Internet, un espace public pas ordinaire

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Dominique Cardon était de passage fin mars à la Cantine Numérique rennaise pour une petite conférence présentant sa typologie des réseaux sociaux qui, bien qu'établie il y a deux ans et malgré la profusion de nouveaux réseaux, reste tout à fait pertinente.

Depuis la publication de son essai La Démocratie Internet à l’automne dernier, le sociologue et chercheur chez Orange Labs Dominique Cardon a investi l’espace médiatique (en tout cas sur le web). Il faut dire que l’ouvrage, fluide et concis, présente une vision renouvelée de l’espace public virtuel. L’auteur y trace notamment les contours d’un web en « clair obscur », ni public, ni privé, où l’on dévoile de soi mais où surtout on fait vivre l’art de la conversation. Il fournit également un éclairage sur le débat autour de la « privacy » (qui concerne les paramètres de confidentialité), au cœur des craintes sur les réseaux sociaux.

Web 2.0 : les variables de la typologie

La typologie du web 2.0 présentée lors de la conférence se base sur deux variables importantes : la reconnaissance d’identités multiples que les gens revêtent selon les réseaux, mais également « in real life », et l’idée d’un « design de la visibilité ». Si les publications dans les médias traditionnels sont considérées comme publiques, sur le web des zones intermédiaires émergent. Les interactions qui y ont lieu concernent plus ou moins de personnes, de façon plus ou moins visible.

Dominique Cardon met particulièrement en avant deux types de visibilité sur les réseaux sociaux :

Une identité en paravent, par exemple des sites de rencontre où les membres se cachent derrière des critères précis et objectifs : âge, taille, sexualité….L’identité « réelle » se dévoile alors au fur et à mesure des échanges, jusqu’à une rencontre éventuelle.

Une identité en clair-obscur, qui correspond davantage à des plateformes de type Skyblog, Live Journal ou Facebook. On se montre et on se met en scène, mais à un groupe réduit de personnes avec qui on va partager son intimité. Les utilisateurs de Skyblog communiquent activement avec une quinzaine de personnes, tout comme sur Facebook. Les autres constituent un « public silencieux ». Une trop grande visibilité peut discréditer : « il a trop d’amis Facebook pour être honnête« .

La typologie établit également une distinction entre être et faire, et Dominique Cardon part du postulat qu’aujourd’hui on se fait de plus en plus connaître par ce que l’on fait, et non par ce que l’on est. Il aurait sûrement été intéressant de développer davantage cet aspect et d’étudier les motivations des acteurs, ou l’articulation entre pratiques professionnelles et amateurs.

Une véritable réappropriation des services ?

Deux exemples intéressants de réappropriation des réseaux par leurs usagers sont cités, soit grâce à la façon dont le service a été pensé, soit en contradiction.

* Le sacre de l’amateur*(1)

Un exemple de pratique amateur qui a explosé ces dernières années : la photo. Sur les réseaux, on retrouve la photo des petites choses du quotidien, en opposition à la photo traditionnelle et posée, encouragée également par les téléphones mobiles. Sur le principal site de partage de photos, Flickr, les photos sont publiques par défaut. Des connections entre utilisateurs peuvent alors se créer, qui n’avaient pas été imaginées. Dominique Cardon donne l’exemple un peu caricatural du groupe Flickr des repas d’avion : une communauté de grands voyageurs se crée d’une façon inédite.

* L’exemple de Friendster*

En 2004, Friendster était l’ancêtre de Facebook aux USA, seulement on ne pouvait être ami qu’avec les amis de ses amis. Les utilisateurs se sont donc mis à créer des « fakester », de faux profils pour avoir accès à d’autres personnes. Ceux-ci sont supprimés du site par Friendster, ce qui mène à une « manif virtuelle ». Deux utilisateurs créent alors Myspace, dont le réglage par défaut inclue Tom (l’un des deux créateurs), un clin d’œil aux fakesters. Peu à peu les musiciens se sont emparés de l’outil, un usage qui n’était pas prévu à l’origine.

Mon ami est un bookmark

La conférence se termine sur un nouveau thème à la mode, la sérendipité, ou le fait de tomber sur une information ou de faire une découverte de manière fortuite : les chercheurs d’information n’hésitent pas à naviguer, voire à se perdre au sein des liens hypertextes pour trouver au hasard d’une page, au détour d’un lien, au cœur d’un nœud, une information leur étant utile… alors même qu’ils ne savaient pas qu’ils la cherchaient vraiment.(2)

Les chercheurs du web social partagent des playlists, des sites, des bookmarks, et leurs amis, qui ne savent pas ce qu’ils cherchent, trouvent quels sont leur centres d’intérêt. Ce que mes amis aiment a de fortes chances de m’intéresser (postulat à la base de nombreux services de « curation ») : quitte à ne plus s’intéresser qu’à un nombre réduit de thématiques ? A se demander si le hasard a encore sa place dans la nébuleuse des réseaux…

Le support de la conférence :

(1) Du nom de l’ouvrage de Patrice Flichy, Le sacre de l’amateur, Le Seuil, 2010

(2) Extrait de Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9rendipit%C3%A9

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En savoir +

Dominique Cardon, La Démocratie Internet, Le Seuil, 2010

La typologie en détails : http://www.internetactu.net/2008/02/01/le-design-de-la-visibilite-un-essai-de-typologie-du-web-20/

A propos de l'auteur

Image de : Depuis 2004, Julia parcourt les festivals et les salles de concerts en quête de sensations musicales fortes et affiche un net penchant pour la scène indépendante montréalaise, le folk, l'électro et le rock. Malgré une enfance biberonnée à la culture populaire des années 90, sa bibliothèque ITunes n'affiche presque rien entre 1985 et 2000. Repêchée trois fois par le vote du public, Julia anime désormais la rubrique Musique avec Pascal et Laura. "Discordance m'a sauvée". Mon blog / Twitter

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