Fnac Live vs Fnac Indétendances : « Show must go on »

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Après des années de Festival "Fnac Indétendances", "Fnac Live" lui succède. Retour nostalgique sur sept années marquantes, l'occasion de rendre hommage au programmateur et découvreur passionné Olivier Bas.

Image de fnac inde (c) isatagada Je me souviens de mon premier Paris Plage. Parce qu’à l’époque, je l’avais appelé comme ça, le Festival Fnac Indétendances. C’était un jour de juillet 2005. Pas d’enfants (en colo), du soleil, la liberté ! Et sous les pavés, la plage. « Mon » Paris Plage. Je m’arrange un départ anticipé du bureau, je prends la poudre d’escampette avec ma collègue Géraldine. Marrant d’écrire ça aujourd’hui : je crois que c’était notre première sortie « en dehors du boulot » , le point de départ d’une amitié. Avec le recul, il s’en est passé des choses depuis. Bref. Le lancement de l’édition de départ a lieu à 17h, et cinq groupes vont s’enchaîner sur la scène gratuite dressée sur les bords de Seine. Marie-Hélène nous a rejointes. Laetitia aussi. Pascal et Jean-Louis également, plus tard. Les quais sont offerts aux badauds, des cocotiers parsèment les trottoirs, en contrebas de la route. L’eau coule à nos pieds, je me sens comme en promenade dans une ville de province. Un peu en vacances. Un peu comme si je volais ces instants. C’était un tel cadeau, ce Paris Plage.

Le 1er groupe s’appelle Tétard, sympa, léger, avec en amuse-gueule un petit xylophone entêtant. Pas facile de faire l’ouverture et d’entrainer les foules alors qu’il fait grand jour et que c’est « l’heure du goûter ». Puis dans le désordre, AS Dragon et le quasi strip-tease de Natasha, The Film qui se la jouent superstars, Grand National qui clôturera la soirée en faisant sauter le public comme on ferait sauter un bouchon de champagne, et enfin DAhLIA, découverts ce jour-là. À y repenser, je me dis que tous les ingrédients étaient réunis pour me faire aimer ces Bretons. La voix du chanteur déjà. Si particulière. À la fois chaude et rauque, grave et pleine : Guillaume. Le violoncelle, au centre des compositions, autre marque de fabrique du groupe : Armel. Des textes enfin, travaillés, subtils, d’autres diront torturés, mais tant pis ; à moi, ils semblaient intelligents. Et une humanité qui transpirait, ce petit truc en plus qui fait que l’on s’attache, que ce qui nous est proposé n’est pas lisse, que l’on a quelque chose à quoi s’accrocher. Je ne savais pas, à l’époque, que je les devais déjà à Olivier Bas. Je n’écrivais pas non plus d’ailleurs. J’étais un badaud, un spectateur, je m’échappais, loin de Paris et de son stress : c’est devenu un événement incontournable.

Juillet 2006, je fais l’ouverture. La soirée belge reste à jamais gravée. La découverte de Zita Swoon et d’Ozark Henry, le set de dEUS d’une intensité mythique (mon meilleur concert du groupe à ce jour) et ces gens avec leur cabane en bois sur les quais, au même titre que les marchands de souvenirs, avec leur pétition pour Ingrid. L’année précédente, j’avais fait la queue pour signer. Je leur avais dit, petite phrase légère dont j’étais assez contente (ça sonnait bien) : « Bien, alors j’espère ne plus vous revoir l’année prochaine ! ». Facile. Sauf qu’on y était, à cette « année prochaine », et qu’ils étaient toujours coincés dans leur cabane, avec leur pétition. Pas de queue, moins d’enthousiasme, une presque routine. Avec le dénouement que l’on sait. Pas si ancien. 2321 jours de captivité. Nous on est là. On n’est rien. On ne peut rien. Le temps perdu ne revient jamais. En 2006, je ne sais pas encore ce que j’ai manqué avec Jack The Ripper, Dominique A, Aqme, Joseph d’Anvers ou les Hushpuppies (entre autres). Olivier Bas encore, à la programmation.

