Fredo Viola

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L'air tout aussi perplexe que la personne qui est censée l'interviewer, Fredo Viola se tient devant la grande porte en bois du Faubourg Poissonnière. Ce grand échalas de la scène New Yorkaise vient partager avec nous ses impressions quant à la sortie de son premier album Sad Song et de sa tournée à venir - notamment en première partie de Peter Von Poehl.

Ce grand timide se livre et nous fait découvrir pour notre plus grand plaisir les coulisses de sa création.

Première question un peu bête, pourrais-tu nous dire ce qui t’amène ici à Paris ?

viola_h7r1052-2_copieTout simplement pour le lancement de l’album : un projet qui m’a paru tout aussi étrange que motivant. D’ailleurs, trinquons à cet aboutissement et à nos premières interviews ! (il trinque avec le verre d’eau gracieusement offert par la maison). Ce projet a pris énormément d’ampleur : de ma chambre seule, j’ai dû déménager dans un endroit plus grand avec plus d’espace. Ça c’est vraiment fait étapes par étapes; puis est venu le temps de sortir l’album. C’est étrange pour moi dans la mesure où je ne suis pas habitué au milieu des musiciens.

Pas habitué ? Quels sont tes projets de départ ?

Au début, je voulais travailler dans le cinéma, être le nouveau Fellini, tu vois ? Mais le plan a foiré : je ne suis pas quelqu’un d’assez stable et rentable : je serais incapable de réunir les dollars suffisant pour un tel projet. Ce premier échec artistique m’a quand même permis de rebondir ; j’ai vu que je préférais préserver l’art comme une satisfaction personnelle plutôt qu’un succès commercial.

De l’échec émerge alors un travail vraiment personnel. Vois-tu ici une raison du caractère intime et fragile de ton travail ?

Pour moi la musique, c’est parvenir à saisir la vulnérabilité autour de nous. Comme cette vulnérabilité est plutôt mise à mal dans notre société – tout le monde se doit d’être super fort, super parfait – ce rapport de force en devient difficile à gérer. La réponse que j’apporte, c’est un peu d’intimité et de fragilité.

La musique opère un effet cathartique en quelque sorte ?

viola_h7r0635_copieC’est exactement ça ! C’est le but que je cherche à atteindre avec chacune de mes chansons. Du coup, c’est parfois difficile de rentrer dedans, car chacune atteint sa propre acmé. Mais si à un moment, la musique parvient à m’amener au bord des larmes, c’est que ça fonctionne. On n’arrive pas trop à dire s’il s’agit de joie ou de tristesse, mais ce qui compte c’est l’émotion. Il faut trouver le point d’équilibre joie/tristesse.

Le résultat, c’est une musique sur le fil qui a même parfois des accents liturgiques. Je dis ça aussi à cause du dessin de toi en moine sur le site.

Ah ! Les dessins de Richard Collin ! C’est un artiste extraordinaire ! En fait pour tout t’avouer, il n’a pas fait les dessins pour moi en particulier. Ils existaient avant et nous avons la chance de pouvoir les récupérer pour l’album. Ils sont magnifiques et collent carrément à l’univers de Sad songs . Donc non, ils n’ont pas été taillés sur mesure, mais en tout cas choisis avec le plus grand soin. C’est intéressant que tu penses que c’est le cas : j’en fais une note dans le coin de ma tête !

On voit bien qu’il y a quelque chose de profondément spirituel certes, mais aussi de minimaliste sur le travail de ta voix. Quelque chose de fondamentalement simple, mais terriblement efficace. Tu dis d’ailleurs toi-même qu’il s’agit du plus vieil instrument au monde. Pourtant, les nouvelles technologies prennent une place importante dans la construction de ta musique ; comment envisages-tu ce pont entre passé et présent ?

En fait, ce n’est pas intentionnel. Il n’y a pas vraiment de logique à l’oeuvre quand je superpose les voix, c’est juste que d’un point de vu technique, la technologie est le seul moyen que j’ai d’obtenir ce résultat, sauf si je parvenais à me démultiplier, mais là. Je n’ai pas un studio avec une immense quantité de pistes enregistrables et autres. C’est juste moi, mon ordinateur et mon microphone. Le pont entre les deux, ça donne quelque chose d’intéressant : les voix se réverbèrent naturellement comme si tu étais dans une cave. En le saisissant sur l’ordinateur, on obtient un résultat qui sonne bien, qui rayonne.

Toutes ces superpositions de voix, ces surimpressions, donnent vraiment l’impression d’un kaléidoscope, d’un patchwork de son…

the_turn_promo_cover_copieC’est intéressant que tu me dises ça, ça me fait penser à un truc. Attends je vais te montrer une vidéo sur laquelle je suis en train de travailler ( il allume son Mac pour me faire entrer dans les coulisses de la création. ). Bon en attendant que ça charge, remplissons les blancs.

