Incendies

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Réincarnation d'un tragédien grec, né au Liban, exilé en France puis au Québec, Wajdi Mouawad est, avant d'être comédien et metteur en scène, un véritable maître du langage. Il le maîtrise non seulement dans le choix de ses mots, mais aussi dans la façon dont il les assemble, en leur donnant un sens nouveau.

« L’enfance est un couteau planté dans la gorge. On ne le retire pas facilement. »

Les mots servent de parade, emplissent le vide et l’absence de l’autre, mais les mots permettent aussi d’avancer et de guérir. Pour Simon et Jeanne, les jumeaux d’Incendies, ces mots sont ceux de leur mère, Nawal, dans son testament.

Pour mieux arrêter de s’étouffer avec ce couteau, ils doivent le retirer en le plongeant plus profondément dans leur gorge, jusqu’à l’étranglement. Puisque « la mort n’est jamais la fin d’une histoire« , Nawal confie à ses enfants la quête de son propre passé, qu’ils devront parcourir pour remettre chacun une lettre. Plus de mots. L’une à leur père, qu’ils croyaient mort. Une à leur frère, dont ils ignoraient l’existence même. Tous deux ressuscités par les mots d’une morte.

Là où plus d’un réalisateur aurait pu se prendre les pieds dans le difficile exercice de l’adaptation cinématographique d’une pièce de théâtre, Denis Villeneuve a fait le choix de faire un film, et non pas de filmer du théâtre. En ça, Denis Villeneuve a donc modifié quelques passages, à couper certains personnages, mais pour mieux rendre l’essence de la pièce : la quête, les racines, l’amour, la haine, la guerre, les promesses.

Incendies est une pièce qui porte incroyablement bien son nom : elle nous entraîne dans le feu et les larmes d’un pays, qui n’est pas nommé, mais qu’on devine être le Liban. Dans le ventre d’un pays en train d’être ravagé par la guerre, la caméra de Villeneuve nous entraîne vers la jeunesse de Nawal. Sur ses pas, des années plus tard, dans un pays qui porte encore les séquelles de cette époque, nous suivons également ses enfants, partis découvrir le passé d’une mère qu’ils ne connaissaient visiblement pas. Difficile d’en dire plus sans gâcher l’intrigue au spectateur novice de la pièce. Mais il est bon de savoir qu’Incendies n’est pas que le feu des mitraillettes et des flammes, il est surtout celui qui nous pousse à agir et à réagir, comme le fait Nawal dans sa jeunesse, se levant parmi les cendres pour se venger.

Denis Villeneuve met à profit tous les ressorts du dispositif cinématographique pour rendre à l’œuvre de Mouawad l’ampleur qu’elle mérite sur grand écran. Les atrocités suggérées par la pièce apparaissent ici montrées, mais pas voyeuses. Les sons s’atténuent, pour mieux prendre de l’ampleur à la scène suivante. Une mélodie, cette rengaine génialement choisie pour ce film, accompagne le voyage au Liban, You and whose army? de Radiohead.

Mais tous les dispositifs de caméra et d’ingénierie son n’auraient été rien sans l’incroyable jeu des acteurs, tout particulièrement Jeanne (Mélissa Désormeaux-Poulin) et Nawal (Lubna Azabal). Face à un scénario lourd en émotions, les acteurs ici ont un jeu sobre tout en retenu, et en ne tombant pas dans le pathos, rendent le spectateur encore plus à même d’être touché. Comme dans toutes les pièces de Wajdi Mouawad, pour ne pas trop s’émouvoir, l’accent québécois vient apporter un brin de légèreté par touches successives, comme pour ne jamais faire oublier à ses spectateurs que les mots peuvent aussi faire rire.

Expérience théâtrale incroyable pour une expérience cinématographique tout aussi prenante, car le dispositif a beau changer, les mots restent les mêmes, toujours aussi puissants.

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Incendies, de Denis Villeneuve

En salles depuis le 12 janvier

Avec Lubna Azabal, Mélissa Désormeaux-Poulin, Maxim Gaudette

Sur Wajdi Mouawad : http://www.wajdimouawad.fr/

A propos de l'auteur

Image de : Virgile n’a pas écrit Les Bucoliques, ni L’Enéide. Il n’est pas poète, encore moins latin et surtout pas mort. D’ailleurs, il n’est même pas un il. Reniant ses héritages classiques, Virgile connaît toutes les répliques d'Indiana Jones et la Dernière Croisade, loupe son arrêt si elle a le dernier Margaret Atwood entre les mains, et a déjà survécu sur des sandwiches cornichons-moutarde. Elle va avoir tendance à considérer la publicité comme une forme d’art, se transformant en audio guide dans les couloirs du métro, les salles de cinéma et même devant du mobilier urbain qui n'en demandait pas tant. Outré, Virgile le poète s’en retourne aux Enfers pendant que Virgile l'anachronisme rêve d'embarquer pour un aller simple destination Osaka. Pour plus d'info: http://www.twitter.com/_Virgile

3 commentaires

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  1. 1
    Marine
    le Mercredi 19 janvier 2011
    Marine a écrit :

    Un compte rendu aussi fort que le film.

    Denis Villeneuve a eu bien du courage à s’attaquer à l’adaptation d’une pièce si puissante.

    Un regret sans doute : quelques coupes inadéquates, telle que celle du procès du père/fils, ainsi celle qui devrait montrer dans quel engagement politique se plonge Nawal avant son arrivée en prison!

    On en ressort plein des mots de Wajdi Mouawad, et cela fait du bien.

  2. 2
    Virgile
    le Mercredi 19 janvier 2011
    Virgile a écrit :

    Oui, mon grand regret est également le procès, qui par ailleurs était symboliquement très fort, et qui selon moi aurait bien rendu au cinéma.
    Mais bon, je me suis dit que le coup de la piscine était assez viable cinématographiquement parlant, surtout que les plans serrés sont absolument magnifiques à ce moment là. :)

  3. 3
    le Mercredi 19 janvier 2011
    Laurent a écrit :

    Je ne connaissais pas la pièce. Je suis allé voir ce film un peu à l’intuition. Sans trop savoir. Et quel coup de poing. Emotionnel ET cinématographique. Alors, après m’être renseigné, oui, on trouve quelque chose de théâtral dans ce film.
    On pense au Liban mais aussi à quelque conflit pas très éloigné géographiquement.
    D’ordinaire très réfractaire aux « films de guerre », si j’avais vu cette étiquette « film de guerre » que j’ai vue çà et là, je n’aurais peut-être pas découvert cette véritable pépite de cinéma.
    Un film qui va me rester longtemps en tête.
    Magistral.
    Et merci pour cette jolie critique.

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