Fred

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À l’occasion de la sortie de son nouvel album, Mes Graines, Fred a accepté de répondre à nos questions depuis chez lui, par téléphone. Ce fut l'occasion d'apprendre à mieux connaître un artiste dont le parcours et la personnalité sont aussi intéressants que sa musique.

fred-2 Ton dernier album, Mes graines, est sorti début mars 2008. Il vient après Sauter du Nid en 2003 et Fred en scène en 2004. Mais avant ça il y a eu un album autoproduit je crois ?

Oui c’était un album de 6 titres que j’avais enregistré chez un pote ; on s’était retrouvé tous les deux un été et ce premier autoproduit m’a permis de décrocher pas mal de concerts dans les salles, les bars et tout ça. Et ensuite de rencontrer mon premier tourneur et ma première maison de disques.

D’accord. Alors tu es auteur, compositeur, interprète et musicien puisque je crois que tu joues de la guitare et même un peu de piano sur cet album ?

Oui mais généralement je me cantonne au guitare-chant, je serais incapable de tout à coup prendre un piano et de dire « Ah voilà j’ai pensé à tel arrangement. ». Sur les reprises, j’ai fait quelques conneries au piano, des notes lancées comme ça.

Ton parcours est intéressant. Quand on lit ta biographie on s’aperçoit que tu es ce qu’on pourrait appeler un baroudeur : tu as passé six ou sept mois en Amérique du Sud, deux autres en Ethiopie.

Oui c’est vrai, mais pas tout ça d’affilée. En fait pendant deux ans, j’ai travaillé comme éducateur sportif dans les milieux spécialisés et tout en bossant là-dedans j’en avais un peu marre de m’occuper des autres, même si c’est vachement noble de s’occuper des autres. Surtout que c’étaient des enfants dès l’âge de six ans placés en internat parce qu’il y avait des problèmes avec leur famille. C’était un reflet de la société et tu te dis que c’est bien que quelqu’un s’y colle, mais au bout d’un moment j’en avais un peu marre, j’ai mis de l’argent de côté et je suis parti plusieurs mois en Amérique latine où j’ai acheté des chevaux et j’ai descendu une partie de la Cordillère.

Justement dans Mes graines on devine des influences venues d’horizons assez divers. Est-ce qu’il est vital pour toi de voyager ou est-ce que tu te verrais rester au même endroit durant toute ta vie ?

Je peux me voir rester au même endroit le restant de mes jours si je sais que j’ai la liberté de pouvoir partir. Je crois que les fois où l’on se barre vraiment, où on a envie de claquer la porte, c’est quand on a vécu un peu trop longtemps dans l’idée qu’on avait plus le choix. Plus on a le choix et moins on bouge, c’est un luxe.

C’est comme l’argent. C’est quoi avoir beaucoup d’argent ? Un mec qui en avait eu pas mal – avant de tout mettre dans l’alcool – me disait que c’était savoir qu’on peut acheter une Ferrari ou un yacht mais ne pas le faire. C’est ça avoir beaucoup d’argent : savoir qu’on peut mais ne pas faire.

Pour l’écriture et la composition, j’en déduis que les voyages ne sont pas indispensables ?

Ça peut être un truc que je fantasme en fait. Sur cet album, j’ai un morceau qui s’appelle Economie de ma personne . J’ai passé pas mal de temps enfermé pour travailler l’album et cette idée de départ, d’ailleurs et l’envie qu’il y ait un courant d’air qui m’envole comme dirait Jean-Jacques Goldman, ça peut être un fantasme. Le voyage. En gros j’ai pas envie d’être condamné à devoir bouger pour pouvoir écrire un album et faire de la musique.

C’est un peu des trucs de riches. Toujours se mettre en difficulté à la Actors’ Studio c’est un peu fatigant au bout d’un moment.

Comment est-ce que tu en es arrivé à faire de la chanson ? C’est quelque chose qui t’a toujours suivi ou c’est venu un peu par hasard ?

