Gotan Project au Casino de Paris

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On dit que Dieu est dans les petits détails. Il y avait du divin ce 26 novembre au Casino de Paris pour le concert très attendu d’un groupe qui suscite à chaque fois l’évènement.

Un, dos, tres, cuatro, un bandonéon trône au milieu d’une scène peuplée d’instruments qui attendent de prendre vie dans le silence. Cinco, seis, trois silhouettes coiffées de feutres sombres se découpent dans la lumière laiteuse d’un projecteur qui dévoile le décor. Siete, ocho, nueve, diez, les premiers accords d’un tango résonnent, harmonies classiques aussitôt rejointes par les éclats des synthétiseurs ; le passé fusionne avec le présent. Bienvenue, voici le Gotan Project.

Gotan Project @ Casino de Paris | 26.11.2010

Conformément à son habitude, le trio composé de l’Argentin Eduardo Makaroff, du Français Philippe Cohen-Solal et du Suisse Christoph H. Müller a joué devant une salle comble et des spectateurs amassés jusqu’au pied de la scène, les sièges du rez-de-chaussée ayant été retirés afin d’accroître au maximum la capacité d’accueil de la salle. Ils ménagent leurs apparitions publiques – leur dernier concert parisien remonte à mai 2010 – car ils ont bien compris que la rareté est un atout dans l’univers musical saturé par les productions médiocres. Ce nouveau rendez-vous fixé avec leurs adeptes est l’occasion de présenter, si ce n’était déjà fait, leur nouvel album Tango 3.0, et de rappeler l’essence du projet qui a permis au tango de sortir du tombeau dans lequel il était enseveli. Après une première partie assurée par la formation déjantée d’Axel Krygier, venue tout droit de Buenos Aires, le temps se suspend sur les notes envoûtantes de « Epoca », hymne à la renaissance de l’âme d’un peuple, véritable phénix que ni la dictature, ni la disgrâce n’ont réussi à réduire en poussière. « Ils l’ont cru mort mais il renaitra ».

Difficile d’imaginer meilleure entrée en matière. La puissance évocatoire de la formule agit sur la suite du spectacle et distille sa vérité telle un oracle, chaque chanson donnant la preuve de la vivacité d’un genre trop longtemps synonyme de désuet. Cœur qui bat, corps qui respire, le tango est une ardeur posée un rythme fébrile, un souffle fiévreux qui court sur une « Música brutal » et possède les esprits qui y succombent. Sur scène, Gotan Project sublime son œuvre en creusant l’intensité de chaque morceau et en l’habillant d’une chair que seul le live est capable de générer. La voix de Claudia Pannone (l’interprète féminine de Otango) qui remplace celle de Cristina Villalonga, la chanteuse habituelle du groupe, y est pour beaucoup et son interprétation nous met en présence du sublime. Les maestros sont accompagnés sur scène par trois autres musiciens qui complètent la formation et se chargent de la base « classique » du tango, piano, violon, bandonéon, augmentée de la trompette, la guitare étant assurée par Eduardo Makaroff, « l’homme du sérail à la solide culture tanguera[1] », et de façon intermittente par Philippe Cohen-Solal.

Il s’avère bien difficile de trouver les mots justes pour qualifier le ressenti face à l’expérience Gotan : le spectateur est amené à pénétrer dans un autre monde où les frontières n’existent que pour être franchies, gommées, transgressées, dans un mouvement continu de l’espace-temps rendu extrêmement plastique. Le présent du tango s’écrit sur les marques de son histoire mais le palimpseste devient à son tour le support d’une réactivation du passé qui déborde sans cesse la modernité des sonorités. Si la techno et l’électro sont déterminantes dans la couleur musicale de l’ensemble et si les ressorts de la technique sont empruntés par un Christoph H. Müller qui manie des manettes de Wii comme le bâton d’un chef d’orchestre, les racines finissent toujours par ressortir et les claviers par se taire pour que s’élève le chant ancestral du tango. Le sérieux côtoie la grâce, le tourment tutoie la passion dans une harmonie de noir et de rouge, référents qui hantent la représentation traditionnelle du genre. Ce n’est pourtant pas la partition du cliché que le groupe déroule, chaque élément est passé au filtre de la pensée Gotan : on la parcourt comme on rêve, sans se rendre compte que le décor bouge, se transforme jusqu’à la révélation finale qui précipite la chute. L’exemple le plus frappant de cette performance s’observe sur « Panamericana », chanson extraite du dernier album qui voyage entre les rythmes comme cette fameuse route traverse l’immensité du continent américain. On se croit bien encadré au Nord par les cuivres de La Nouvelle-Orléans et au Sud par les accents de la zamba sans se rendre compte que l’inspiration a traversé l’Atlantique pour venir puiser dans une autre terre et faire retentir l’entêtant « Padam Padam » de Piaf. Entre Buenos Aires et Paris, c’est une longue histoire…

