai vachement étudié, j’ai même passé deux fois une école qui s’appelle Louis-Lumière, à Paris, une grosse école de son… que j’ai jamais eu parce qu’il fallait avoir un troisième génie électrique après le Bac, je n’avais pas le niveau. J’ai fait un bac scientifique. Mais j’achète un quatre-piste, puis un huit-piste. Et j’ai su prendre le son, me servir du son, et c’est là que je réalise les disques d’Eiffel.

Ça a commencé avec « Oobick & The Pucks » (ancien nom d’Eiffel).

Oui. Oobick, c’est le premier album d’Eiffel. On avait signé chez Warner, et le disque n’a pas du tout marché. On s’est fait viré tout de suite. On était démoralisé, on était gamin, 24-25 ans. Et puis on s’est dit « Non ! On change de nom, mais on est les mêmes ! », et voilà, on s’appelle Eiffel. Eiffel, pour « Alec Eiffel », des Pixies.

Tes textes sont parfois assez barrés… Tu peux nous parler un peu de ton processus d’écriture ?

Je n’en ai pas l’impression, moi. Mais t’es pas le premier à me le dire, t’inquiètes. Tout dépend… comment te dire… soit t’écoutes le texte en voulant entendre ce que toi tu sais – quand je dis toi, c’est l’auditeur — , soit t’écoutes le texte en tournant les écoutilles, en te disant « qu’est-ce que ça me fait réellement » ? Le texte sur l’émotionnel, etc. Moi, j’aime faire des chansons réalistes. La chanson réaliste, c’est chanter la réalité. Mais je la chante avec mon imaginaire. Toi, tu as ton imaginaire. Quand tu vois quelqu’un, tu ne te dis pas forcément « il a les cheveux bruns, frisés ». Si tu penses à moi demain, tu vas te dire « ce mec là il dégage plutôt ça, c’est bien, c’est merdique, voilà ». Moi je sens plutôt l’aura des choses, que les choses elles-mêmes. Et pour moi, ça, c’est la réalité ! Sur le disque qu’on vient de sortir, la seule chanson qui soit barrée, pour moi — il y en a une, c’est vrai — c’est Puerta del Angel. Une espèce de Bossa, qui, je le dis souvent, chante un truc, je sais pas trop quoi… Pour faire flipper les gens. J’adore David Lynch – j’adore Kubrick aussi (pointant mon T-shirt Orange Mécanique). Cette chanson-là… parle d’un truc… qui aura lieu plus tard ! (il ouvre grand les yeux comme un médium et lance un regard inquisiteur et inquiétant…avant de rigoler). Mais le reste, je ne pense pas que ce soit barré. Par contre, j’utilise beaucoup le jeu de mot, les contrepèteries. Mais je vais le faire, là : Sur le net, bientôt, je vais expliquer tous mes textes. C’est pas du barré, il y a des choses où je déconne un petit peu, voilà.

Même à l’époque d’Abricotine?

C’était plus barré ! Là, par contre, je m’en veux… J’ai souvent dit que j’avais un peu honte des textes d’Abricotine (rires).

Qu’est-ce que tu penses du téléchargement, Hadopi… ?

Chaque fois que je parle, je me fais rentrer dedans, mais en même temps je suis libre, donc je dis ce que j’ai à dire. Hadopi, je chie dessus. La licence globale, je chie dessus aussi. Hadopi, parce que c’est une punition, la licence globale, parce que c’est une arnaque. Et si on accepte la licence globale, ça veut dire que Cabrel pompera les droits d’auteur d’Eiffel. Je n’ai pas envie de ça. Et Hadopi, je n’ai pas envie que les gens payent les amendes. Moi j’ai envie que tout le monde paye la musique, que ça ne soit pas gratuit, par contre – et c’est trash ce que je dis – j’ai envie que la musique soit 4 fois moins chère que ce qu’elle est aujourd’hui. Mais il n’y a pas de raison que la musique soit gratuite. C’est un truc auquel tout le monde doit avoir droit, à pas cher. Parce que ce n’est pas un produit de luxe, la musique. C’est comme la baguette, c’est comme le beurre, comme le lait, les œufs, le sel, le poivre. Tout le monde devrait acheter les albums, et pas les télécharger illégalement, mais les acheter 4 euros, voilà. Il faudrait qu’il y ait 3 euros pour les artistes et 1 euro pour les autres, voilà (petit rire). Tandis que pour l’instant, il y a 60 cents pour l’artiste et 15 euros pour les magasins, les maisons de disque, les annonceurs, etc. Ce n’est pas normal. Là, les artistes, ils sont en train, non pas de disparaître, mais de disparaître des médias. On ne parle que des mêmes, tout le temps.

Un autre effet pervers du téléchargement, c’est en quelque sorte la « course au single ». Les gens n’écoutent plus vraiment l’album dans sa totalité. Tu es attaché à l’objet CD, à cette idée de concept-album, toi ?

