HORS LA LOI, de Rachid Bouchareb – Polémique ta m#@!?? !

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Petit retour au calme sur Hors-La-Loi, le dernier film de Rachid Bouchareb – à qui l’on devait déjà Indigènes – un peu plus d’un mois après sa sortie quelque peu tumultueuse en salles. Et, malheureusement une fois encore, c’est plus de polémique que de cinéma dont il sera question ici.

Cannes 2010

Image de Quatre années qu’on en parlait : Indigènes, ce film qui avait réussi à faire bouger les choses là où beaucoup d’autres avaient échoué, allait avoir droit à une suite. Folie des productions ? Pas vraiment. Mêmes acteurs (excepté Sami Naceri, qui passe son tour à la case prison), même réalisateur, même équipe et, comme son prédécesseur, cette même aptitude à amener au débat. Hors-la-loi se place bel et bien dans la continuité d’Indigènes, mais de là à être une suite : non.

Et pourtant. Est-il vraiment utile de revenir sur la polémique dans ses faits ? Lors de l’annonce de sa sélection à Cannes, lors de sa projection, lors de sa sortie en salles, ce ne fut qu’un long défilé de manifestations plus ou moins hostiles, allant du sitting à la menace terroriste.

Tout arriva avec le député UMP Lionnel Luca. En avril 2010, il traite Bouchareb d’irresponsable, et pour cause : son film serait « négationniste » et « anti-français », et donnerait « une vision hémiplégique de l’Histoire ». Là où le bat blesse, c’est que Lionnel Luca n’a pas vu le film. Il aurait eu accès au scénario, ou plutôt à une version préparatoire que Bouchareb qualifiera plus tard d’obsolète, et c’est ce premier jet qui a été analysé comme approximatif par le Service Historique des Armées. Se basant sur ces déclarations, le député, très vite suivi par une cohorte d’honnêtes citoyens et d’autres politiques de tout bord (mais notamment du FN), a tout fait pour faire interdire Hors-la-loi, tout en reconnaissant n’avoir pas vu le film. Cerise sur le gâteau, le film de Bouchareb représentait l’Algérie, alors que la majorité du capital est français. Ce qui, d’après Luca, consisterait à salir l’image de la France avec l’argent de son contribuable (sic).

Mais qui est au juste Lionnel Luca ? Il ne s’agit pas de revenir en détail sur le CV de ce défenseur d’une (certaine) réalité historique (re-sic), partisan du rétablissement de la peine de mort, et adepte de déclarations retentissantes sur « ceux qui aux Antilles font toute sorte d’amalgames avec l’esclavage ne crachent pas sur le RMI des anciens colonisateurs » et sur les réfugiés Afghans de Calais qui  » S’ils étaient des hommes, ils se battraient aussi pour leur liberté, sur leur territoire » . Non.

Qui est-il vraiment pour avoir la prétention de pouvoir interdire un film ? Que des films comme Indigènes, ou Welcome de Philippe Lioret soient projetés à l’Assemblé, au Sénat ou ailleurs, en vue d’amener un débat sur une question de société n’est absolument pas un problème, bien au contraire – que ce débat aboutisse (Indigènes) ou pas (Welcome). Qu’un voisin, un cousin ou un concierge pense que tel film devrait être interdit n’est pas non plus un problème en soit. Juste une idiotie. Mais lorsque c’est un élu de la République qui est à l’origine de cet appel à la censure, voilà de quoi inquiéter sur la bonne santé d’une démocratie.

Novembre 2010.

Image de Une fois le film sorti en salle, c’est une autre polémique qui se déchaine : Rachid Bouchareb et son scénariste Lorelle sont accusés de plagiat par Farid Afiri et Philippe Roques, auteurs d’un scénario antérieur à celui d’Hors La Loi qu’ils considèrent comme bien trop semblable au leur. L’affaire est toujours en cours. Mais la principale différence entre avril et novembre 2010, c’est que le film de Bouchareb est enfin sorti en salle. Les polémiques n’ont pas cessé pour autant, c’est juste qu’à présent les gens ont vu le film, et espérons-le, beaucoup ont ainsi pu réaliser l’idiotie de parler d’un film sans l’avoir vu. Les débats se recentrent et posent la (bonne) question de savoir si le cinéma se doit d’être crédible historiquement ou non.