Ça fait longtemps que je chante. Très tôt, en primaire, je me mettais à chanter et ça interpellait. Enfin je me mettais à chanter. Y avait des pubs à la télé, je recréais le truc et je crois que les gens étaient surtout interpellés par la capacité d’imitation. Tous les enfants développent l’imitation pour pouvoir communiquer ou en tout cas singer leurs parents ou d’autres. Et moi j’imitais ce que j’entendais comme sons à la télé. Donc le truc était déjà là, et ensuite vers quatorze ou quinze ans tu commences à te faire ta propre culture et en même temps ta propre contre-culture vis-à-vis des parents et du milieu adulte autour de toi ; puis j’ai appris la technique d’un instrument et comme on se plonge d’autant plus dans ce qu’on découvre tout seul, ça ne m’a plus quitté.

Autodidacte donc ?

Complètement autodidacte oui, et je pense que ça fait longtemps que j’ai envie de faire ça. J’avais un grand-père qui était accordéoniste dans les bals de sa région et il était souvent sur scène. Il faisait autre chose à côté, mais le truc de la scène, c’est quelque chose qui a toujours été là je pense.

D’accord. Nous parlions de tes influences assez diverses, alors quelles sont tes influences musicalement parlant ? Est-ce qu’il y a des artistes qui t’ont suivi durant une partie de ta vie ?

Oui mais moi je ne le vois pas vraiment comme ça en fait. Par exemple ce matin, j’étais sur le Net pour chercher des artistes que j’aime bien écouter, dont Rufus Wainwright, hier soir j’en ai écouté un autre et je me souviens qu’à une époque ce qui m’a amené au goût du mot c’est notamment Nougaro . Même si ma façon d’écrire n’est pas celle de Nougaro, peut-être parce que j’ai encore des choses à travailler et à découvrir mais le but n’est pas de lui ressembler. Alors comme ça y a Nougaro, y a Bashung pour son univers un peu torturé, y a eu Noir Désir à un moment qui a été un peu la découverte et l’explosion. Il y a encore eu Téléphone, Peter Gabriel et ensuite j’ai écouté NTM .

NTM que tu avais repris il me semble, avec Appuie sur la gâchette .

Oui, tout à fait.

fred_3_stephane_traversini_ Ce sont des artistes que tu aimes bien mais on ne les retrouvera pas dans ton style musical donc ; tu n’aspires pas du tout à leur ressembler musicalement.

Ah non surtout pas, et c’est peut-être pour ça qu’on me dit toujours que ma musique est aussi variée : il y a différents courants dans ce que je fais. Mais en gros l’influence majeure est certainement le blues.

Tu as découvert cet univers assez tôt ?

Oui, j’ai eu la chance d’avoir un oncle qui avait un piano, une guitare, qui avait longtemps fait de la musique. Les premiers albums de Johnny Hooker en vinyle il les avait par exemple.

On parlait d’autres artistes tout à l’heure ; tu as collaboré avec certains, dont Camille Bazbaz, d’où ma question : est-ce que c’est important pour toi de rencontrer d’autres artistes voire par la suite de travailler avec eux ?

Moi, les artistes que j’aime c’est d’abord pour leur travail et ensuite tu découvres qui ils sont. Et après il y en a avec qui ça fonctionne. Camille a eu l’humilité de venir travailler sur un de mes albums alors qu’on ne se connaissait pas. Il s’est mis à disposition d’un de mes albums, il a fait ce travail-là et ça change le rapport : souvent entre artistes, c’est à celui qui fera le premier pas, celui qui fera la première erreur. Avec Camille on n’a pas eu à lutter avec ça vu qu’il s’est mis à disposition de mon travail. Il y a des artistes avec lesquels tu as envie de collaborer parce que tu aimes ce qu’ils écrivent, ce qu’ils font et c’était le cas avec Camille .

C’était le cas avec Chet également, avec qui j’ai coécrit quelques morceaux et avec qui ça a été mortel de travailler parce qu’on se lançait des phrases régulièrement et on a avancé comme ça sur des textes.

Justement puisqu’on en parle, avec lesquels tu aimerais travailler ? Il y en a beaucoup ?

Non, il ne doit pas y en avoir énormément. J’aimerais bien travailler avec des Anglais, mais je n’ai pas de nom qui me vienne là.

J’aimerais bien bosser avec Pauline Croze sur un titre, j’aime beaucoup ce qu’elle fait.

Elle fait un peu partie de la nouvelle scène de la chanson française ; tu aimes bien Bénabar, je crois ?

Je ne suis pas forcément fan, mais j’ai fait ses premières parties. Sinon j’aime bien Yann Tiersen aussi, Thomas Fersen .

