Charles Di Meglio

par Antoine|
Nous avions rencontré Charles Di Meglio en 2006 à l’occasion de sa première mise en scène, Salomé d’Oscar Wilde. A l’heure des derniers préparatifs de Phèdre & Hippolyte, de Jean Racine, son nouveau spectacle, Charles nous reçoit autour d’un sympathique café, dans une pièce aux murs tendus de noir ; l’occasion de parler de ses projets actuels et futurs.

Phèdre & Hippolyte, de façon ludique, ça donne quoi ?

dimaglio Phèdre & Hippolyte, c’est cinq actes et 1650 vers, dont 650 sont dits par Phèdre . Au début, Phèdre, qui est l’épouse de Thésée, Roi d’Athènes, se meurt, d’un mal qu’elle cache. Puis on apprend que c’est parce qu’elle est folle de désir pour Hippolyte, fils de Thésée d’un premier lit. Ce qui n’est bien sûr pas possible, puisque c’est à la fois un inceste et un adultère.

Mais coup de théâtre : la mort de Thésée est annoncée ! Phèdre peut donc aimer Hippolyte sans plus de problème, et tout va bien (même si c’est à partir de là que naît la tragédie véritablement !)

Où la pièce se jouera t elle ?

Nous jouerons au Théâtre du Tambour Royal à Paris 11e, du 13 mai au 7 juin. C’est un théâtre d’une petite centaine de places, qui a notamment vu les débuts de Maurice Chevalier, avant de tomber dans l’abandon. Il a été rouvert, il y a une vingtaine d’années, par la directrice actuelle, et a pour marque de fabrique un goût certain pour les représentations de théâtre musical.

Parle-moi de ta mise en scène. Salomé était un spectacle basé sur une mise en scène sobre, dans laquelle les comédiens étaient directement avec le public, comment as-tu travaillé sur Phèdre. ?

J’essaie toujours de m’imprégner de ce que peut dégager la salle, afin que les lieux se reflètent dans la mise en scène. Le placement des comédiens est entre autres orchestré avec le lieu. Ce théâtre à l’italienne m’offre une scène frontale assez classique, plus classique que la scène dont je disposais pour Salomé en tout cas. L’objectif était de se pencher sur la manière dont se pratiquait le théâtre, à l’époque de Racine, et de s’interroger sur la manière dont les codes du théâtre baroque pouvaient déteindre sur nos codes contemporains.

Théâtre baroque ? Peux-tu préciser ta pensée ?

20080331-imgp2023-nb2Ce qu’on appelle théâtre baroque, est le théâtre tel qu’on pense qu’il se pratiquait au XVIIe siècle, avec ses codes de déclamation et de gestuelle – comme on peut encore en trouver certains, quoi que différents, dans le Kabuki, au Japon par exemple. Le théâtre baroque n’est pas réaliste ; il n’y a pas de psychologie. Concrètement, dans un spectacle baroque, les acteurs sont toujours de face et ne se regardent pas, ou qu’à peine, ne se touchent jamais, n’interagissent entre eux qu’indirectement, à travers le public, et utilisent une gestuelle codifiée (mais pas fixée) pour ponctuer les vers et en souligner certains mots, accentués dans la déclamation (ndlr : Charles se met alors à parler en fixant le mur qui se trouve derrière moi avec un accent digne d’un vieux français sympathique : « Oui, Pré-nseu, / je la-nguiss, / je brüüleu pour Thézéyeu / Je l’aimeu, / non pwé-n tel que l’on vu les A-nférç. »). L’idée était de transposer ces codes dans nos codes actuels.

En fait, tu as voulu faire un mélange d’ancien et de nouveau, à ta sauce, en gardant les spécificités de chaque technique ?

Oui, l’idée était de trouver comment raisonner avec les codes actuels du théâtre, à partir de codes anciens. Le texte dont nous nous servons n’est d’ailleurs pas celui des éditions modernes de la pièce, mais celui de l’édition originale de Phèdre & Hippolyte, paru en 1677 – car la ponctuation a évolué d’une ponctuation rythmique et voulue par Racine (celle qui nous intéresse !), à une ponctuation du sens, au cours des siècles. Les acteurs en revanche se regardent tout de même plus que dans du baroque « classique », mais les mouvements sont dosés pour rester fidèle aux codes autant que possible. A l’époque, les entr’actes étaient occupés par des intermèdes musicaux (parfois même chantés et dansés), composés ou non pour l’occasion, ce qui est également le cas dans ma mise en scène. Le baroque peut sembler austère à première vue mais les moyens de fusion entre la salle et le public sont très étonnants – ce peut en fait être une forme d’expressionnisme, au sens profond du terme.

Et les décors ? Les costumes ?

Pas de décor, à part un fauteuil Louis XV, mais c’est un choix. Je voulais en fait que le public se concentre sur les acteurs, et le texte plus que sur la beauté des décors ; que les acteurs soient seuls en scène en quelque sorte, et confrontés à eux-mêmes. Dépouiller complètement la scène permet de se concentrer sur eux et leur texte.