Plus que la (ré)écriture de l’Histoire par le cinéma, c’est l’adaptation de certaines de ces pages d’Histoire qui dérangent. Un film comme Opération Turquoise, d’Alain Tasma, traitant de l’intervention militaire française au Rwanda à la fin du génocide, sujet tout aussi polémique, n’avait pourtant pas fait tant de bruit qu’Hors-La-Loi. Alors qu’en est-il vraiment du traitement de la guerre d’Algérie au cinéma ?

Le critique et théoricien du cinéma Jean-Baptiste Thoret, lors d’un débat au sujet du film de Bouchareb sur la chaîne France 24 (disponible ici : http://www.france24.com/fr/20100923-debate-france-24-cinema-reecrit-histoire-bouchareb-polemique-france-algerie) note deux aspects très intéressants du « film historique ». Premièrement, qu’un film qui traite directement de l’Histoire fera tout pour se « fictionnaliser » au maximum, s’éloigner le plus possible des terribles lignes de l’Histoire, et ainsi légitimer son romanesque. Une fiction d’époque fera au contraire le maximum pour être la plus crédible possible historiquement alors qu’elle traite pourtant d’une histoire fantasmée. Thoret signale également que l’Histoire au cinéma, s’il elle se fait toujours attendre en France (Hors La Loi sort près de 60 ans après l’indépendance Algérienne), n’est pas si longue à la détente de l’autre côté de l’Atlantique. Hollywood n’a mis que quelques mois pour traiter de la guerre du Vietnam ou de quelques années pour le 11 Septembre – le cinéma ici prenant un rôle cicatriciel. En conclusion, toujours selon Jean-Baptiste Thoret, si Hors La Loi, a tant fait parler de lui c’est qu’il a malgré tout un rapport malsain avec l’histoire qu’il traite. Une histoire qui aurait beaucoup trop tardé à être filmée. Tout cela en plus d’être un mauvais film.

Post-scriptum.

Car oui, Hors La Loi, malgré toute la sympathie qu’il attire (du moins, pour l’auteur de ces lignes), est surtout un film assez bancal et passablement ennuyeux. Il souffre notamment de longueurs, d’une direction décevante (mention spéciale à Sami Bouajila, d’habitude très bon, il faut le revoir chez Téchiné ou dans Indigènes, qui interprète ici l’un des frères responsables du FLN à Paris comme une sorte de Malcom X en carton-pâte passé à la machine) et d’une mise en scène racoleuse qui se veut scorsesienne (mais n’est pas Martin Scorsese qui veut).

Seul Jamel Debbouze et le chef opérateur tirent visiblement leur épingle du jeu. Le premier, toujours juste, s’avère être, malgré ses détracteurs, l’un des acteurs les plus intéressants de sa génération, tandis que le second rehausse le film de sa contribution plastique.

Mais malgré ce résultat forcément en deçà des espérances placées en lui, le film de Bouchareb ne méritait pas une telle polémique, dénuée de toute intelligence.

La bande-annonce :

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Hors La Loi, de Rachid Bouchareb

Avec Jamel Debbouze, Sami Bouajila, Roschdy Zem, Bernard Blancan…
Encore dans quelques salles depuis le 22 Septembre 2010
Durée : 2h18

A propos de l'auteur

Image de : Né au beau milieu de l'année 1986, 60 ans jour pour jour après Marilyn, Arnaud n'a rien de la blonde pulpeuse. Très tôt bercé par les courts métrages de Charlie Chaplin, les épisodes de Ça Cartoon et le film Les 7 Mercenaires, qu'il regardait tous les dimanches - joyeux programme - il plongea bien trop vite, passionné par cet art dévorant qu'est le cinéma. Quelques années plus tard, refaisant enfin surface dans le monde réel un bref instant après des années d'inexistence, il se cogna sur une pile de livres... C'était trop tard, il avait déjà recoulé : nouvelle passion qui accompagnerait la première, la lecture et l'écriture seront ses nouvelles compagnes. Depuis, on n'a jamais revu Arnaud.

