Gratuit vs. Payant – le cas de Rue89

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Dans le cadre de son dossier « Gratuit vs. Payant : quel modèle économique pour la presse en ligne ? », Discordance a interviewé des professionnels de l’information en ligne sur leurs points de vue quant aux modèles économiques qui se profilent. Cette semaine, rencontre avec Laurent Mauriac, directeur général de Rue89, et ancien journaliste de Libération, tout comme ses confrères Pierre Haski et Pascal Riché.

Vous avez créé Rue89 en mai 2007, alors que se profilaient les difficultés liées à la crise de la publicité. Ça n’a pas été compliqué de lancer un site qui base son modèle sur des revenus publicitaires en pleine crise de la publicité ?

Image de Rue89 À l’époque, il y avait une crise de la presse qui était là depuis plusieurs années, mais pas encore de crise économique. La crise des revenus publicitaires est arrivée après. Mais en effet, on vit la crise aujourd’hui : le chiffre d’affaires publicitaire augmente moins vite que notre audience. Celle-ci a doublé l’an dernier, pas nos revenus. C’est pour ça qu’on a développé, dès la création du site, d’autres sources de revenus : elles nous permettent de nous rapprocher de l’équilibre, même si on n’y est pas encore. On était très près de l’équilibre au 4ème trimestre 2009. On a fait un business plan qui tient compte de la crise, et qui ne parie pas sur une reprise économique. On devrait atteindre ainsi l’équilibre en 2011.

Quelles sont vos différentes sources de revenus justement ? Pensez-vous que la diversification est indispensable économiquement ?

On a développé de la prestation de services, avec par exemple du développement de site pour des clients, des formations pour journalistes à l’écriture web, à la vidéo, à la photo, au référencement… On propose aussi un mur de petites annonces pour les particuliers, ou des opérations spéciales et des partenariats pour les annonceurs. Notre modèle économique s’appuie sur la marque Rue 89 pour développer le plus de sources de revenus possibles, qui ajoutées les unes aux autres vont nous permettre d’arriver à l’équilibre.

Vous avez levé 1 million d’euros en juin 2008 en annonçant l’équilibre pour fin 2009, aujourd’hui vous levez 740 000 euros en annonçant l’équilibre pour 2011. Ça n’inquiète pas vos ceux qui vous financent ?

Juin 2008, c’était avant la crise. Elle est arrivée juste après la première levée de fonds, et donc malgré la progression de nos revenus, nous n’avons pas réussi à atteindre l’équilibre dans les délais prévus. Ça a pris du retard à cause de la crise, mais c’est en cours. Ceux qui nous financent voient que l’écart entre les recettes et les dépenses diminue, et c’est ce qui compte le plus.

Est-ce une volonté pour vous de défendre le web gratuit ? N’avez-vous pas pour projet de monétiser certains contenus dans l’avenir ?

Image de Le payant me parait antinomique avec le web. C’est en décalage complet avec le comportement des gens sur internet. C’est une erreur de considérer Internet comme un média de diffusion, qui permet de monétiser des contenus : c’est avant tout un réseau, un espace de communication plutôt qu’un espace de diffusion. Avec le web, on est dans un espace horizontal bien plus que vertical. Tout l’écosystème du web est fondé sur la gratuité : les liens hypertextes, la circulation de l’info, etc. C’est ce qui est au cœur de notre modèle : une grande partie de notre trafic vient d’autres sites, de blogs ou de sites d’actualité.

Pour nous, proposer de l’information gratuite n’est pas seulement une volonté économique, mais aussi journalistique. Avec le Net, on dispose d’un modèle plus léger, du fait notamment de la disparition des frais de fabrication et de distribution : on peut réussir à produire un journalisme de qualité sans le faire payer, et ainsi le démocratiser. Nous n’avons donc pas l’intention de faire payer les contenus, parce qu’on veut rester un site d’information gratuit. Mais on est en train de réfléchir à faire payer des fonctionnalités premium. Il y a en effet des lecteurs de Rue 89 qui seraient prêts à payer pour des fonctions de personnalisation, ce qui pourrait être une nouvelle source de revenus.

Avec le gratuit, pensez-vous que les pure players puissent être amenés à remplacer la presse traditionnelle ?

Nous sommes dans une période transition, et je pense que les frontières vont tendre à s’effacer. Le papier va perdre de son importance, alors que tout le numérique, et notamment le web, va en prendre de plus en plus. À côté, certains pure players comme Bakchich ou Mediapart se mettent au papier, donc on peut imaginer que ce sont des différences qui vont s’estomper. Ce qui est sûr, c’est qu’on a un avantage : des équipes plus légères, une plus grande agilité par rapport au numérique, etc. Vu les changements qui s’annoncent, ça nous donne quand même de sérieux atouts. Les grosses machines comme les quotidiens vont forcément souffrir un peu et à l’arrivée, c’est ceux qui auront le mieux réussi la transition vers le numérique qui s’en sortiront. Il faut clairement que la presse se bouge plus vite, qu’elle prenne plus de risques, pour mieux s’adapter.

Qu’est-ce qui pourrait aider justement la presse en général aujourd’hui pour qu’elle traverse plus facilement la crise ?

Image de Il n’y a pas de recette miracle, la presse est un secteur particulier, qui ne répond pas forcément aux lois classiques de l’économie, et qui depuis le début gagne peu d’argent avec son activité propre. Il y a toujours eu des sources de financements complémentaires, comme nous le faisons avec les formations actuellement. Il y a aussi beaucoup de titres qui vivent sur des augmentations régulières du capital, parce qu’il y a toujours des investisseurs qui sont très intéressés par ce secteur, et qui ont un comportement de mécènes, à l’instar de ce qui se passe avec France Soir en ce moment.

En parlant de mécénat, vous allez lancer bientôt une plateforme de rétribution volontaire ?

Oui, c’est un système qui va permettre de mettre en relation des sites d’info et des blogs avec des lecteurs. On cible des gens qui sont conscients des difficultés que traverse la presse, qui sont attachés à une information indépendante, et qui d’un point de vue citoyen peuvent penser que contribuer financièrement à la production de l’info soit un geste utile. Ça ne va pas forcément intéresser le grand public, donc ça ne sera pas la martingale : ça sera un petit complément de revenu, qui en s’ajoutant aux autres, contribuera à notre modèle économique.

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Le site de Rue89 : http://www.rue89.com/

A propos de l'auteur

Image de : En plus de travailler dans la promotion musicale, Benjamin aime passer son temps perdu à écrire sur les médias en général, la théorie du cinéma, l'économie des NTIC ou encore la transformation de l'industrie musicale. Sinon, il adore les salles de concert qui sentent la sueur, les films de plus de trois heures sur l'histoire des Etats-Unis, la techno planante au petit matin, les hot-dogs, les papiers gonzos, la radio, la vodka, le rock qui envoie, les polars de 800 pages avec des personnages orduriers, les documentaires sur la CIA, et puis surtout les yaourts et les glaces.

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