Gary-Jouvet 45-51

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Gary est l’homme de lettres, Jouvet l’homme de théâtre. Ce qui les unit ? Un amour inconditionnel pour les mots et la vérité qui peut les agiter, les traverser, en émaner. En 1945, au sortir de la guerre, Romain Gary s’interroge sur la forme théâtrale et soumet sa première pièce, Tulipe ou la Protestation, à l’œil incisif de Louis Jouvet. Que la pièce commence.

Image de louis-jouvet-romain-gary-visu La correspondance entre Jouvet et Gary ne cessera qu’à la mort du premier. Entre 1945 et 1951, une amitié bâtie sur la confiance et la rigueur tout aussi bien morale qu’intellectuelle se noua entre « le Patron » du théâtre français et un jeune diplomate atteint d’une fringale d’écriture. Gary le dit lui-même dans une de ses lettres : « je suis rendu muet par l’incohérence des choses que j’ai à dire ». Tant de personnages, tant d’images se bousculent en lui, qu’un jour il se décide à rendre plus vivants encore ses écrits en tentant de les porter sur scène. Jouvet sera le premier lecteur de cette pièce. Dans un premier temps enjoué, il finira par renoncer à la mettre en scène. Il manquerait, selon lui, une intrigue, un thème, des personnages.

Le génie du metteur en scène Gabriel Garran réside en la construction parfaite de cette pièce. A droite de la scène se tient dans un halo de lumière Louis Jouvet, assis dans un fauteuil de théâtre rouge. A gauche, Romain Gary lui répond, auréolé de la même lumière crue. Au centre se joue, entre deux échanges épistolaires, Tulipe ou la Protestation. Dans une sorte de mise en abyme, Garran donne la parole aux personnages de cette pièce de Gary qui, justement, fait l’objet de la correspondance épistolaire, et signera l’incompréhension finale qui résidera toujours entre les deux hommes. L’homme de théâtre cherche un fil narratif clair, des traits de caractères, un thème qui se dégagerait nettement de la pièce. L’homme de lettres ne peut parler que des « apatrides », des « à part » comme il les nomme lui-même, des êtres « incompréhensibles ». Des hommes noirs, juifs, rescapés des camps, des êtres en souffrance. Mais sans cadre, sans rigueur, Jouvet ne trouvera pas la justesse qu’il cherche, et ne pourra que féliciter le jeune auteur d’une si grande clairvoyance, d’une si juste finesse.

Au milieu de la scène trônent donc Tulipe et ses acolytes. Apatrides, anticonformistes, ils nous feraient presque oublier ce qui les a menés sur la scène du Théâtre de la Commune, à savoir la correspondance entre Gary et Jouvet. Car il faut l’avouer désormais : nous ne saurions dire si l’aspect le plus fascinant de cette pièce est l’échange épistolaire lui-même ou le prétexte initial de cet échange, ce fameux Tulipe et ses mots qui interrogent encore aujourd’hui. La modernité du texte de Romain Gary résonne profondément car elle n’est pas sans rappeler, loin s’en faut, le théâtre d’un Brecht, d’un Ionesco. Absurde, vivante, bouleversante et moderne, car dénonçant de façon poétique et juste une civilisation en souffrance et en déroute, la pièce de Romain Gary est à découvrir sans modération, comme le reste de son œuvre.

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Gary-Jouvet 45-51,  d’après la correspondance Jouvet-Gary et Tulipe ou la Protestation de Romain Gary

Du 5 au 29 mai 2010, les mardis et jeudis à 19h30, mercredis, vendredis et samedis à 20h30 et dimanches à 16h

Durée : 1h50

Théâtre de la Commune

Centre Dramatique National d’Aubervilliers
2 rue Edouard Poisson BP 157
F 93304 Aubervilliers cédex

www.theatredelacommune.com

Conception et mise en scène : Gabriel Garran
Collaboration artistique
: Myriam Lothammer

Avec :  Audrey Bonnet, Guillaume Durieux, Jean-Paul Farré, Jean-Pierre Léonardini, Sava Lolov et Pierre Vial Sociétaire honoraire de la Comédie-Française

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1985, Marine vit à Paris. Après avoir pensé à devenir avocate, magistrat ou danseuse étoile, elle décide in fine de rester dans l'univers suranné des livres qui ont formé son imaginaire. Elle a longtemps pratiqué la danse contemporaine, avant de trouver sa place sur les sièges élimés des théâtres. Écriture, spectacle vivant, danse : voici les mots clés qui l'ont poussée à devenir chroniqueuse pour Discordance.

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