Goldfrapp sur la marelle

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Cela fait dix ans que le premier album de Goldfrapp, Felt Mountain, est sorti sur le label Mute Records.

Dix ans de Goldfrapp, résumés en dix pas de la Terre au Ciel, rythmés par leur premier album Felt Mountain. Album dépouillé, en noir sur blanc, il saisit par les images qu’il évoque et le travail autour de la voix d’Alison, entre expérimentations et lyrisme. Il est de ces albums toujours fertiles pour l’imagination, qui appellent une écoute savante autant qu’une écoute « créative » par la liberté qu’il aménage à l’auditeur. Liberté dont nous nous sommes saisis pour rendre ce petit hommage.

TERRE

Ouverture - Eau

Image de 5016025611881 Son visage s’étale en encre, blanc sur noir, comme une tâche de Rorschach. Dans le dédoublement de ses cheveux, on voit la tête d’un insecte, le dos d’une punaise ou la gueule d’un lion sortant d’une forêt.

1. Végétal – Lovely Head

Une femme se promène en sa lisière, en culotte, manteau et bottes de caoutchouc. Elle frappe des arbres avec une branche, dans un accès de rire, de délire, que l’on atteint parfois au point culminant du désespoir. Lovely Head introduit Goldfrapp avec un premier sifflement mythique, tout droit sorti des musiques pour western de Morricone. Ce rire désespéré, sous toutes ses formes, ne les quitteront plus, des nuits dépravées à L.A. sur Black Cherry au très ironique Happiness.

2. Poussières – Paper Bag

À une première envolée se succède la retenue, le poids solennel de Paper Bag, qui agit comme le déclencheur d’un appareil-photo, en témoigne le côté réminiscent et visuel des paroles : « Brown paper bag, makes for a hat / When it rains on your head mate / Cheers for that »; « When the world stops for snow / When you laugh I’m inside / You mouth ». Pourtant apparaît, dans ces paroles, le style d’écriture dominant chez Goldfrapp, un certain surréalisme dans les images : « Sucking the sun / Baboons and bird / With the weight of you dear / I forgot ». Surréalisme dans quelques touches de couleurs glissées au milieu de la sobriété du tout.

3. Feu – Human

Sobriété qui ouvre Human avant que son rythme ne se réchauffe d’accents latins, qui n’atteignent pourtant pas la texture de la musique : cette dichotomie se retrouve dans la voix d’Alison, grave et sensuelle autant que distante.

4. Horizon – Pilots

Cette voix, provient-elle d’un instrument ou d’elle-même ? On croirait, sur Pilots, au chant d’un instrument de navigation ou de la transcription musicale des lignes d’architecture d’un aéroport. La sensation d’être en retrait du monde, qui se déploie d’en haut. Les cordes accentuent la linéarité de l’édifice… ou c’est plutôt un paysage qui s’étire alors qu’un avion s’élance sur la piste.

5. Pluie – Deer Stop

Des gouttes de pluie glissent sur le double vitrage, gonflent en croisant le sillon d’eau laissé par d’autres, accélèrent et s’écrasent. La voix semble venir d’un autoradio qui aurait pris l’eau, les paroles sont insaisissables. Des paroles comme elles résonnent parfois dans nos têtes, s’approchant au plus près des intonations de leur texte, texte flottant que notre mémoire n’arrive pas à reconstituer. Lové dans les échos et les cordes.

6. Sommets – Felt Mountain
Image de back Euphorie des sommets, le chant inspiré du yodel figurerait presque le vent tourbillonnant alors que la rythmique suggère un mouvement ascensionnel. La fusion avec la nature, omniprésente dans les opus de Goldfrapp, est ici la plus saillante, si l’on excepte l’avant dernier-opus du groupe, Seventh Tree, barrylindonnien dans la couleur, surréaliste dans les paroles.

7. Acrobate – Oompah Radar

Euphorie au milieu de laquelle la voix s’élance, se brise dans un bruit mécanique avant que les roulements de tambour, la fanfare ne la réveille. Fredonnements, montées lyriques, instants mélodiques puis frénésie : Oompah Radar, de tout l’album, est le morceau qui pratique retombées et mouvements vers le haut, calme et tempête. Des visages grotesques et la grâce de l’acrobate mis en mouvements par un orchestre de cabaret expressionniste.

