Funny people : Les vannes à l’âme de Judd Apatow

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Loin des simplicités de lectures de ses précédents succès, Judd Apatow signe, avec Funny People, un film bien plus personnel, empli de paradoxes, comme une alternative au cinéma qu’il a créé.

Le retour d’un roi

funny2-2Dire que l’on attendait la troisième réalisation de Judd Apatow relève de l’euphémisme. pour peu que l’on ait eu accès à son cinéma. Archi-connu aux États-Unis, tout comme la tripotée d’acteurs comiques qu’il promène avec lui, le réalisateur-scénariste-producteur-grand manitou Judd Apatow souffrait jusqu’à présent d’une faible distribution et d’un faible écho critique en France. Mais ceci aidant peut-être, il fait aussi l’attention d’un culte assez dévoué. Ses productions comme Anchorman : La Légende de Ron Burgundy, Supergrave ou sa première réalisation 40 Ans toujours puceau sont considérés par une certaine intelligencia régressive comme des chefs-d’oeuvre du nouvel humour américain, réputé incompréhensible pour un large public français.

Mais cette fois-ci, la donne change légèrement. Funny People a le droit au grand jeu (dans les limites du raisonnable) : 120 copies, la plupart en version originale, un passage pathétique à Canal +, une interview de vingt minutes par le Monsieur Cinéma de la chaîne, une master class à la Fnac Montparnasse, des affiches un peu partout. On a même échappé à la traduction du titre, souvent un massacre – on évite ainsi Les Gens Drôles ou Comique Malgré Lui, ce qui n’est pas le cas pour nos amis Québécois ( Drôle de monde ), Allemands ( Ainsi Va La Vie ) ou Hispaniques ( Il y a un temps pour rire ). Même la nouvelle affiche est fort agréable.

Pour autant, on peut difficilement parier sur son succès en France. Le film a fait un flop au box-office américain, alors que la marque « Apatow » est la plupart du temps synonyme de succès commercial. Le problème est que Funny People est un paradoxe.

Clowns tristes

funny_people_2_copieGeorges Simmons – joué par Adam Sandler, dans un de ses meilleurs rôles -, la quarantaine bedonnante, est une immense star de cinéma comme Hollywood sait les faire. Une immense maison où l’on se perd, cinq écrans plats sur le même mur, des voitures à n’en plus finir, deux piscines, une pour l’extérieur et une pour l’intérieur, des groupies faciles et pas un film à son actif qui semble avoir une once de crédibilité artistique : Mer-Man avec Elizabeth Banks ou Mon Pote Est Un Robot avec Owen Wilson. Georges Simmons semble tout avoir pour lui, mais il est pourtant seul car désagréable, imbu de sa personne et intolérant. Un jour, son médecin lui annonce qu’il a une maladie rare et grave, et qu’il va mourir. Abattu, mais pas encore à terre, George décide de revenir à ses amours de jeunesse.

Le premier, c’est la scène, la Stand-up comédie. Pour sa première remontée sur scène, il rencontre Ira Wright ( Seth Rogen, le Jean-Pierre Léaud de Judd Apatow), jeune apprenti comique pataud qui se déprécie. Malgré les attaques qu’Ira fait à son encontre, Georges l’embauche pour que ce dernier lui écrive des gags. Un boulot de rêve, semble-t-il, Ira sera son gagman, mais aussi par la même occasion son larbin, son souffre-douleur, son confident et sa baby-sitter. Et c’est avec son aide que George pourra renouer avec son deuxième amour : Laura ( Leslie Mann, Mme Apatow à la ville), la femme qu’il aimait jadis, mais qu’il a trompée. Laura est mariée à un Australien beau-gosse et sans cervelle (le surprenant Eric Bana ), et est mère de deux adorables petites filles ( Maud et Iris Apatow ).

Mais Georges a de la chance. Comme le dit un de ses amis du showbiz, il a tout ce qu’il veut, et en plus, il est increvable. À la surprise même de son médecin, il guérit – il n’a plus trace de maladie dans son sang.

Que fait un homme quand il s’est fait à l’idée de sa mort prochaine ? Que fait le comique ? Et que fait la gentille ordure qu’est George Simmons ?

