Glory to the filmmaker!

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A l'occasion de la rétrospective Kitano au Centre Pompidou, retour sur la dernière sortie DVD du Maître.

Sorti de manière inaperçue au beau milieu de l’été 2008, le film de Takeshi Kitano est enfin disponible en DVD. Tout vient à point à qui sait attendre, Glory To The Filmmaker! est un grand cru comique. pour les nostalgiques du Japonais ? Décryptage.

Kantoku Banzai

18949902-jpg-r_760_x-f_jpg-q_x-20080612_051820 Glory To The Filmmaker! est difficile à résumer tant il est original. Le film raconte d’abord la lutte acharnée de M. Kitano, cinéaste japonais, à vouloir se réinventer. Cet « idiot », comme il se nomme, ne veut plus réaliser les films de yakusa qui l’ont rendu célèbre à travers la sphère internationale du cinéma. Les trois premiers quarts d’heure se résument donc à ses multiples essais de film. Fini les films policiers, il s’acharne sur les Japonais d’en bas, à hauteur de tatami, dans un essai ozuesque, s’oublie sur les amours d’un amnésique, se voile la face sur un faux biopic d’un peintre aveugle, se bat sur les aventures rétro d’un groupe d’enfants catcheurs, rengaine le katana d’un super héros moyenâgeux, se fait peur avec un tueur arracheur de tête d’écolière en bikini ou se perd dans un space-opéra catastrophe.

Et ce sont les deux météorites à visage de femmes de ce dernier film qui donnent donc le ton de l’heure de métrage qu’il reste. A défaut d’avoir trouvé la voie de son prochain film, M. Kitano s’engage dans une histoire sans genre – à première vue. Deux femmes, endettées, la mère et la fille, que l’on peut soupçonnées d’être des extraterrestres (on peut tout se permettre à ce stade-là), rencontre un certain Kitano, homme à tout faire d’une famille de riches arriérés. Par un malheureux quiproquo, la mère prend Kitano pour le fils héritier et se met en tête de lui faire épouser sa fille, afin de résoudre leurs problèmes d’argent. S’ensuit alors une ribambelle de situations burlesques, de gags grossiers, d’humour noir, jaune, pince-sans-rire, surréaliste, abracadabrante: kitanien .

Le retour du comique méconnu from outer space

takeshiescastledc6 Kitano, comique ? Pour qui s’étonne du fait que le plasticien-cinéaste surdoué de Kids Return, Hana-Bi, Sonatine ou A Scene At The Sea, bon à nous faire pleurer, frémir ou palpiter au rythme d’un chargeur qui se vide et explose sur un costume trois pièces soigné, il faut savoir qu’avant d’être tout cela, Takeshi Kitano est au Japon un extraordinaire comique populaire.

Après avoir révolutionné le manzaï, genre typiquement nippon de stand-up à deux comiques, « Beat Takeshi » perce l’écran, le petit, en proposant depuis une tripotée d’émissions, notamment la Takeshi’s Castle, sorte d’ Interville surréaliste et sans complexe. Et ce n’est qu’en 1989, avec Violent Cop, qu’il commence à devenir le cinéaste qu’on croyait connaître. Alors maintenant, imaginez un Vincent Laga f réaliser Un Prophète .

Pour bien montrer sa schizophrénie, Kitano opte pour deux noms, bien distinct. Le réalisateur-auteur sera Takeshi Kitano, alors que l’acteur-trublion sera Beat Takeshi . Si l’on oublie peut-être (malheureusement !) son Getting Any ? de 1995, Glory To The Filmmaker! est un film où pour la première fois Takeshi Kitano et Beat Takeshi ne font plus qu’un.

Pinnochitano

kit2-2Cette personnalité unique retrouvée, Beat Takeshi Kitano, dans son originalité, commence avant toute chose à la briser. Lors de ses recherches artistiques du début du film, le cinéaste se trimbale avec son double, une poupée de papier mâché qui ne lui ressemble que de loin. Kitano dit du pantin qu’il est « expiatoire » et « exorcisant ». Il lui fait subir physiquement chaque échec. Ainsi, le pantin sera pendu, noyé, poignardé, etc. Mais si, dans la première partie du film, le spectateur a affaire au Kitano cinéaste, le pantin apparaît alors naturellement comme étant Beat Takeshi, la personnalité polémique de Kitano . Et au cinéaste alors de laisser le monde et ses « films dans le film » s’acharner sur un autre, c’est-à-dire lui-même. Dans Glory To The Filmmaker!, la poupée Beat est le bouclier du Takeshi Kitano en chair et en os. Cependant, il est à noter qu’elle est aussi indestructible – ou multipliable à souhait. D’un plan où M. Kitano noie par exemple son double, on passe à un plan suivant où ce même double est présent, en parfait état, et que le cinéaste porte comme un enfant sur ses épaules. En protégeant ainsi son côté Jekyll, Beat Takeshi Kitano s’évertue à sauver, crédibiliser et sauvegarder son Mister Hyde.