Ce sont des chansons où, Yann Tiersen mis à part évidemment, le texte compte presque plus que la mélodie.

Oui mais c’est surtout que c’est espiègle si tu veux. La façon dont c’est fait t’amène à des sourires intérieurs qui sont superbes. Il y a l’émotion que l’on peut imprimer par la musique et la voix, et moi j’ai plus l’impression d’être là-dedans, et ce qu’on appelle la chanson à textes où le texte est mis en avant et qui crée plutôt ces sourires intérieurs, qui fait sourire juste avec les mots.

Alors d’où te viennent tes textes, de la vie quotidienne ?

Il y a la vie quotidienne, parfois des trucs dans lesquels je me projette. Il y a aussi parfois des auteurs que j’écoute et je me dis « tiens c’est une bonne idée ça ». Mais oui bien sûr, il y a le quotidien, les informations avec les gens qui sont à la rue, l’angle que le pays a pris avec les politiques que l’on a, notre rapport à l’Afrique, pourquoi des gens s’y enrichissent et pas d’autres, l’écologie. Je m’intéresse à tout ça.

Est-ce que tu te qualifierais d’artiste engagé, pour reprendre une expression que l’on entend beaucoup dans les médias ?

Non, je ne suis pas un artiste engagé. J’ai un message à faire passer mais un artiste engagé c’est quelqu’un qui embarque du monde avec lui. Moi je mets en musique ce que je pense et des trucs sur lesquels j’ai besoin personnellement d’appuyer pour avancer, sans avoir forcément de réponses à fournir. Pour être engagé, je pense qu’il faut une réponse, parce que s’engager sans avoir de réponse c’est un peu.

Il faut une grosse médiatisation pour être engagé ?

C’est même pas ça, c’est que s’engager sans avoir de clé, de solution, c’est amener des gens avec soi et pas vraiment être conscient. La réponse ne vient pas forcément en chemin, il faut au moins avoir un semblant de solution au départ. Moi j’ai pas les réponses mais je pense pouvoir cibler les points où ça peut faire mal dans la vie que j’ai et dans notre société.

fred_3 Pour parler plus en détail de Mes graines, précisons tout d’abord qu’il est composé de deux parties distinctes : une première partie avec tes propres chansons et une seconde où l’on peut écouter six reprises de différents artistes comme Noir Désir, que tu reprenais déjà dans Fred en scène, Bashung ou encore Sting.

À l’origine, en fait, il y en avait plus. Pour entrer dans les détails, l’album a été reporté d’un mois et j’ai demandé à la maison de disques de redonner du temps de studio parce que pas mal de gens sur Myspace ou en concerts me disaient « Alors ton prochain album c’est pour quand ? » et venir avec un nouvel album c’est bien mais venir avec des goodies en plus sur c’est mieux. Donc pendant cinq jours on s’est enfermés avec l’ingé son avec qui je bosse sur les concerts dans un studio et j’ai ouvert mon sac sur différentes reprises. Ça a été le cas pour Police avec Every little thing she does is magic, Plain gold ring de Nina Simone . Volontaire c’est un truc que je faisais parfois en concert alors je l’ai mis.

Les reprises c’est dur parce qu’il faut non seulement se mettre au niveau mais aussi faire en sorte que cela soit original. Donc pour pouvoir les présenter je les ai bien travaillées.

En bonus sur le CD 1 se trouve une seconde version de la chanson Dévoile . Pourquoi avoir choisit de proposer cette nouvelle version ?

C’est là où les artistes d’aujourd’hui doivent composer. La maison de disque fait un premier parcours et va vers les radios en proposant. Ensuite elles peuvent revenir vers toi en disant « c’est bien mais il faudrait que ce soit plus punchy » alors si tu veux pas baisser ton froc et laisser ton titre aux mains d’un autre tu passes en studio et tu refais une version. Là ça m’allait puisque la première version c’est quelque chose que j’ai fait tout seul, tandis que la seconde en bonus c’est celle que j’ai faite directement avec mon batteur en studio et c’est vraiment celle que je joue sur scène.

Puisque tu parles de la scène : quand on écoute certaines de tes chansons on imagine des concerts avec un véritable lien avec le public.