Le Judas de Judd Apatow

funny6On a vendu Funny People comme « le film de la maturité » de Judd Apatow . Un film sur la mort par le réalisateur qui avait fait se dépuceler Steve Carell ou engrosser Katherine Heigel ? Ou le renouveau de la comédie de remariage, à travers l’histoire de Georges et Laura ? Rien de tout ça, et c’est là la première surprise de Funny People . Il y a certes la mort et l’amour qui rôde dans le métrage, mais Funny People est et reste ce qui n’avait pas été annoncé : une comédie d’un nouveau genre dont Apatow a grandement participé lors de sa création avec des oeuvres comme Supergrave ( Greg Mottola ) ou Délire Express ( David Gordon Green ) à savoir la Bromance, ou romance platonique entre deux hommes, hymne à l’amitié.

Funny People n’est donc pas le film que l’on attendait, et pourtant, il répond ici encore aux commandements des Apatow Movies .

Et si Funny People est bien plus grave que les autres réalisations ou productions de Judd Apatow, il reste donc totalement fidèle aux idées et idéaux que l’homme s’évertue à promouvoir depuis près de dix ans maintenant. L’amitié, la fidélité, l’immaturité et les vannes de cul.

L’happy-end apatowien de Funny People se trouve ailleurs, et ne concerne ni le drame mortuaire, ni la comédie romantique. Durant les 2h20 de celui-ci, il ne sera question que très peu de la maladie de Georges. La seule image visible de cette maladie, c’est la tête d’enterrement qui accompagne Georges, mains dans les poches, ou cette même tête baissée sur une cuvette de toilette, en train de vomir. Mais elle est brève, et montre aussi Ira, présent au côté de George, le soutenant. Et si le film s’attarde beaucoup plus sur la relation qu’a George avec Laura, il montre aussi, par le biais d’un semblant de triangle amoureux-amitié bâtard entre l’ancien couple et le nouvel ami Ira (ce qui, au passage, nous montrait très bien l’affiche américaine), ce que l’on peut faire non pas par amour, mais par amitié. Si la « trahison » d’Ira lorsqu’il part suivre Laura à l’aéroport est perçue comme telle par George, le film peut ouvrir à une autre perspective, plus centrée sur l’acte amical. Certes, ce que fait Ira n’est pas dans l’intérêt direct de George, mais cela ne l’empêche pas d’être un acte raisonnable, s’il n’est pas raisonné. Ici, l’amitié que les personnages se partagent, autant Ira envers Georges qu’envers ses colocataires-rivaux Leo et Mark, n’est pas juste « amicale », elle est réelle, spontanée et crédible. Ira est décidément un très bon ami pour George, Leo, Mark ou même Laura, car au final, c’est lui qui mène le film, et donc la vie des personnages, à ce happy-end.

Culture bide

funny5Il n’empêche, Funny People déroute. Malgré ce qui vient d’être prouvé, le film diffère de ce que nous avait habitué le Parrain du rire Apatow, et c’est là son deuxième paradoxe. Car, à côté d’être ce que l’on veut, une tragi-comédie sur la mort, un film sentimental sur le remariage, ou alors le renouveau de la bromance par l’acte amical/trahison, le film est aussi, et à ce sujet là Judd Apatow n’avait pas menti, un (bon ? grand ?) film sur les comiques, les comédiens du stand-up, le show-business. On voit dans Funny People, des gens drôles ou qui « ont l’air drôle », et qui essayent d’en vivre. Même si l’on met de côté George et Ira, on y voit Mark ( Jason Schwartzman ) qui joue dans Yo, Teach !, sitcom minable, où Leo ( Jonah Hill ) passe son temps un crayon à la main à travailler ses sketches, et que l’on voit sur scène, comme Randy ( Aziz Ansari ) ou Daisy ( Aubrey Plaza ) face un public plus ou moins réceptif. Même Laura a un passé dans le métier. Apatow filme et montre donc tout le processus créatif des gens qu’il admire le plus : les comiques, de la vanne papier à la vanne live, du fou rire entre amis sur le canapé de l’appartement au bide monstrueux en salle.