6 commentaires

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  1. 1
    le Vendredi 29 octobre 2010
    rico a écrit :

    « Thoret signale également que l’Histoire au cinéma, s’il elle se fait toujours attendre en France (Hors La Loi sort près de 60 ans après l’indépendance Algérienne), n’est pas si longue à la détente de l’autre côté de l’Atlantique. Hollywood n’a mis que quelques mois pour traiter de la guerre du Vietnam …  »
    cliché !
    http://manifpn2012.canalblog.com/archives/2010/05/26/18016885.html
    pour le Vietnam, on ne peut pas vraiment dire qu’Apocalypse now (sorti 4 ans après la fin de la guerre) soit d’une grande valeur historique

  2. 2
    le Mardi 16 novembre 2010
    Lionnel LUCA a écrit :

    Quand on prétend donner des leçons de morale on s’informe correctement à défaut d’avoir l’honnêteté intellectuelle sinon professionnelle d’interroger celui qu’on veut mettre en cause.

    Mais l’objectif consiste à disqualifier pour mieux discréditer ; c’est reconnaître être bien faible dans son argumentaire pour procéder ainsi.

    Sans vouloir vous convaincre :

    1. Le film colle parfaitement au scénario et n’est pas obsolète (simplement la scène de Sétif a été réduite de 25 à 6 minutes)
    2. Vous me faîtes dire ce que je n’ai jamais dit et surtout vous faîtes croire que j’ai prononcé des propos insultants quand vous indiquez le terme SIC.
    3. Je n’ai jamais voulu faire interdire le film et je l’ai souvent répété ; vous me prêtez des intentions que d’autres ont pu avoir.
    4. J’ai tout fait pour que ce film ne représente pas la France et j’ai obtenu gain de cause ce qui me suffisait.
    5. Ce film est une insulte à la France, à son armée et à sa police par son simplisme consternant. C’est surtout un mensonge, une caricature qui ne satisfait que les ignorants et les militants.

    Ce film est heureusement médiocre et un échec populaire. Il n’intéresse déjà plus personne et c’est une bonne nouvelle car il ravive des plaies ou lieu de les cicatriser.

    Lionnel LUCA

  3. 3
    le Mardi 16 novembre 2010
    Mordecaim a écrit :

    » S’ils étaient des hommes, ils se battraient aussi pour leur liberté, sur leur territoire »

    S’ils sont des hommes, ils ont toute liberté de partir de zones qu’ils considèrent trop dangereuses pour leur personne, même si cela n’est pas la hauteur du courage. Il me semble que la grande majorité du peuple français évite avec soin l’armée; pourtant on ne les déporte pas comme des chiens. C’est que la liberté n’est pas un acquis des armes mais un droit de naissance.

    Peut-être que si vous n’étiez pas une personne aussi détestable, vous ne seriez pas aussi détesté?

  4. 4
    le Mercredi 17 novembre 2010
    Flavien a écrit :

    Les détracteurs de ce film ont bien raison!
    A quand un film sur la guerre d’Algérie véritablement honnête? Un film où nous pourrions enfin voir notre belle et bonne armée comme ce qu’elle a réellement été en ces sombres années, durant lesquelles les vilains colonisés – probablement trop susceptibles, de vrais sauvages – n’entendaient pas se laisser imposer la domination française, pourtant enveloppée de cette juste douceur qui la caractérise. Un film qui, projeté dans les salles de notre belle Fraaaaance, nous donnerait envie de nous lever et de saluer nos camarades soldats la larme à l’oeil, tandis que vibreraient en nous les échos de l’hymne nationale. Les enfants agiteraient des drapeaux bleu-blanc-rouge dans la file du cinéma et le portrait du Maréchal trônerait fièrement au dessus de son entrée, comme pour nous rappeler l’honneur que l’histoire française doit nous inspirer.
    Ah mais… Que m’arrive-t-il?! Je crois que… Mais oui! Je m’en souviens maintenant! C’est donc la raison pour laquelle un tel film n’a pas encore été réalisé? J’en tremble d’horreur, moi qui avait foi en l’humanisme sans limite de notre corps républicain de tueurs professionnels. Je viens de me rappeler que la France a assassiné, torturé, extorqué, volé l’Algérie et les algériens, et que ces plaies sont restées béantes, bonnes à pourrir sous le soleil. Je viens de me rappeler de l’enfer déchaîné sur ces terres au nom de la patrie. Je viens aussi de me souvenir de l’OAS et des massacres policiers à Paris. Je viens de… Oh non! Je viens de me souvenir d’un autre film: La Bataille d’Alger.
    Mais je ne suis qu’un « ignorant, ou un militant », au choix… Cela, seul Dieu et l’Ump pourraient le savoir.