Oui j’ai ce sentiment-là. C’est vrai que j’ai plutôt ce sentiment par rapport à ce que je vis en ce moment sur scène. Je l’ai fait pendant longtemps tout seul sur scène en guitare-voix et petit à petit j’ai rajouté des choses, notamment le batteur avec qui je joue parce que ça me permet de faire plus de show. Quant la batterie commence et que toi t’es en train de t’accorder les gens sont déjà dans un rythme et t’as le temps de relever la tête et de les regarder. Tu n’as plus à tout porter tout le temps. Ça donne quelque chose d’assez intime mais où il y a tout de même du show. J’avais envie de donner du spectacle aussi.

Dans une interview, tu disais que c’est sur scène qu’on passe d’artisan à artiste : tu préfères quoi, être artisan ou artiste ? Studio ou scène ?

J’aime tout dans ce métier. Chaque période est importante. Je sais qu’aujourd’hui j’ai plutôt envie d’aller sur scène, j’ai passé assez de temps dernièrement dans un studio pour préparer l’album. Ce sont différentes facettes de ce boulot et je les aime vraiment toutes les deux. C’est totalement différent, mais c’est complémentaire.

Combien de temps a mis Mes Graines pour voir le jour ?

En tout, ça a pris un an.

Comment ça se passe, un jour tu te poses et tu te dis « voilà, ça y est, maintenant j’écris les chansons du prochain album » ou tu as une idée de temps à autre et tu l’exploites ?

Disons que comme je disais tout à l’heure le studio et la scène sont indissociables, mais ça marche un peu en deux temps aussi : quand la tournée s’arrête je me mets à travailler à un nouvel album.
Pour le moment j’aimerais continuer à tourner et travailler sur le prochain album. Là je suis en train de bosser sur quelques morceaux, quelques créations. J’ai plus tellement envie de tourner un an puis de me mettre à écrire et enregistrer, j’ai envie que tout se fasse assez naturellement pour garder une certaine fraîcheur.

Crédit Photos : Stéphane Traversini

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A propos de l'auteur

Image de : Né en Allemagne à la fin des années 80, alors que l'ordre mondial était en plein bouleversement (et sa naissance n'y est sans doute pas pour rien), Loïc a eu très tôt le goût de faire tomber les murs. Aujourd’hui, c’est au sein de Discordance qu’il poursuit sa mission. Trop souvent adepte du « c’était mieux avant », passionné de cinéma, de littérature et de musique (tout un programme), c’est tout naturellement qu’il a choisi de prendre la tête de la rubrique Société : quelle meilleure tribune pour faire trembler les murs ? Vous pouvez à présent suivre ses élucubrations à la fois sur Twitter (http://twitter.com/JLMaverick) et sur son blog : http://johnleemaverick.wordpress.com.

5 commentaires

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  1. 1
    le Vendredi 25 avril 2008
    Sorelson a écrit :

    C’est vraiment une belle entrevue, franchement je suis heureuse de lire un article qui prend le temps et retranscrit très naturellement les échanges, c’est un peu magique de discuter comme ça avec Fred ! En +, l’intervieweur connait bien le backround de Fred et peut ainsi l’emmener vers des questions vraiment originales et sortir des sentiers battus ! Je laisse jamais de commentaire, mais là vraiment je voulais dire B R A V O

  2. 2
    Loïc
    le Vendredi 25 avril 2008
    Loïc a écrit :

    Merci beaucoup Sorelson, je suis heureux que cette entrevue t’ai plue au point que tu laisses un commentaire ;)

  3. 3
    le Vendredi 25 avril 2008
    B. a écrit :

    Jolie entrevue, très plaisante à lire…
    Qui donne encore plus envie de découvrir Fred et son univers.

  4. 4
    le Mardi 29 avril 2008
    FRED LELAIDIER a écrit :

    Très bon article, très bon artiste..je l’ai vu lors de son dernier live à l’Astrolab (Orléans) c’était excellent..bien que j’ai un faible pour ses 1er enregistrements…A mon avis moins lisse que le dernier opus…
    Bon taff Loic, questions interressantes, bonne connaissance de l’artiste…
    continue dans cette lignée.
    P E A C E

  5. 5
    le Lundi 28 avril 2008
    Sébi a écrit :

    Très belle interview. Comme le souligne Sorelson, on y apprend beaucoup et en profondeur. Sacré perso que ce Fred. Humble, disponible et monstrueusement talentueux. Bon travail de journalisme.
    Fred et Loïc, chapeau messieurs!

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