Au début du métrage, le pantin est le symbole du film de Kitano . Dans la seconde partie du film, les choses changent légèrement. Dans ce nouveau « film dans le film », le personnage Kitano a le pouvoir de se changer en marionnette (le pantin, donc) à chaque fois qu’il est en danger. Tous les coups qu’on veut lui infliger sont donnés contre le gré des agresseurs au pantin de papier et non au personnage de chair. Cet aspect de protection par la marionnette n’est plus à prendre au sens virtuel ou philosophique de la chose, mais au sens parfaitement physique. C’est bel et bien un super pouvoir que possède le personnage qu’interprète Kitano, et qui énerve ou rend jaloux bon nombre des autres protagonistes. Dans cette seconde partie, Beat Takeshi Kitano est donc bien réel et « un ». Le film est lancé, et on a affaire donc à un Kitano de chair, un Beat de papier, un Kitano cinéaste et, bien sûr, un Beat comique. N’en déplaise à certains, s’il n’atteint pas la beauté et/ou la bonté de certains de ses anciens opus, Glory To The Filmmaker! reste un excellent film de Kitano, qui a su, lui, changer de voie là où on pouvait lui reprocher de commencer à tourner en rond. On a bel et bien affaire à un Kitano nouveau.

Kitano selon Saint Jean

18804143-jpg-r_760_x-f_jpg-q_x-20070831_024027 Glory To The Filmmaker! n’est cependant pas un objet isolé dans la filmographie de Kitano. Indéniablement, il se lie avec le précédent métrage du cinéaste, le bien-nommé Takeshis’, réalisé en 2005. Ces deux films se rattachent à ce que l’on peut maintenant appeler la trilogie des affres de la création, dont l’on attend la dernière pièce, Achille Et La Tortue, déjà en boîte. Et le cinéaste parle lui-même de mise à mal de son propre cinéma, ou d’« autodestruction ». L’apocalypse selon Takeshi . Si Glory To The Filmmaker! se penche sur le travail du renouvellement créatif en accord avec soi-même, à celui du scénariste ou encore à l’acceptation par soi et par les autres de ses propres facettes, Takeshis’, dans un même registre surréaliste et expérimental, s’attardait déjà sur le propre rôle de Beat Takeshi . Sorte de Dictateur sans nazis, Takeshis’ confrontait Takeshi, le brun, personnalité égoïste et désagréable du show business à Kitano, le blond, simple épicier timide et faible, tout deux, bien sûr, interprétés par Takeshi Kitano . Leur rencontre perturbait les deux personnages, et le film partait alors dans un déluge de fantasmes cinématographiques sans scénario. On ne savait plus alors si c’était Takeshi qui planait ou si c’était Kitano qui rêvait, la vie de l’un se mélangeant dans celle de l’autre, les illusions de celui-ci se projetant à celui-là, le passé du premier devenant le futur du second, et inversement. Ainsi, par exemple, Kitano l’épicier devenait Takeshi l’acteur de yakusa – et à Takeshi Kitano le vrai cinéaste de retomber dans ses réflexes cinématographiques – tout en confondant réalité et cinéma.

Le couple que les deux films forment est une véritable réflexion sur l’Art, que ce soit la figure artistique et son fantasme pour Takeshi’s ou le simple travail artistique et créatif pour Glory To The Filmmaker!, avec comme idée la mise à plat, niveau zéro, de tout le cinéma. Mais, humblement, Takeshi Kitano ne déclare pas vouloir réinventer le Cinéma, avec une participation à ce qu’il appelle « le cubisme cinématographique », et n’attaque donc ainsi directement que son propre cinéma, en citant celui des autres. Par là, rejoignant le clin d’oeil à Charlie Chaplin qu’il fait dans Takeshis’, Kitano continue aussi avec Glory To The Filmmaker! à rendre ses hommages. Dans le même registre, il cite Laurel & Hardy ou Abbott & Costello, et l’on peut voir, si l’on veut, leurs figures dans le métrage. Mais dans les deux films, c’est surtout au niveau de son humour, plus physique que verbal, plus mécanique que spirituel, et dans son corps à corps avec l’écran et le hors cadre que Kitano rejoint les comiques burlesques, renouvelant par cette occasion un genre qui avait fait la gloire des Grands comme Buster Keaton ou Harold Lloyd, qui avait malheureusement disparu progressivement avec l’arrivée du cinéma parlant. Tout ce qui tombe entre les mains du Docteur Kitano ou du Mister Takeshi est ainsi trituré, malaxé, recyclé et éjecté, que ce soit Yasujiro Ozu ou Zinedine Zidane .

La gloire au réalisateur

kit-2Il faut pourtant préciser ici une chose importante. S’il est visible que Kitano cinéaste se réinvente désormais, que ce soit avec Takeshis’ ou avec Glory To The Filmmaker, ceci n’est visible que si l’on connait le Kitano d’avant, le réalisateur des onze précédents films. Et c’est là peut-être la principale faiblesse paradoxale de Takeshis’ et de Glory To The Filmmaker! Car ces deux films parlent avant tout de sa création et de son oeuvre. Et comme il aura fallu que Takeshi Kitano réalise ses onze premiers films avant de pouvoir s’amuser à tous les détruire, il faudra aussi que le spectateur se penche sur ses précédents métrages pour, d’abord, comprendre, puis, peut-être, apprécier les deux suivants. Ces deux derniers sont véritablement bourrés d’allusions, de clins d’oeil, de parodies, voire d’hommages à la propre filmographie du réalisateur.

