Hadestown, l’Opéra folk

par |
En réécrivant le mythe d’Orphée et d’Eurydice dans un monde apocalyptique post-Grande Dépression, Anaïs Mitchell nous livre, sur une orchestration de Michael Chorney, un « opéra folk » incroyable de justesse, de rythme et de conviction. Cette épopée lyrique nous transporte dans un univers sombre et mélancolique... Hadestown est un album à écouter absolument.

Dans la mythologie, Orphée le poète est éperdument amoureux de sa femme Eurydice. Alors que celle-ci meurt tragiquement, Orphée, inconsolable, entonne jour et nuit des chansons tellement tristes qu’elles font même s’émouvoir les Dieux. Persuadé qu’il peut la ramener dans le monde des vivants, il descend dans les Enfers et réussit à convaincre Hadès et Perséphone de la laisser remonter à la surface avec lui. Une condition : il devra avancer vers la sortie sans jamais se retourner, s’il avait le malheur de le faire avant qu’ils aient tous deux atteints la surface, elle restera aux Enfers. Alors qu’il pose un pied sur la rive, il oublie ce détail, se retourne, et Eurydice disparaît à jamais.

La transposition du monde souterrain de la mythologie à Hadestown est impressionnante de lucidité vis-à-vis de la crise actuelle, même si Anaïs Mitchell a écrit la plupart de ses chansons entre 2000 et 2006, soit avant le crash de 2008. Elle voulait en effet un opéra qui soit intemporel…

Dans ce monde en crise, une ville emmurée souterraine (« A walled city under the ground »), Hadestown, survit tant bien que mal, sous le joug d’un Hadès dictatorial, qui se nourrit de la peur de la misère de ses habitants, les endoctrinant par le travail en leur ôtant leur liberté, notamment la possibilité de partir de la ville afin de revoir la lumière du jour.

L’album commence sur un duo entre Orphée (Justin Vernon) et Eurydice (Anaïs Mitchell) qui viennent de se marier. Dans cette époque aux lendemains sombres, cette dernière s’inquiète de leur survie (Wedding Song) : « Lover tell me if you’re not able, who’s gonna lay the wedding table ? / Times being what they are, dark, and getting darker all the time». Mais Orphée ne semble pas s’inquiéter, et prétend qu’ils survivront grâce à ses chansons.

Sur un air bluesy plus qu’entraînant, dans une gare qui s’anime aux clickty-clack et aux vapeurs des trains, les chœurs chantent la destination d’Hadestown, « Either go to Hell or to Hadestown, / Ain’t no difference any more » (Way Down Hadestown). On dit que les personnes qui s’y rendent n’en reviennent jamais… ce qui n’empêche pas Eurydice de s’imaginer un monde riche et sûr dans cette ville souterraine (« Mr. Hades is a mighty king »).

Image de Hermès

Aidé par la voix caverneuse de Greg Brown, aux tonalités qui ne sont pas sans rappeler un Mark Lanegan enroué, Hadès interpelle Eurydice (Hey Little Songbird) et la séduit, l’appâtant avec les promesses de richesse d’Hadestown.

Eurydice succombe (Gone, I’m Gone) malgré son amour pour Orphée (dans des paroles certes un peu kitsch « Orpheus my heart is yours, always is, and will be »), son sens de la survie est plus fort (« it’s my gut I can’t ignore / Orpheus, I’m hungry »). S’il nous prenait l’envie de la blâmer, les trois voix des Moires (Petra, Rachel et Tanya Haden) nous rappellent que « You can have your principles, / When you’ve got a bellyfull, / But hunger has a way with you / There’s no telling what you’re gonna do » sur un air de gospel au refrain endiablé de When the Chips are Down.

Désemparé, Orphée veut retrouver Eurydice, et Hermès (Ben Knox Miller prête ici sa voix au Dieu des voyageurs) lui indique le chemin pour se rendre jusqu’à Hadestown. On regrette certes un peu le refrain très larmoyant de Wait for Me, mais sauvé par le murmure qu’est la voix de Ben Knox Miller.