8. Masque – Utopia

Les traits de grotesques se lissent en visages de beauté froide, dessinée par la voix de soprano et la harpe. Ils ont la tristesse de ne rien ressentir :  » It’s a strange day / No colours or shapes / No sound in my head «  ou celle de porter le chaos en soi, au sens d’un espace noir plutôt que d’une confusion. Tristesse comme éprouvée par un clone, un robot ? : « I’m wired to the world / That’s how I know everything / I’m super brain / That’s how they made me » ou par une première amoureuse ?

9. Larmes – Horse Tears

Image de Nous revenons alors au visage dédoublé, le clone s’arrachant de l’original. Une fêlure centrale d’où coule les larmes. Le requiem Felt Mountain s’achève sur le lacrimosa, joué par le chant électronique, élevé par les cordes. Comme la chaleur d’un autobus sous la pluie battante, vient le moment redouté où il faut décrocher ses oreillettes, retrouver ses sensations et prendre la porte. Quelque chose de l’écoute est pourtant resté en soi, peut-être une nouvelle façon de regarder le reflet des phares sur le sol mouillé, et dans cette image qui semble prolonger cette écoute, l’idée que la vie imite l’art.

CIEL

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Site du groupe : http://www.goldfrapp.com/

A propos de l'auteur

Image de : Originaire de Franche-Comté, Eymeric est étudiant dans les métiers du livre à Aix en Provence et prépare les concours des bibliothèques. Il aime le cinéma, pour lequel il préférera toujours l'esthétique au scénario et la littérature quand elle touche à l'intime et au quotidien. Côté musique ses goûts se portent vers la psyché-folk mais aussi vers le trip-hop, version des origines et vers le rock des vingt dernières années, du moment que les guitares sont saturées et qu'elles multiplient les effets. Il s'intéresse également aux médias, à la culture populaire et, avec du recul, à la politique. Blog: http://legendes-urbaines.over-blog.fr/

2 commentaires

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  1. 1
    le Mardi 30 novembre 2010
    Domino a écrit :

    Peut etre le seul et unique excellent album de Goldfrapp… On se demande ce qui leur est arrivé après…

  2. 2
    Eymeric
    le Mardi 30 novembre 2010
    Eymeric a écrit :

    Cet album tranche avec le reste de leur carrière, c’est clair. Et le plus étonnant est que le groupe lui même ait dénigré Felt Mountain dans ses interviews, au moment où ils préparaient Black Cherry. Ils le trouvait pas assez abouti « techniquement ».
    Je reste néanmoins assez fan de beaucoup de leurs albums, non pas en tant qu’eux mêmes mais par les versions live, les clips, tout l’univers qui les entoure. Je trouvais par exemple « Oh la la » de Supernature simplette et sans invention (tout comme l’album Supernature) jusqu’à ce qu’ils l’aient réinterprétée en mélangeant guitares folk et beats électro lors d’un concert (aux Electric Proms). Au moment des concerts pour Black Cherry, on avait le droit aussi à de superbes ré-interprétations avec expérimentations vocales (Wonderful Electric live). Je n’ai en revanche pas vu les live du dernier, qui ne m’inspire pas beaucoup de toute façon, j’ai un peu du mal avec ce revival disco et le côté très « artificiel » qui l’accompagne, autant musicalement qu’esthétiquement.
    Bien que n’égalant pas le premier, Seventh Tree (l’avant dernier) reste tout de même un excellent album, avec des textes à la Alice au pays des merveilles et une réelle ambiance, à la fois très solaire et mélancolique, propice en tout cas à l’imaginaire comme l’est Felt Mountain.
    Il reste une chose à noter concernant l’évolution du groupe: ils sont très attachés à la couleur musicale du moment où ils produisent leurs albums. Et d’autre part, chaque album est construit sur cette couleur musicale, qui déteint sur leur univers, des clips, au look, à la tonalité de leurs concerts: que l’on aime ou pas, je trouve que c’est toujours intéressant d’étudier ces transformations. Et cela explique peut-être la surprise de leurs revirements: chaque album est une reconstruction totale et profonde.

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