À l’instar de 2006, la soirée d’ouverture sera ma seule soirée de Fnac Indétendances 2007. Je fais mon premier véritable live report ce soir là, avec mes propres images que j’ai vues et revues mille fois depuis. Les doigts de pied en éventail, les photos avec les copines (Géraldine et Marie-Hélène toujours, Aurèl, Delphine…), les lampions accrochés aux arbres, le pont dans la lumière du crépuscule, le temps idéal et comme suspendu. Cocoon joue à 17h devant un public clairsemé, inconscient du succès qui suivra. Aaron dont je n’apprécie guère le Lili me convainc avec ses danses généreuses en forme d’incantations indiennes. Bertrand Belin surtout, me séduit définitivement. Avec ses musiciens jazzy et sa veste de costume vert, il a une classe folle et ce je ne sais quoi d’arrogance qui défie et clame à qui voudra l’entendre qu’il réussira. Ses yeux lancent des éclairs. Son sourire est dévastateur et sa voix, d’un velours enjôleur. Je le dois tout entier à la Fnac, qui m’avait déjà fait pénétrer dans cette petite salle quelques années auparavant. À l’époque, les showcases se tenaient au deuxième niveau du Forum des Halles. Je n’en savais rien, j’avais simplement entendu de la musique et étais entrée. Lui se produisait là pour son 1er album, seul avec sa guitare, un peu comme un conteur. Je n’avais pas accroché plus que ça. Les chanteurs à texte, certes, mais la musique dans tout ça ? En fin de compte la graine était plantée (je crois). Quant à Paris plage, le virus avait encore gagné du terrain. Même si, partie en vacances, je ne verrai ni Stuck in The Sound ni Dumas ni Narrow Terrence ni Babet ni Wax Tailor ni … (to be continued). À la programmation : Olivier Bas toujours.

J’ai ma première accréditation l’année suivante, pour l’édition 2008, et trois soirées à couvrir pour Hexalive, en compagnie de Marie et Arnaud. Ingrid vient d’être libérée, le festival fête ses cinq ans et on boit du champagne en backstage avec des gens qui ne seront jamais de vrais amis tandis que les autres sont restés de l’autre côté. Je manage le groupe Blackpool et laisse des démos partout, essayant — en vain — de deviner qui est un label. Et puis tiens !, bonjour Olivier Bas. Mes respects. Alors c’est toi qui programmes tout ça ? Je le revois parler des Bellrays avec cette fierté dans les yeux… Je le revois chanter Highway to hell aussi. Et défendre Tanger dont le fantastique guitariste me fera un effet bœuf. Beaux souvenirs. Mais je ne suis pas très à l’aise de ce côté-là de la scène : il est temps de repasser de l’autre côté. De ce cinquième anniversaire, je retiendrai la musique électro de Rubin Steiner comme leur couplet provocateur sur les derniers disquaires indé, Barbara Carlotti qui chante Paris Plage sans savoir que ce sera la dernière année où elle pourra le faire et surtout, l’extra terrestre Feloche dont la manageuse, Fanta, explose de bonheur dans le public. Au rang des concerts manqués lors de cette édition je compte Martina Topley Bird, Sporto Kantes, Spleen et Fancy ; j’en retrouverai certains plus tard sur ma route. Je garde de cette année l’image d’une superbe Samira, son accueil, son sourire, et le sac que j’ai gardé. Et de l’hypercharismatique Muriel aussi, qui venait d’intégrer Radio Néo et que je rencontrais pour la première fois. Il me semblait que tout ça avait une âme, que tous croyaient en quelque chose. « Indétendances », le nom était gorgé de sens.

2009 verra la fin de la plage. Plus de confusion possible. Une page se tourne, Paris Plage n’est pas Fnac Indétendances et je ne prends pas ça très bien. Pour Hexalive, j’ai pour la dernière fois un pass photo avec les (devenus) copains photographes. Le marbre de l’Hôtel de Ville est imposant, on est loin du backstage de la plage et je croise Bertrand Delanoë en coulisse. Olivier Bas est aux anges. Grâce au Parvis, « ses » artistes verront leur exposition démultipliée. D’ailleurs il y a foule, dix mille personnes sont là pour cette première soirée. On est loin des débuts un brin pelés des quais de scène ; loin de son côté bucolique aussi. Devant, je ne suis qu’à moitié conquise par les prestas de ma soirée Joseph Arthur excepté. Derrière, je me fais ramasser par un autre Joseph qui me prie de ne pas l’appeler Julien. Heureusement il y a Nico, Fanta et Feloche que je retrouve avec un grand plaisir, Ben qui a fini par se laisser apprivoiser, et les pétillantes Peanuts. Olivier a réussi à programmer une soirée carte blanche à Damon Albarn et c’est un peu la grande classe. Je raterai ça comme je raterai Mustang, Amadou &amp ; Mariam, Naïve New Beaters, The Bewitched Hands On The Top of Our Heads, Fujiya & Miyagi, et bien d’autres. Vous avez dit éclectisme ?