Kitano est un cinéaste au style très marqué, comme peuvent l’être Gus Van Sant ou Jim Jarmusch ; leurs oeuvres respectives sont facilement reconnaissables par leurs tics cinématographiques. De même, leurs filmographies sont complémentaires d’elles même, dans le sens où, si Elephant, Dead Man ou Hana-Bi sont d’abord des oeuvres appréciables en tant qu’œuvre unique, elles sont d’autant plus fortes replacées dans le contexte de l’oeuvre de leur créateur, par leurs cycles ou leurs époques créatrices. Si Elephant est puissant en tant que tel, il quadruple sa force une fois replacé entre Gerry et Last Days, et il en va de même pour l’expérimentale « trilogie de la Mort » que forment ces trois films, replacée aux côtés des cycles indépendant et hollywoodien de Van Sant, formant une filmographie en poupées russes. Mais là où s’arrêtent les deux Américains, le respect premier du film en soi, le clown nippon va au-delà de ces limites, imposant ainsi aux spectateurs une connaissance de son passé cinématographique pour la compréhension des ses nouveaux opus. Il reprend ainsi par exemple les mêmes acteurs, qui jouent ou rejouent la même figure que dans des films antérieurs. Dans Glory To The Filmmaker!, on retrouve ainsi Susumu Terajima, l’illustre acolyte de Kitano dans beaucoup de ses films de yakuza, grimé ici en parodie Marlon-brandoesque de ce rôle, ou encore Kayoko Kishimoto, celle qui interprétait la femme douce de Kitano dans Hana-Bi, qui dans Takeshis’ joue la figure persécutrice de mauvaise augure du personnage Kitano l’épicier blond, ce qui peut nous laisser douter sur la vision de l’épouse par le provocateur Beat Takeshi .

Il en est aussi de même pour la mise à mal de ses propres tics et de sa mise en scène, sa pudeur et sa délicatesse étant ses premières victimes. Pour apprécier Glory To The Filmmaker! et surtout Takeshis’, il faudra se faire avant tout indulgent et patient, par le simple fait qu’ils ne s’adressent pas à un large public, ni vraiment aux puristes des premiers Kitano, mais peut-être plus à ceux qui aiment Takeshi Kitano comme ils aiment ses films. Car c’est avant tout pour Beat Takeshi Kitano que le Kitano cinéaste s’est engagé dans cette voie. Il en reste que, pour la part de votre serviteur, si Takeshis’ l’avait vu légèrement perdu, Glory To The Filmmaker! est désormais une pièce importante et hilarante du puzzle Kitano . Et Achille Et La Tortue, troisième opus expérimental, comme Outrages, retour aux sources du film de yakuza, les prochains films du maître japonais, sont tout aussi attendus l’un que l’autre, le sourire béat et l’arme à la ceinture.

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En savoir +

Glory to the filmmaker!, de Takeshi Kitano . 2008.
Disponible en DVD depuis le 17 Novembre 2009

Pour les curieux : un best of de Takeshi’s Castle http://www.youtube.com/watch?v=PGuYojcmZpI

A propos de l'auteur

Image de : Né au beau milieu de l'année 1986, 60 ans jour pour jour après Marilyn, Arnaud n'a rien de la blonde pulpeuse. Très tôt bercé par les courts métrages de Charlie Chaplin, les épisodes de Ça Cartoon et le film Les 7 Mercenaires, qu'il regardait tous les dimanches - joyeux programme - il plongea bien trop vite, passionné par cet art dévorant qu'est le cinéma. Quelques années plus tard, refaisant enfin surface dans le monde réel un bref instant après des années d'inexistence, il se cogna sur une pile de livres... C'était trop tard, il avait déjà recoulé : nouvelle passion qui accompagnerait la première, la lecture et l'écriture seront ses nouvelles compagnes. Depuis, on n'a jamais revu Arnaud.

2 commentaires

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  1. 1
    le Mercredi 16 décembre 2009
    Eymeric a écrit :

    Excellent article! Je n’ai pas encore vu ce film mais j’avais beaucoup apprécié de lui « Dolls » qui manie très bien le drôle et le tragique et même le drôle dans le tragique. J’ai vu d’autres films par la suite et c’est vrai qu’il garde des « tics » malgré une grande variété de registres et une oeuvre très étendue. Au final tu as dressé un portrait très riche qui me donne envie de plus me pencher sur son oeuvre.

  2. 2
    le Samedi 5 novembre 2011
    galanga a écrit :

    Excellent article, qui résume parfaitement tout ce qui est intéressant de dire sur Kitano et ces films là.
    C’est vraiment dommage que ces films (Kitano’s, Glory to the filmmaker!) soit très mal diffusés. Impossible maintenant de le trouver en DVD seul.

    Après « ils » (les ditributeurs) s’étonnent que les gens téléchargent illégalement…

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