Image de Gotan Project @ Casino de Paris | 26.11.2010 Les repères sont souvent brouillés, les images projetées en fond de scène basculent parfois dans le registre de l’absurde (pourquoi une jeune fille à tête de cerf ?) mais Gotan ne nous laisse pas errer longtemps au milieu des incohérences de l’inconscient. Il nous prend la main et nous ramène vers des rives familières, celles de l’expression sublimée des sentiments qui nous assaillent, du désir avec « Peligro » et « Tu Misterio », au désenchantement avec « Tango Square » et « Desilusión », à l’espoir fou qui vibre sur « Mil Millones » et explose avec le morceau « Diferente ». Retour aux sources nécessaire comme un impérieux besoin de rappeler les origines, Gotan Project met en scène le pari fou qui a présidé à sa création, relire un genre que l’on disait dépassé à la lumière de l’esthétique moderne et y trouver une signification renouvelée. En investissant d’autres territoires, le tango en sort revivifié et le trio d’autant plus valorisé qu’il se permet de flirter avec le goût populaire tout en n’y cédant jamais. Le remixage et la désincarnation d’un célèbre titre de Lady Gaga fait office d’avertissement et de clin d’œil de connivence avec son public ; Gotan s’inscrit dans une tout autre dimension. Tel un Ronsard qui voulait voir son nom de poète engravé dans le temple du mont Parnasse, il inscrit sa gloire, « La Gloria », au Panthéon des artistes qui ont donné au tango ses lettres de noblesse.

Rien n’est laissé au hasard, tout est minutieusement réglé afin que l’illusion puisse fonctionner et que le public embarque avec le tango dans une plongée au cœur de ses propres variations. Le jeu d’entrée/sortie des musiciens, selon leur nécessité à être présents sur scène pour le morceau qui suit, soutient la dynamique et convint de la succession des déséquilibres qui ont fait du tango tout sauf un genre lisse. Pour transmettre son « cri […] mélange de rage, de douleur et d’absence » selon les paroles de la fameuse chanson « El Choclo », il faut être capable d’en sonder les profondeurs et de l’élever vers la lumière, virtuosité dont Gotan Project est passé maitre. Par l’acte de confession de son côté sombre, le tango est absout de ses péchés et béni dans la communion avec la ville qui l’a vu naitre, la « Santa Maria de Buen Ayre », par laquelle tout a commencé. La boucle temporelle se referme sur le début de l’aventure, avec le titre qui leur a permis d’être là aujourd’hui, dans l’écho des samples caractéristiques d’un style et d’une classe jusque là inégalés et à l’expression sans cesse retravaillée. Le feu couve sous la braise, « el temblor » s’échappe des sages complets masculins et se matérialise sous nos yeux dans une ultime célébration d’une douce folie qui laisse songeur, à l’image du héros du chef d’œuvre de  , Rayuela, face à la mystérieuse Maga. Pero el tango, esa palabra…

Crédits photo : Phil Abdou


[1] Expression tirée du livre de Jean-Luc THOMAS, Tangos, Editions Solar, Paris, 2004

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A propos de l'auteur

Image de : Après avoir mastérisé dans la section Médias du CELSA, c'est exilée temporairement, pour des raisons romanesques (mais pour encore quelques mois) dans la Patagonie argentine, que je comble les lacunes de ma piètre éducation politique en me plongeant dans l’œuvre des grands penseurs latino-américains, tels que José Marti et le Che Guevara, et que j'affine mon esprit critique au contact d'une société reléguée au dernier plan de notre fameux ordre mondial. Passionnée de culture latine et de radio, je combine les deux en présentant sur une fréquence communautaire locale une émission de débat et de musique dédiée à l'Amérique du Sud. Même de si loin, je garde les yeux sur ce qui s'écoute en France et, grâce à Discordance, je peux contribuer modestement à montrer que la musique en espagnol vaut mieux que son image de machine à produire des tubes de l'été.

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