  5. 5
    Arnaud Cassam-Chenaï
    le Mercredi 17 novembre 2010
    Arnaud Cassam-Chenaï a écrit :

    @Rico : Je suis bien d’accord sur le fait que HORS LA LOI n’est pas le premier film sur la guerre d’Algérie, comme sur le fait que APOCALYPSE NOW est un film non représentatif de la guerre du Vietnam.

    Cependant, il est bon aussi à noter que la majeur partie des films sur ce sujet cités dans votre lien et réalisés aux lendemains de la guerre d’Algérie (notamment les plus emblématiques RAS ou LA BATAILLE D’ALGER) ont été censurés à la même époque. Ils existaient, mais n’était pas visibles.

    Mais merci pour votre commentaire et pour ce lien des plus interressants.

  6. 6
    Arnaud Cassam-Chenaï
    le Mercredi 17 novembre 2010
    Arnaud Cassam-Chenaï a écrit :

    @ M. Luca :

    Tout d’abord, merci à vous d’avoir pris le temps de répondre à mon article. Avoir des retours sur son papier est toujours une excellente chose, qu’ils soient agréables pour son auteur, ou non. Et c’est très sincèrement que je m’excuse si certains de vos propos ont pu être rapportés de façon erronée.

    Cependant, en essayant peut être de vous convaincre, un tout petit peu, j’aimerais revenir sur la notion de « disqualifier pour mieux discréditer ». Cela ressemble beaucoup à la stratégie qui a été employée par les détracteurs du film afin de faire enfler la polémique à l’époque du Festival de Cannes.

    - La polémique sur la véracité historique du film dont vous avez été l’initiateur (accordez-le-moi) portait essentiellement sur ces scènes là. Polémiquer sur une scène d’ouverture, et disqualifier le discours premier d’un film, contribue beaucoup à son discrédit.

    - Les scènes des massacres de Sétif, comme vous l’accordez vous même, ont été réduites de 19 minutes ce qui démontre une réelle volonté d’apaisement de la part du réalisateur

    - D’après ma conception du cinéma, la vision de HORS-LA-LOI me donne plutôt l’impression d’un film qui se rate sur un sujet plutôt honorable, ou en tout cas qu’on ne peut nullement reprocher. Il s’agit de l’histoire de trois frères que l’Histoire (la guerre d’Algérie, le FLN, les attentats…) détruit. Je ne vois pas où se cache la polémique. Pour parler en termes de personnages, je trouve par exemple que l’on ne s’attarde jamais trop sur le personnage joué par Jamel Debbouze, qui semble incarner un entre-deux, voulant vivre son french way of life… Cela peut être mal perçu, mais autant d’un côté que de l’autre. Mais dans tous les cas HORS LA LOI reste un film, et montrer le(s) massacre(s) de Sétif est un moyen d’amener une situation cinématographique.

    - Ce film, et c’est là que nous sommes d’accord, n’est pas très bon (même si votre avis est tranché). Vous le trouvez médiocre ici et de meilleure facture là : http://www.youtube.com/watch?v=bnRVlLmHHS4 à 2 min 9 s). Mon idée était de le défendre malgré ses défauts. Je m’excuse une fois de plus pour certaines approximations. Mais n’en faites vous pas également lorsque vois dites que le film de M.Bouchareb compare la police française à la Gestapo (ici, à 0 min 26 s : http://www.youtube.com/watch?v=bnRVlLmHHS4) ? Loin de moi l’idée de vouloir stigmatiser qui que ce soit, mais il me semblait indéniable que dans cette histoire la police de Maurice Papon (ou plutôt certains des policiers sous les ordres de Papon) n’ont pas été des plus respectueuses aux valeurs premières de la République.

    - Même si ce film souffre d’un « simplisme consternant », ces œuvres sont nécessaires pour amener à un débat, et non une polémique douteuse. M. Bouchareb s’y est exprimé non pas comme cinéaste franco-algérien, mais comme cinéaste avant tout. Mais comme je tentais de le démontrer dans mon article, ce « simplisme consternant » ne semble choquer, diviser ou faire polémique que lorsqu’il est question de la guerre d’Algérie ou de certains pans de l’histoire coloniale française.

    Vous parlez de cicatrices et de plaies. Reconnaître les erreurs du passé est au contraire une démarche d’apaisement. Il ne peut y avoir de pardon dans l’oubli.

    Très cordialement.

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