Pour les costumes, la costumière et moi avons hésité au début du travail. On ne savait pas si l’on devait tenter de recréer des costumes de théâtre baroque (dans les tragédies : robes de cour très décorées et ornementées pour les femmes ; stylisation dans les canons de l’époque des costumes militaires romains ou grecs pour les hommes, avec cuirasses, casques chargés de plumes d’autruche.) ou plutôt de riches habits de cour des années 1670, ce qui est le choix sur lequel nous nous sommes finalement accordés, bien qu’on puisse retrouver des éléments de costume de théâtre baroque, notamment dans le costume d’ Hippolyte .

Je crois savoir que la musique fait partie intégrante de ta mise en scène. Tu joues la carte du baroque là aussi ?

J’ai fait 12 ans de violon, puis j’ai arrêté vers l’âge de 17 ans ; ça m’ennuyait un peu. Puis le goût pour la musique m’est revenu brutalement, en tombant un jour il y a trois ans, sur un ensemble qui jouait un bout de la Passion selon Saint Matthieu de Bach, dans le métro ( ndlr : Charles se met à en chantonner le choral final, d’un air ravi ). Cela a eu l’effet d’une révélation ; j’étais bouleversé aux larmes, je ne pouvais plus marcher. Je projetais déjà de monter Phèdre . à cette époque, et les idées se sont enchaînées, car les deux oeuvres résonnaient en moi au même endroit. Cela a été ma grande rencontre avec le baroque, et la musique ancienne. Du coup je me suis mis au chant baroque et au luth ; j’ai repris le violon.
Il y aura cinq musiciens sur scène, plus moi – et la musique portera les comédiens, les deux se répondront en se confrontant sur scène. Je voulais surtout éviter d’avoir à faire jouer des comédiens sur un fond sonore en conserve, en diffusant un CD, car cela n’aurait pas vraiment eu d’âme. Le jeu changera selon la musique, qui portera les acteurs, et inversement.

Tu joues dans un registre sacré, un peu mystique. N’as-tu pas peur de tomber dans le sinistre ?

phedreAvant tout, je ne conçois pas le terme sacré dans un sens religieux (et ni le religieux ni le mystique ne sont de toute manière sinistres !). Ce que j’appelle le sacré, c’est quelque chose qui nous dépasse, qu’on accepte, et vers lequel on veut – ou doit – aller. La société actuelle renie la part de mystère qui est propre à chacun et à ce qui nous entoure, et je m’y intéresse. Le théâtre est inintéressant s’il est terre-à-terre. Si l’on veut voir des choses réalistes et sans mystère, autant s’asseoir a la terrasse d’un café, et observer les passants, ce qui serait beaucoup plus intéressant, car au moins, on ne verrait pas des gens faire semblant d’être vrais. Le mystère serait même sans doute plus grand. Mais j’avais déjà eu cette approche dans Salomé, souviens-toi. En revanche, le côté tragique de la pièce n’a rien à voir avec un quelconque aspect sinistre. L’austérité est là, en surface, mais on s’en moque, à la limite. Si on ne voit que l’aspect austère, on ne va pas du tout au fond des choses ; il faut passer par elle pour arriver à la suite, mais il ne faut pas s’y arrêter.

Que donnerait une version « comédie » de Phèdre. ?

Je ne pourrais pas faire ce genre d’adaptation, je crois. C’est un problème lié à l’imaginaire, qui est propre à chacun. Deux personnes qui voient un même film, par exemple, ne voient pas forcément la même chose. Et puis placer la pièce dans une époque simplement contemporaine et superficiellement drôle, en limiterait la consistance, parce que le but est d’atteindre quelque chose que l’on ne connait pas, et non pas de rire de quelque chose de classique.

Je t’avais rencontré en 2006 au sujet de Salomé, ta première mise en scène. Quel bilan en fais-tu aujourd’hui ?

Salomé, c’était ma première mise en scène. Cela m’a permis de faire mes premières armes, avec ce que ça peut impliquer de pots cassés. Cela m’a permis de confirmer certaines méthodes de travail, de direction, mais aussi de comprendre comment mieux guider mes acteurs. Dans l’ensemble je tire un bilan assez positif de tout cela !

Comment va la Compagnie Oghma ?

Nous venons de présenter Le Monte-plats d’ Harold Pinter ; Phèdre & Hippolyte arrive bientôt. Nous avons aussi quelques projets, dont les Anges distraits, mon premier film.

Peux-tu nous parler de ce film ?

