Gotan Project et son tango 3.0 : un rumbo al futuro

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On ne s’attend pas au tango. Il ne prévient jamais. C’est au moment où on l’espérait le moins qu’il frappe et nous embarque dans son cours. Nul besoin de connaitre, il n’y a qu’à se laisser guider, s’abandonner à ses bras experts qui, dans la magie d’une étreinte, nous conduisent au-delà des limites que l’on croyait figées. Lo mas importante en el tango es el abrazo.

Image de Gotan Project - Tango 3.0 Dans l’art de bouger les lignes, le groupe Gotan Project est passé maitre. Fondé il y a 10 ans par trois artistes bien inspirés, l’Argentin Eduardo Makaroff, le Français Philippe Cohen-Solal et le Suisse Christoph H. Müller, il n’a eu de cesse d’agrandir le cadre étriqué dans lequel le tango s’était laissé enfermer, pour relever, avec brio, le défi de lui faire passer le cap du XXIe siècle. Salué comme « l’un des projets musicaux les plus innovants des années 2000 »1, Gotan Project a su non seulement s’imposer comme la référence dans le monde tanguero, mais son travail de rénovation du genre lui a aussi permis de toucher un public beaucoup plus large et novice en matière de tango. Il est, cependant, loin d’être le seul à incorporer au répertoire traditionnel la modernité des sons électroniques ; en Argentine, d’autres groupes comme Bajo Fondo portent la tendance de l’« Electrotango » qui, en prenant le pari de la fusion, a redynamisé une musique nationale qui avait un peu perdu son pouvoir de séduction. Qu’est-ce qui explique alors le succès planétaire de Gotan Project, succès qui le conduit à se produire devant des salles combles jusqu’au cœur de la Russie ou de l’Estonie ?

Après le buzz opéré en 2001 autour de leur premier album La Revancha del Tango et de leur tube Santa María, puis le « sérieux » de leur deuxième opus Lunático en 2006, le trio est de retour sur le devant de la scène avec un nouvel album studio qui pourrait bien donner la clé de l’énigme. La promo a été à la hauteur pour la sortie de Tango 3.0, des grands médias comme Le Monde, France Inter ou encore France 3 se sont intéressés au phénomène Gotan et leur concert prévu à L’Olympia le 17 mai dernier a (trop) vite affiché complet. Lorsque l’on n’a pas eu la chance d’aller découvrir les 11 nouvelles chansons du groupe en vivo, on se précipite alors avidement sur l’album acheté/reçu/emprunté encore protégé sous son emballage plastique, on prend bien soin de ne pas l’endommager en découpant le film et l’on ouvre fébrilement la pochette (non l’objet-CD n’est pas mort, oui au fétichisme matériel !). Ce que l’on découvre, le style Gotan dans toute sa splendeur. Une sophistication poussée jusque dans les moindres détails. Un simple coup d’œil suffit à s’en convaincre : sur un fond noir se détachent les 5 lettres G O T A N, reproduites par la disposition parfaite de trois corps féminins habillés de leur plus simple nudité et magnifiquement mis en scène. Alter ego du trio masculin, muses fantasmées d’un art à la sensualité à fleurs de peau, ces trois grâces dessinent les contours de la direction musicale du nouvel album : rondeur, entrelacs, symétrie, clairs/obscurs et langueur se lisent dans ce livret purement visuel qui s’offre comme une partition.

Le talent de Gotan Project, s’il n’en fallait retenir qu’un, est de savoir se réinventer sans cesse tout en conservant son essence pour mieux nous surprendre encore. Les influences musicales étrangères sont assimilées à la matière du « projet » afin d’en assurer l’unité si bien que, en l’écoutant, on ne sait jamais vraiment où l’on se trouve : le tango rencontre et se marie avec les sonorités de la cumbia, de la zamba, du ska, du jazz, des cuivres de La Nouvelle-Orléans pour donner une union hybride et terriblement envoûtante. Gotan superpose ses plongées en avant, afin de puiser dans les rythmiques modernes de la techno ou de la musique éthiopienne, à des retours en arrière à la recherche des racines du tango. Filles de diverses natures, elles laissent entrevoir de multiples visages et tour à tour, sous les doigts experts du trio, le tango se fait populaire, dans les accents du commentateur sportif Victor Hugo Morales, véritable star argentine qui a donné de la voix sur La Gloria, premier single qui souffle un air de transgression des codes ; poétique sur Rayuela en hommage au chef-d’œuvre éponyme et à son auteur Julio Cortázar, l’un des plus grands écrivains argentins, ressuscité pour nous montrer cette grande marelle qu’est la vie ; politique aussi par le détour sur la crise économique et les ravages du paco2 chez les jeunes soulignés dans les affleurements des trompettes de Desilusión.