Parlons de tes influences : elles sont vraiment multiples (Bach, Mussorgsky, Bartok, Miles Davis, Belle et Sebastian..) comment les intègres-tu à ton travail ?

Quand on me pose cette question, j’ai toujours peur de passer pour quelqu’un de prétentieux ou barbant, mais c’est vraiment que j’écoute ces musiques en permanence : elles résonnent vraiment en moi. Du coup, ce serait faux de dire que je suis parti de tel endroit pour aller à un autre. C’est comme tu le disais un patchwork de musiques différentes qui résonnent en moi, et ce, de manière naturelle.

Tu utilises énormément le mot « résonner » : trouves-tu que c’est révélateur de ton travail sur les clusters video (vidéos filmées d’un train où les voix se superposent les unes aux autres) faits dans le Hall ?

Je suis parti du fait que chaque voix a son importance, et n’est pas seulement une backing vocal. Leur nombre varie, mais je tourne généralement autour de 3 principales que j’aime vraiment. Ce sont comme des lignes divergentes auxquelles j’aimerais que les gens prêtent attention. Et du coup je me suis que peut être en les filmant les gens pourrait mieux les saisir, car ils seraient en mesure des les écouter et de les voir en même temps. La vidéo de Sad Song par exemple, c’est moi et ma caméra pendant 15 secondes à chaque fois ; pour avoir toutes les voix, j’ai dû recommencer plusieurs fois du coup ; quand j’y pense, ça va être très difficile de faire ça en live. Cela dit, ça épousera sûrement les formes de la salle, et comme chaque salle a son caractère propre, sa texture spécifique. C’était vraiment une expérience enrichissante. Ça me permet de continuer à chercher de nouveaux moyens d’expression, de pousser les choses plus loin, dans d’autres directions.
Ah tiens, regarde la vidéo est chargée. ( Il me montre sur l’écran l’un des clusters vidéos en cour de montage sur le logiciel d’édition et les disques tournants du site theturn.tv ).

Au passage, j’ai adoré ces photos sur le site theturn.tv : cette idée de modifier le site en bougeant les éléments, c’est super.

viola_h7r1670_copieVraiment ? Ça me touche. Je transmettrais l’info à l’équipe du website, parce que c’est vrai qu’ils ont vraiment fait du bon boulot. Je suis vraiment impressionné par le travail. En fait je leur avais donné une liste de « voeux » : du genre j’espère que vous pourrez faire ça et ça et aussi ça etc… Je pensais que peut-être, ils en feraient 3 ou 4 sur toute la liste et il se trouve qu’ils ont réussi à réaliser chacune des propositions que j’avais faites, et tout ça, en seulement 1 mois. C’est vraiment une équipe formidable. Oh cette vidéo-là est très bizarre ( il pointe du doigt sur l’écran un tourbillon qui va et vient) parce qu’en fait c’est le fil de mon micro qui s’est mis dans le champ de ma caméra. Je travaille avec des samples audio et du coup on est en train de réfléchir à comment faire ça en live.

Sampler sa voix c’est bien, mais sur scène ça prendra vraiment d’autres dimensions. J’aime travailler les structures des chansons, mais j’aime aussi l’abrupt, la surprise et avec les technologies actuelles on peut à la fois superposer les voix et aller dans des directions différentes. Cela dit, j’ai quand même eu du mal à voir comment organiser un live à partir de tout ça. Du coup, j’enregistre mes répétitions. (Il revient à la vidéo et la décompose voix par voix avec le logiciel) ici tu vois la première voix et au fur et à mesure que je saisis les autres elle se construise cycliquement et passé un stade, ça devient juste un énorme kaléidoscope.

Sur ce, nous sommes interrompus par le temps qui définitivement passe trop vite. D’autres attendent et la journée risque d’être longue. On cède donc la place en vous laissant le soin d’apprécier sur scène, comme en vidéo ou en audio le travail multiple de cet artiste simple, mais fichtrement enrichissant.

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A propos de l'auteur

Image de : Mercy Seat n’aime pas trop s’exposer. C’est mauvais pour sa peau de toute manière. Elle préfère se terrer dans les coins obscurs des salles de cinéma de quartier et les recoins des salles de concert. Qui sait sur quelle perle rare elle pourrait tomber au détour d’une rétrospective : un Scorcese inédit, la Nuit du Chasseur en copie neuve, Sailor et Lula redux ? Elle chine par-ci par-là des bouts de Nick Cave et de Johnny Cash, de Queens of the Stone Age et de White Stripes, rêve d’un endroit qui ressemble à la Louisiane (mais en moins chaud), et pense que si Faulkner et Shakespeare avaient vécu à notre époque, ils auraient fait des supers films avec Tarantino et Rodriguez.

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