De retour à Hadestown, Hadès endoctrine ses foules dans une rengaine qui boucle le cercle vicieux de la peur via la construction d’un mur autour de la ville, dans une chanson aux paroles plus que doubles de sens (construire un mur pour rester libre?):

HADES : Who do we call the enemy, my children, my children ?

CHŒUR : Who do we call the enemy, the enemy is poverty, the wall keeps out the enemy, and we build a wall to keep us free.

HADES : Because we have what they have not, my children, my children, because they want what we have got, my children, my children.

CHŒUR : Because we have what they have not, because they want what we have got, the enemy is poverty, and the wall keeps out the enemy, and we build a wall to keep us free, that’s why we build a wall, we build a wall to keep us free.

Image de Hadès Mais l’autre côté d’Hadestown est beaucoup moins glauque et beaucoup plus jazzy. Dans un speakeasy tenu par Perséphone (la voix chaude d’Ani DiFranco incarne le personnage à merveille), elle propose pour pas grand chose, un peu de bonheur en bouteille si jamais « six feet under is getting under your skin ». C’est là que « the Lady of the Underground » rencontre Orphée, arrivé à Hadestown à la recherche d’Eurydice…

On ne vous en dira pas plus… mais le reste de la transposition du mythe grec fonctionne tout aussi bien que ce début, porté par des paroles incroyables et une musique hors pair. On regrette parfois quelques chansons « de trop » dans la seconde moitié de l’album, notamment celle d’Eurydice (Flowers), où la voix hésitante d’Anaïs Mitchell passe difficilement. Mais, sur un album de 20 chansons, une de trop, et surtout face à la qualité de certaines (Way Down Hadestown, When the Chips are Down et Why we build a wall), on l’oublie bien vite.

Folk ? Oh que oui.
Opéra ? Sûrement.

On aime le concept, jusqu’à l’artwork à l’esthétique très comics, rappelant Sin City, ainsi que le pourquoi de l’entreprise : « J’ai reconnu dans le personnage d’Orphée ce que beaucoup d’artistes ressentent : un optimisme à tout épreuve. Sous terre, les règles sont les règles, les morts sont morts et ne reviennent pas à la vie. Mais Orphée pense que s’il chante / joue / écrit quelque chose d’assez beau, alors peut-être qu’il peut faire l’impossible, émouvoir un cœur de pierre, atteindre quelqu’un… ». En tout cas, Anaïs Mitchell semble avoir atteint son but : nous sommes conquis.

CAST

HADES – Greg Brown
PERSEPHONE – Ani DiFranco
ORPHEUS – Justin Vernon (of Bon Iver)
EURYDICE – Anaïs Mitchell
HERMES – Ben Knox Miller (of The Low Anthem)
FATES – The Haden Triplets (Petra, Rachel & Tanya)

Partager !

En savoir +

A propos de l'auteur

Image de : Virgile n’a pas écrit Les Bucoliques, ni L’Enéide. Il n’est pas poète, encore moins latin et surtout pas mort. D’ailleurs, il n’est même pas un il. Reniant ses héritages classiques, Virgile connaît toutes les répliques d'Indiana Jones et la Dernière Croisade, loupe son arrêt si elle a le dernier Margaret Atwood entre les mains, et a déjà survécu sur des sandwiches cornichons-moutarde. Elle va avoir tendance à considérer la publicité comme une forme d’art, se transformant en audio guide dans les couloirs du métro, les salles de cinéma et même devant du mobilier urbain qui n'en demandait pas tant. Outré, Virgile le poète s’en retourne aux Enfers pendant que Virgile l'anachronisme rêve d'embarquer pour un aller simple destination Osaka. Pour plus d'info: http://www.twitter.com/_Virgile

1 commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires
  1. 1
    le Dimanche 15 janvier 2012
    HERVE OUDET a écrit :

    Bonjour Virgile, si vous souhaitez chroniquer le nouvel album d’Anais Mitchell, merci de me contacter.

    Hervé Oudet

Réagissez à cet article