Image de Gotan Project La ronde des instruments défile, présidée par un autre trio composé du piano, sous la main experte de Gustavo Beytelmann, également arrangeur des cuivres, des basses dub et du bienaimé bandonéon qui donne son âme au tango. L’alliance gagnante se ressent tout particulièrement sur la chanson Panamericana, véritable ménage à trois qui ne cesse de se recomposer et ne demande qu’à s’agrandir encore. Gotan flirte avec les genres, s’échappe par delà les frontières et, en voulant mieux revenir au tango, il vise l’ailleurs pour apaiser son appétit démesuré. La scène est en Argentine, en Amérique Latine, en Amérique, nulle part et partout à la fois. Il est permis de rêver, il est même recommandé de rêver, la langueur des mélodies nous y invite et c’est tout naturellement que l’album se referme sur Erase una vez (il était une fois), clin d’œil au mythe de l’Eldorado argentin. Beaucoup d’Européens y ont cru au moment des grandes vagues migratoires des XIXe et XXe siècles ; Gotan, ici, le fait revivre pour nous.

Jouant avec l’échantillonnage des sons qui a fait sa notoriété, le groupe instille avec parcimonie les gouttes de chant à l’élixir de ses musiques pour que la parole ne devienne jamais un automatisme. Il est des musiques qui se passent de mots et le tango est de celles-là. Mais lorsque les deux arts se rencontrent, le mélange atteint la perfection ; c’est ce que Carlos Gardel nous a appris. L’interprète Cristina Villalonga, « la voix de Gotan » depuis le début, pratique sa gamme de nuances pour mieux se poser sur chaque thème et son timbre enivrant, doucement mélancolique, comme caché par un voile, caractérise bien la présence-absente de la figure féminine dans l’univers du groupe. Les évocations presque mystiques ne manquent pas et, par le pouvoir du verbe, les morts croisent les vivants dans une galerie de personnages bigarrés, tout sauf déconcertante ; Melingo, le chanteur de tango « un peu fou »3 s’invite même le temps d’un duo. Après les frontières spatiales, ce sont les murs temporels qui volent en éclat dessinant les contours d’un présent libéré des contingences. Rien ne se perd, tout se transforme et se sublime dans l’acte créateur. Et si le futur était un voyage dans le passé pour dissoudre le présent et le recomposer ?

Avec Tango 3.0, Gotan Project reprend des motifs qui lui sont familiers, comme la rythmique scandée ou les suspensions sonores, très significatives sur le morceau Peligro, peut-être l’archétype même de son art, mais il remet aussi en jeu ses gains en s’aventurant hors des sentiers électro. Il assume, il revendique « aimer jeter des ponts entre les styles »4 et c’est comme dans un rêve que les repères sont brouillés. Uniques, les tangueros le sont et ils démontrent, de même qu’il est possible de danser le tango sur n’importe quoi, que l’on peut le jouer avec tout.

¡ GOOOOOOOOOOTAAAAAAAN !

[1] Article publié dans Le Monde du 28 mai 2010, « Gotan Project et les suspensions électroniques du tango »

[2] Sous-crack, surnommé « la drogue des pauvres », le paco est la drogue la moins chère du marché et entraine une addiction très forte

[3] Interview de Gotan Project dans le JDD le 23/05/2010

[4] Interview du groupe dans le numéro de mai 2010 d’Openmag

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A propos de l'auteur

Image de : Après avoir mastérisé dans la section Médias du CELSA, c'est exilée temporairement, pour des raisons romanesques (mais pour encore quelques mois) dans la Patagonie argentine, que je comble les lacunes de ma piètre éducation politique en me plongeant dans l’œuvre des grands penseurs latino-américains, tels que José Marti et le Che Guevara, et que j'affine mon esprit critique au contact d'une société reléguée au dernier plan de notre fameux ordre mondial. Passionnée de culture latine et de radio, je combine les deux en présentant sur une fréquence communautaire locale une émission de débat et de musique dédiée à l'Amérique du Sud. Même de si loin, je garde les yeux sur ce qui s'écoute en France et, grâce à Discordance, je peux contribuer modestement à montrer que la musique en espagnol vaut mieux que son image de machine à produire des tubes de l'été.

1 commentaire

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  1. 1
    M/O/C
    le Dimanche 27 juin 2010
    M/O/C a écrit :

    Superbe article Jessica!

    Vus à l’Olympia en mai dernier. Ou plutôt… « vécu ».

    Ils ont la classe et la superbe des maîtres de la danse et du rythme comme il n’en existe que peu encore de par le monde.
    Et qu’ils osent accoupler cela aux sonorités modernes n’est qu’une preuve de plus de leur ouverture d’esprit et de culture.

    Pour moi, Gotan Project a fait au tango ce que Madredeus a pu faire au Fado : perpétuer une tradition tout en la modernisant… mais sans jamais en trahir l’âme, en lui rajoutant un esprit de force et d’ouverture.

    ¡ GooouuuwwwOOOOOOOOOOTAAAAAAAN ! *

    *: « bravo! », en langue tango. ;)

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