Gratuit vs. Payant – le cas de Mediapart

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Dans le cadre de son dossier « Gratuit vs. Payant : quel modèle économique pour la presse en ligne ? », Discordance a interviewé des professionnels de l’information online sur leur points de vue quant aux modèles économiques qui se profilent.

Cette semaine, nous avons rencontré Sophie Dufau, rédactrice en chef adjointe de Mediapart et chargée de cours au centre universitaire d’enseignement du journalisme (CUEJ).

A chaque fois que l’on parle de supports d’informations, on évoque la fameuse « crise de l’information » et ses composantes (crises financière, crise de confiance, etc.). Avez-vous pu ressentir concrètement ces phénomènes ?

Nous venons pratiquement tous de la presse écrite – je viens de Libération, d’autres sont issus du Monde, de la Tribune, etc. Le désaveu des lecteurs pour la presse, on l’a vécu in situ. Après, le fait d’être sur Internet et dans un média participatif inverse en partie la courbe de mécontentement. Les gens peuvent poser des questions aux journalistes, qui leur répondent. Le fait de pouvoir mettre en pièce jointe ses sources directes permet également de crédibiliser le journalisme. Quoi qu’il en soit, chez nous et même chez les plus jeunes, le métier de journaliste est tombé de son piédestal. Cela implique plus de prudences, plus de vérifications, moins de phrases péremptoires. Enfin, c’est à une petite échelle, on est un petit site.

Dans le document « le projet Mediapart », vous évoquez l’objectif d’arriver au chiffre de 65 000 adhérents en mars 2011. Combien d’adhérents avez-vous à l’heure d’aujourd’hui ? Pensez-vous pouvoir atteindre votre objectif financier en 2011 ?

Image de mediapart2 Nous avons effectivement revu nos objectifs à la baisse. Aujourd’hui, nous avons environ 20 000 abonnés individuels et l’équivalent de 5000 abonnements collectifs (entreprises, bibliothèques, etc.). En principe, notre taux de TVA devrait être aligné sur celui de la presse classique, c’est-à-dire qu’il passera de 19,6 % à 2,10%. Cela nous permettra de vivre avec moins d’abonnés. En revanche, la courbe d’abonnement est toujours en hausse – nous avons chaque jour de nouveaux abonnés, au minimum dix. Et bien qu’il faille continuer à trouver des abonnés tous les jours, l’augmentation de capital lancée il y a dix mois nous permet d’être tranquilles pour les deux ans à venir.

Vous affirmez plus loin dans le même texte : « En quatrième année, le site permet déjà de dégager une forte rentabilité ». Est-ce toujours d’actualité, du moins est-ce toujours envisageable ?

Pour l’instant, on « mange » du capital. Il nous faudrait 40 000 abonnés pour être rentable. Pour autant, nous avons pu faire une augmentation de capital, car des gens croient à notre projet, pensent que nous avons eu la bonne intention.

Vous avez sorti deux numéros papiers ainsi qu’un livre. Quel est le but premier de ces productions : faire de la pub ou rapporter des fonds ?

À l’origine, c’est un projet éditorial. Nous l’avons fait avant tout par envie. Après, ces deux initiatives permettent de toucher des lecteurs différents, ceux des kiosques et ceux des librairies. À la différence que le numéro en kiosque est entièrement composé d’articles déjà parus sur le site tandis que le livre se compose également de papiers inédits. C’est également une manière de réutiliser nos contenus qui ne sont pas périssables dans la journée.

Toujours sur les cahiers trimestriels, combien d’exemplaires devez-vous vendre pour rentrer dans vos frais ? Était-ce le cas pour le numéro 1 ?

Pour le numéro 1, nous n’avons ni gagné, ni perdu de l’argent – environ 13 500 exemplaires ont été écoulés. Nous avons donc lancé un deuxième numéro. En revanche, le livre se vend bien, et nous allons récupérer de l’argent en droits d’auteur.

Avez-vous d’autres projets à venir ?

Pour le moment, on reste dans des projets qu’on est capable de faire avec une équipe de 20 journalistes. On ne va pas faire comme Bakchich et se mettre en danger, en lançant une formule papier alors que personne n’est capable d’alimenter le site derrière. Notre priorité est, et restera, le site.

Pensez-vous qu’un site d’informations peut exister sans avoir une existence active sur les réseaux sociaux, Twitter, Facebook, etc. ?

Image de mediapart3 Ça dépend du mode de fonctionnement du site, si c’est une lettre d’informations etc., et des moyens à investir, s’il y a ou non des coûts d’enquêtes, de reportages etc. On a besoin d’être repris, d’être dans le paysage, mais ce n’est pas un impératif.

Lancer un projet tel que Mediapart peut-il se faire aujourd’hui sans avoir le soutien médiatique d’une personnalité tel qu’Edwy Plenel ?

En France, jusqu’à présent, un journal a toujours correspondu à une personne : Serge July et Libération, Jean-François Kahn et Marianne, etc. Mediapart ne serait pas ce qu’il est sans Edwy Plenel, car on n’aurait pas obtenu l’argent qu’on a et on n’aurait pas non plus rassemblé l’équipe de fondateurs qu’on a eu. Compte-tenu du fait que la plupart des fondateurs de presse de l’après-guerre sont morts ou partent en retraite, il émergera forcément de nouveaux types de rédaction. Les jeunes qui sortent aujourd’hui d’école de journalisme auront de nouvelles méthodes de travail. À Mediapart, nous sommes assez vieille presse, même s’il y a des jeunes qui collaborent avec nous.

Seriez-vous prêt à me donner le niveau de rémunérations des journalistes de Mediapart ?

Ça ne me gêne pas, au contraire, je trouve cela bien de pouvoir dire qu’on peut vivre en travaillant sur Internet. Je touche 4500 euros net par mois, ce qui correspond aux salaires d’un rédacteur en chef adjoint dans les grands journaux. Ce n’est pas ce que je touchais à Libération ou aux Inrocks, qui étaient des petits journaux : ce montant est calqué sur les salaires du Monde. Je suis un grand salaire au sein de Mediapart. Autrement, cela va de 2000 euros à 6000 euros – je ne suis même pas sûr que cela monte aussi haut.

Comme nous l’avons demandé à Éric Mettout, le rédacteur en chef de l’Express.fr, comment voyez-vous la presse du futur?

À mon avis, le quotidien ne disparaîtra pas, même s’il a du souci à se faire. L’information quotidienne et globale n’existera plus ; on ne pourra plus prétendre comme avant pouvoir procurer à des lecteurs toutes les informations à travers un titre. Les journaux devront faire des choix plus marqués. La grande question ne sera plus de savoir comment traiter l’information, mais sous quel format diffuser les informations et les incitations à prendre connaissance de l’information – comment inciter les gens à payer. Je pense que les lecteurs ne chercheront plus de titres de presse ou des sites, mais des thèmes. Le référencement sera essentiel. Il n’y a plus aujourd’hui la surprise de découvrir l’information, les gens chercheront ce qu’ils voudront via leurs réseaux.

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A propos de l'auteur

Image de : Yves Tradoff s'intéresse à beaucoup de choses : http://yvestradoff.over-blog.com (work in progress)

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