Holy Motors : itinéraire d’un métamorphe

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Un après sa première projection à Cannes, retour sur cet OVNI cinématographique qui continue d'exercer son étrange fascination....

Le film débute en introspection personnelle. Spectateur de lui-même, l’impossible Carax se met en scène avec un plaisir solitaire. Le réalisateur observe une salle de cinéma comble, aux spectateurs figés dans l’intensité d’une toile à l’obscurité salvatrice.

De l’aube à l’aube, on suit la trajectoire d’Oscar, personnage itinérant, tour à tour vieille femme, dessin animé, créature monstrueuse, père de famille, musicien, tueur, et vieil homme.

Une femme l’accompagne, Céline, qui, aux commandes d’une limousine, transporte le personnage dans Paris et ses alentours. Car Oscar a rendez-vous avec son double. Ou peut-être ses doubles ? À la poursuite de chimères, Oscar se mue en prédateur, dont l’instinct de survie dépend des artifices. Il rôde, dans une quête d’absolu, qu’il se plaît à nommer « la beauté du geste ». De la cause et de l’effet. Mais à quel prix ?

Holy Motors

L’interprétation de Denis Lavant, subtile mais névrosée, ne manque pas de relief (pour changer). De cet acteur fétiche de Carax, on aurait pu craindre le pire. Se jeter dans une surenchère polymorphe, et ainsi tout se permettre, avec une liberté d’action, de directions qui auraient pu étouffer le film, tant l’on ne voit pas le lien entre tous les personnages. Aucune scène n’ayant de rapport direct avec les autres.

Le fil change, le film continue, les métamorphoses physiques se superposent, et l’on comprend l’audace de cette énorme machine. Réapprendre à vivre, redécouvrir une réalité à travers de multiples figures cinématographiques ; le mélodrame, la comédie musicale, la « motion capture », le film noir… C’est un hommage surréaliste, aux émotions dont on ne contrôle pas la puissance.

Carax nous rappelle, non sans mélancolie, que l’on ne maîtrise pas l’industrie du rêve mais qu’on peut lui redonner ses lettres de noblesse. Redonner le goût du cinéma aux plus blasés et nihilistes d’entre nous. Pour la beauté du geste.

En témoigne cette scène, la parenthèse musicale du film, où Kylie Minogue (l’actrice !) telle une vierge effarouchée, chante avec tristesse un amour s’envolant vers une fin dramatique.

Oscar, subjugué, fantôme amoureux, impuissant, ne fera rien qui puisse contrarier le destin de cette poupée tragique.

Carax se permet toutes les audaces, les dérives, et, miracle! Il suscite un immense flot d’émotions chez le spectateur.

On se rappelle également de Monsieur Merde, personnage tiré du film Tokyo ! composé de 3 courts-métrages réalisés par 3 réalisateurs différents (Interior design de Michel Gondry, Merde de Leos Carax lui-même et Shaking Tokyo de Bong Joon-ho) sorti en 2008. L’histoire de cette ignoble créature semant la panique et la mort dans la ville de Tokyo, la créature des égouts, que Carax reprend à juste titre dans Holy Motors. La scène où Monsieur Merde enlève la sublime Eva Mendes, dans le fameux paradoxe de la belle et la bête, avant de l’emmener dans les égouts et de lui demander de chanter en burqa face à lui.

Il n’y a pas d’explication rationnelle, puisque l’inexplicable se passe de commentaires. C’est triste, grisant et virtuose, et l’on ne se lasse pas de s’approprier l’œuvre, pour les mêmes raisons que l’on a commencé. Pour la beauté du geste.

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Holy Motors
De : Leos Carax
Avec : Denis Lavant, Edith Scob
Durée : 1h55

A propos de l'auteur

Image de : Parisienne, j'ai suivi une formation de scénariste et réalisatrice en école de cinéma. Fascinée depuis toujours par le 7ème art et les expressions visuelles incongrues, j'ai manifesté très tôt un goût pour l'écriture. J'aime jouer avec les mots, (parfois un peu trop). J'essaie de développer une rigueur d'analyse afin de saisir au mieux l'essence de la vision d'un cinéaste. L'observation est mon mot d'ordre. L'art étant bien évidemment subjectif, j'attache une grande importance au libre arbitre en terme d'opinions artistiques. Je compte me concentrer dans les mois à venir sur plusieurs projets d'écriture de moyens métrages.

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