À la vision de Funny People, on ne peut parfois s’empêcher de penser à 8 Mile, de Curtis Hanson, malgré leurs grandes différences – et ce n’est pas uniquement la présence d’ Eminem dans une drôle de scène de Funny People qui fait faire le rapprochement. Si 8 Mile montrait des hommes et des femmes qui s’essayaient à l’art de mettre les mots en musique, Funny People travaille la même chose avec le fardeau du comique. Mais plus encore qu’ Eminem dans le film à son effigie, Apatow semble respecter la réalité de son sujet, favorisant presque la « culture du bide » à l’efficacité du gag et (surtout) de la vanne qui régnait dans ses précédents films. Si l’équipe de Steve Carell dans 40 Ans toujours puceau ou de Seth Rogen dans En Cloque mode d’emploi faisaient toujours mouche, ici, que ce soit George l’ancien géant ou Ira et Leo les débutants, ils se trompent, tâtonnent, trébuchent et doivent faire face à la feuille blanche comme au bruit des mouches qui volent dans une salle morte (« On entend les pas de la serveuse, c’est pas bon du tout »). Plus loin encore, Judd Apatow avouait dernièrement, dans une interview, qu’il avait volontairement truffé son film de gags qui tombaient à plat, par respect pour le travail comique, la vie de comique.

Au final, on ne rit pas tant que ça, devant Funny People . Une trahison pour certains, comme ce public qui déserte les salles aux États-Unis, une bonne chose pour d’autres. La presse, notamment en France, est bien plus indulgente dans l’ensemble – même si c’est maintenant que certains d’entre eux ressortent leurs « c’était mieux à l’époque de 40 ans toujours puceau. ».

Maturité apatowienne ?

funy1Alors, comment prendre Funny People ? La principale difficulté pour apprécier le film, c’est donc qu’il répond aux critères de l’ Apatow Movie et, nouveau paradoxe encore, tout en contournant les principales facilités attractives des précédents opus. Fidèle dans le fond, plus hérétique dans la forme, Funny People semble être la propre erreur volontaire de son créateur, et son échec aux États-Unis peut paraître comme prévisible et prévu. Comment prendre un film qui se présente comme un serpent se mordant la queue ? Car Funny People est bien sûr avant tout un film fait pour les divers fans des productions Apatow, et plus particulièrement ceux de 40 Ans. ou En Cloque. Il reste dans cette même brèche d’humour direct, gras et puéril, mais merveilleux et réfléchi, préférant aussi le verbe au gag. Pour apprécier entièrement ce nouveau film, on se doit de connaître et d’aimer les précédents. Restriction peut-être (surtout en France), mais preuve d’un fil rouge et d’un auteurisme apatowien. Pour autant, le fan ne peut qu’être déboussolé face à une oeuvre comme Funny People : là où les relents de gravité des précédents films du réalisateur étaient sujets à quelque chose de sérieux, mais de propre et magnifiques (la virginité, la paternité, le tout saupoudré de l’irréductible amitié qui lie les personnages principaux), le côté grave de Funny People est, premièrement, bien plus présent, mais est surtout bien plus sombre ou malhonnête : la mort, la maladie, l’infidélité, la maltraitance amicale. Il y réellement un « mal » dans Funny People, qui relève plus de la vie que d’un choix de vie – et ce, contrairement aux précédents opus.

Mais il n’y a pas que Judd Apatow qui grandit et murit. Là où on s’était habitué à des héros branleurs et fainéants, le héros Apatowien a lui aussi vite grandi. Il n’y a pas vraiment de point commun entre les collègues d’Andy de 40 Ans. ou la bande de fumeurs pervers de Ben Stone avec les Georges et Ira et ses colocataires. Apatow est désormais loin de l’apologie de la glande. Dans Funny People, les personnages ne fument pas un seul pétard (ils ne fument même pas) et boivent très peu (du vin à Thanksgiving). Ils passent le plus clair de leur temps à travailler. Leo, interprété par l’énorme Jonah Hill, est la plus belle preuve de cette maturité, le corps de l’acteur traversant, comme celui de Seth Rogen, la filmographie de Judd Apatow . Énergumène défoncé dans 40 Ans toujours puceau, adolescent obsédé dans Supergrave, serveur infantile dans Sans Sarah, rien ne va !, colocataire pervers et drogué dans En Cloque mode d’emploi, il est peut être le plus sérieux des trois « adulescents » de Funny People : moins bête et plus travailleur que Mark, moins pataud et démotivé qu’Ira, il est aussi celui qui passe le plus de temps à s’entrainer sur scène, à travailler ses blagues. Funny People est moins le film de la maturité de Judd Apatow qu’il n’est un film sur la maturité.