Ouais. Sûrement parce que j’ai 41 ans. J’ai un pied dans le vinyle, le CD… mais un pied dans le MP3, aussi. J’en écoute beaucoup, du MP3, c’est aussi ma culture, c’est bon, je ne suis pas débile ! Mais je ne conçois pas du tout… comment dire… un « album », ça porte bien son nom. C’est un recueil, un album. Ça se lit, c’est quelque chose qui a été fait à l’instant T, à un moment, et tu fais une longue phrase. J’estime qu’un album de musique, c’est une longue phrase, dont les mots sont les chansons. Donc c’est un peu comme si on écoutait une phrase, et que tu ne prenais qu’un mot… c’est nul ! Je ne sais pas, si je dis… (il cherche)… si je dis, « j’aime faire du vélo derrière toi, parce que quand il y a du vent, ça soulève ta jupe » (rires) – je parle pas à toi, je parle à une fille — imagine que je dise cette phrase-là. Hé bien écouter un seul titre de l’album, c’est comme si on ne prenait que le mot « jupe ». Je ne vois pas l’intérêt ! Voilà.

Le meilleur concert où tu es allé, en tant que spectateur ?

(Sans hésitation) C’est Jon Spencer & the Blues Explosion, en 1998, au Bataclan, sur la tournée Now I got worry. J’en ai pleuré. Ça m’a mis sur le cul. C’était un concert de punk, quoi ! Mais je suis sorti, je me suis dis « Merde. J’arrête la musique ». J’étais écœuré. C’était fou. Je n’avais jamais vu ça, c’était une sorte de super-héros.

Et ton meilleur concert avec Eiffel, si tu peux choisir ?

Il y a des bons souvenirs sur Le Quart d’Heure des Ahuris. On a terminé par les spéciaux. On a fait 3 concerts à la suite, avec cordes et hautbois, à la Maroquinerie. C’était une émotion assez particulière.

Vous l’avez sorti en album live, d’ailleurs, non ?

Ouais. Les Yeux Fermés, voilà. Et sur la dernière tournée, À tout moment, on a fait un super concert, c’était dément. Je suis rarement content de ce qu’on fait, moi, t’inquiète. Je peux te dire aussi les concerts de merde qu’on a fait ! Mais là, c’était dément. C’était à Tulle. C’était imprévu. On était super crevé, on était arrivé, il pleuvait… et puis ça commençait à monter, l’envie, le truc. On s’est bu ce qu’il fallait de whisky avant… Salle comble – petite salle, 400 personnes, mais archicomble. Les gens étaient à fond, survoltés. Tu sais, moi je m’en fous que les gens pogotent ou bougent. De toute façon, tous les concerts de rock, ça pogote et ça bouge, plus ou moins. Dans ce cas-là, il vaut mieux allez voir ceux qui savent bien le faire – nous, ce n’est pas le cas. On n’est pas « entertainment », on n’est pas « société de l’amusement ». Nous, il y a les chansons à écouter, les gens bougent s’ils veulent, mais on ne va pas les forcer. Ils se démerdent, c’est eux qui ont le jus ou pas. Je ne vais pas forcer à fond. On aime bien quand ça participe, mais on ne va pas forcer. Mais là, à Tulles, il y a eu une sorte de magie spirituelle… de l’esprit. Il y a eu de l’esprit, ce soir-là.

Dernière question, car le temps presse. La promo, ce n’est pas trop pesant ?

Ca dépend. Là, c’est super. J’aime bien, parce que t’as le temps, parce que t’es cool, que t’aies ta vision du truc et tout. Il y en a qui font ça comme ils se torchent le cul. Des fois, t’as l’impression de servir de cobaye à des connards, mais bon. On est un peu mort, par contre. Je suis un peu raide, un peu fatigué. Moi tu sais, je suis un bavard, mais je n’ai pas de dédain, voilà. Merci pour l’interview en tout cas!

Crédits photo presse : Frank Loriou

Partager !

A propos de l'auteur

Image de : Martin Jeanjean est né en 1988 à Fontainebleau. Après être passé par le piano et la clarinette, il tombe amoureux de sa guitare, qu'il ne lâchera plus jamais, même après la Fin des Temps. Passionné d'art et de scène, il devient chroniqueur de théâtre pour Discordance, parce-que c'est franchement super cool. Egalement poète, il publie dans les revues "Borborygmes" et "Verso", et compte gratifier cette époque des poèmes qu'elle mérite; ce qui, croyez-le, n'est pas une mince affaire!

1 commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires
  1. 1
    le Mercredi 19 septembre 2012
    Petrocor a écrit :

    Article intéressant, mais qui a apparemment un peu énervé Romain à partir du moment où, pour la millième fois, on lui a parlé de Noir Désir… Une caisse de champagne au journaliste dit « spécialisé » qui pourra rédiger deux pages sur Eiffel sans citer le groupe sus-nommé !

Réagissez à cet article