Je travaille en parallèle sur les Anges distraits et Phèdre. . C’est un projet que je n’avais pas du tout prévu, puis qui m’est tout à coup devenu nécessaire, et qui s’est monté très rapidement, après que j’eus écrit une première version du scénario assez facilement et vite, alors que j’étais tout seul et isolé à la campagne. L’idée m’est venue, à la suite d’une série de portraits que j’ai commencé à réaliser au printemps dernier, sur la beauté adolescente, et sur ce qu’elle peut avoir de dangereux, que j’avais intitulée « les Anges distraits ». Le film est ensuite né, en grande partie des rencontres provoquées par mon travail photographique. La plupart de mes modèles sont devenus mes acteurs. Le film, tourné dans un lycée parisien, est une sorte de transposition cinématographique de mes photos. Je ne voulais surtout pas des acteurs professionnels pour les rôles, et la rencontre avec ces jeunes, qui n’avaient jamais fait cela, ni ne voulaient en faire leur métier, a vraiment été très riche. Les rôles écrits ont évolué, ont grandi avec eux, et sont même devenus eux. Les dialogues, et certaines scènes étaient improvisés, d’après des lignes directrices que j’avais données, quelques jours avant le tournage – car les acteurs ne découvraient le déroulement de l’histoire qu’en même temps qu’on la tournait. Cela donnera, je pense une impression de documentaire improvisé, très inspiré du travail de Gus Van Sant ( Gerry. ) mais aussi de celui Georges Rouquier ( Farrebique et Biquefarre. )

Te vois-tu à l’avenir comme metteur en scène, ou bien la condition de comédien commence-t-elle à te manquer ?

Cela commence à me manquer, oui. J’aimerais bien rejouer. J’ai des projets pour 2009 à ce sujet ; redevenir acteur devrait être rafraîchissant.

A quoi ressemblent tes journées ?

Quelle question ! Mes journées, au début des répétitions il y a maintenant neuf mois, étaient plutôt détendues, presque libres, mais plus on se rapproche du début des représentations, plus je dois faire un planning extrêmement strict. Nous travaillons en ce moment tous les jours d’environ 11h à 18h du mardi au dimanche, et avec treize personnes à diriger sur scène, cela n’a rien d’évident. J’ai d’ailleurs cru parfois devoir laisser tomber, face à l’ampleur de la tâche.

Pour finir, le webzine indépendant que nous sommes, aimerait avoir ton avis de jeune metteur en scène sur la difficulté de se faire connaître en étant jeune, peu connu et indépendant. Comment t’en sors-tu ?

On ne s’en sort pas vraiment, pour ne te rien cacher ! Des subventions, ou des mécénats seraient nécessaires pour un bon lancement, mais les critères d’obtentions sont généralement liés à un nombre de représentation fixe et non flexible. Je ne réponds pas vraiment à ces critères vraiment absurdes (ma gran’mère n’est par exemple pas née en Aveyron en 1890, malheureusement), et je prends au final des risques importants. Payer treize personnes chaque soir, alors que peu de gens nous connaissent, est un défi certain. Du coup je compte beaucoup sur le bouche à oreille, et sur des campagnes de pub sur les sites de location en ligne comme billetreduc.com. Cela coûte cher, mais je peux espérer aussi toucher un nouveau public. Quant au mécénat privé, c’est très rare pour le théâtre, peu de mécènes osent en prendre le risque, car n’acceptant pas de mettre en jeu leur image, avec du théâtre – le théâtre étant par essence subversif -, qui plus est si les comédiens sont inconnus.

Crédits photo: Antoine Martin

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En savoir +

Phèdre & Hippolyte
de Jean Racine
Musique de Jean-Sébastien Bach, extraite de la Passion selon Saint Matthieu, BWV 244.

avec
Yoann Boyer, Franck Cadoux, François Echassoux, Laure Espinat, Meräye Lacoste, Justine Le Pottier, et Christine Narovitch.
avec aussi
Aurélie Gallois, Joanna Brycht, Camille van Essen, Ondine Lacorne-Hebrard, Erika Peron.
costumes de Mathilde Gibeaux.
direction musicale et mise en scène de Charles Di Meglio.

au Théâtre du Tambour Royal,
94, rue du Faubourg du Temple, Passage Piver, 75011 Paris.
M° Belleville ou Goncourt.
du mardi 13 mai au samedi 7 juin,
tous les mardis, mercredis et vendredis à 20h, les samedis à 15h.

Réservation 01 48 06 72 34,
ou http://www.fnac.com/ » href= »http://www.fnac.com/ »>TheatreOnline.com->http://www.theatreonline.com/], [BilletReduc.com->http://www.billetreduc.com/], [Fnac &c.

1 commentaire

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  1. 1
    le Mardi 13 mai 2008
    Victoria a écrit :

    Je découvre ce jour,l’excellente interview de Charles Di Meglio qui m’a émerveillée avec son adaptation dernière de Salomé. Je reviens ce soir découvrir, en séance première, Phèdre et Hippolyte dont je mesure la difficulté de l’entreprise,et j’ai grand hâte de me délecter d’un texte si riche et d’une difficulté confondante. Je n’ai aucune crainte pourtant, quant à la mise en scène de M.Di Meglio chez qui je sens un pur génie,et ce,sans conteste…V.

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