Mélancolie sélective

funny8S’il reste un film estampillé « Apatow », Funny People marque aussi une ouverture vers d’autres horizons. Funny People est peut-être le film le plus beau du cinéaste, même s’il n’est pas le plus drôle de l’humoriste. Et s’il fallait à tout prix coller Funny People à un certain cinéma comique, il se rapprocherait plus de la veine mélancolique d’un Juno, d’un Little Miss Sunshine, ou encore d’un subtil Adventureland, la nouvelle réalisation de son ancien comparse Greg Mottola, réalisateur de Supergrave . À la réflexion, on se demande si Funny people ne serait pas qu’un drame si George Simmons était boulanger, et Ira, Mark et Leo apprentis. Du rire aux larmes, il n’y a qu’un pas, que le film d’ Apatow ne cesse de faire et de refaire. Le film a ses faiblesses, mais, comme les bides de ses personnages, c’est aussi celles-ci qui le font vivre et souffler. Une phrase, un gag, va désamorcer une longueur du métrage, comme un silence va vite faire oublier la grossièreté des comiques présentés.

En somme, Funny People est un film bien moins simple qu’il ne voudrait le laisser paraître. Et finalement, si on peut sortir de la salle déçu de n’avoir pas tant ri, il se trouve que l’on a le coeur enjoué, l’esprit libéré et le sourire aux lèvres quand la lumière se rallume, avec l’envie de retourner voir quelque chose auquel on ne s’attendait pas, mais qui fait plaisir.

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En savoir +

Funny people de Judd Apatow
En salle depuis le 7 Octobre 2009
Avec Adam Sandler, Seth Rogen, Leslie Mann, Eric Bana, Jonah Hill, Jason Schartzman, Aubrey Plaza, Aziz Ansari etc.
Durée : 2h26.

Site officiel : http://www.universalpictures-film.fr/funnypeople.html

A propos de l'auteur

Image de : Né au beau milieu de l'année 1986, 60 ans jour pour jour après Marilyn, Arnaud n'a rien de la blonde pulpeuse. Très tôt bercé par les courts métrages de Charlie Chaplin, les épisodes de Ça Cartoon et le film Les 7 Mercenaires, qu'il regardait tous les dimanches - joyeux programme - il plongea bien trop vite, passionné par cet art dévorant qu'est le cinéma. Quelques années plus tard, refaisant enfin surface dans le monde réel un bref instant après des années d'inexistence, il se cogna sur une pile de livres... C'était trop tard, il avait déjà recoulé : nouvelle passion qui accompagnerait la première, la lecture et l'écriture seront ses nouvelles compagnes. Depuis, on n'a jamais revu Arnaud.

2 commentaires

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  1. 1
    Pascal
    le Jeudi 29 octobre 2009
    Pascal a écrit :

    Très bonne analyse du cinéma d’Apatow !!
    Selon moi l’une des raisons du manque de succès de ses films en France est à chercher du côté de la mauvaise qualité de la VF.

    Prenez Supergrave. En VF, la première partie du film est quasiment inregardable. Tous les jeux de mot, tous les seconds degrés, toutes les références passent à la trape et en font un film vulgaire et sans aucune subtilité.

  2. 2
    le Jeudi 29 octobre 2009
    manue a écrit :

    Une critique excélente à la portée de tous. Ce n’est plus le cinéaste ou les films qu’il a réalisé que l’on admire c’est l’écrivain, le critique de cinéma, l’auteur de cet article!Bravo

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