En 2010, Marie et Arnaud se marient et Hexalive est mort de sa belle mort. C’est désormais Discordance qui accueillera mes chroniques et me voit m’enflammer pour Arpad Flynn, ma découverte de l’année. Les cheveux de la belle Lisa Portelli flottent au vent, Bazbaz et Arno impressionnent en assurant comme des bêtes alors qu’ils tiennent à peine debout, et je suis heureuse de voir les Pamela Hute à l’affiche. Joker pour Vismet, dont l’attitude surjouée me hérisse, au contraire d’un JP Nataf tout aussi simple qu’il est brillant. Je suis très peu en backstage qui n’a pas d’écran ; je m’y sens toujours un peu mal, de toute façon. J’ignore que j’y vois Olivier Bas pour la dernière fois et je partirai en vacances avant la soirée bretonne et les concerts de Tricky, Nada Surf, Lilly Wood and the Prick, Chloé ou encore Eiffel…

Et nous y voilà. Juillet 2011, le temps est pourri et Fnac Live remplace Fnac Indétendances. Un nom basique, creux, qui semble avoir été choisi avec détachement, pour ne pas dire désinvolture ; un nom qui n’évoque rien d’autre que quelques concerts parisiens de plus. Car le charme de la plage disparu, c’est à présent l’engagement de la Fnac auprès des labels indépendants qui en prend pour son grade. Les artistes Universal, Warner et Sony BMG seront présents désormais, c’est entendu. Tant pis si on repart de zéro et que l’égalité des chances est remise en question et tiens, marrant que ce soit Mokaiesh qui défende ce soir les couleurs d’une certaine équité (NDLR : Cyril Mokaiesh est signé chez AZ, un label Universal). Après le changement de lieu, un changement de direction, l’arrivée des majors, quatre soirées au lieu de huit et un Olivier Bas qui jette l’éponge… ça fait beaucoup. Je n’ai pas demandé d’accréditation ni de pass backstage et je resterai dehors, en face de l’écran géant, voilà pour ma micro rébellion. Oui parfois ma mauvaise foi m’aveugle. C’est gratuit après tout, et je me plains encore. J’exagère, sans doute.

C’est Da Brasilians qui ouvre le bal de cette soirée de clôture (au passage, je remarque que je fais la clôture de Fnac Live quand je ne faisais que les ouvertures de Fnac Indétendances – parlez-moi d’un symbole) et semble pâlichon pour une programmation devant un parterre de dix mille personne. Pas évident de prendre la mesure d’une musique réconciliant « Midlake et les Happy Mondays » (France Culture) sur une scène de cette taille et un set aussi court. Sans leader auto proclamé, leur musique ouvre en douceur cette quatrième et dernière journée de festival sous un ciel plus clément qu’il le fût.

Bertrand Belin jouera aussi peu, alors que la frustration est terrible de voir un artiste qu’on aime autant ne disposer que d’une trentaine de minutes pour convaincre. J’ai beau connaître l’étendue de son talent de guitariste, l’extrême poésie de ses mots ou encore sa classe intemporelle, je dois me rendre à l’évidence : le temps manque pour que la magie opère et Bertrand Belin, en formation brute guitare basse batterie semble impuissant à entrer en communion avec le public. Il faudrait dire à la foule assemblée combien cet homme ne peut que séduire, à la fois masculin et raffiné, rock et virtuose, il faudrait pouvoir les prendre un par un et leur expliquer mieux. Las, son dernier album dépouillé à l’extrême n’est pas forcément idéal en festival, et lui-même tient plus ce soir du marin rugueux que du crooner irrésistible. Pour ce FnacLive, on dirait que c’est Tatiana, sublime à la batterie comme à la voix, qui aura tiré son épingle du jeu. Amplement mérité même si, avec Muriel, nous savons toutes deux à quel point ce type est autrement « sex » en réalité (il fallait le dire).

Cyril Mokaiesh, dont j’ai entendu beaucoup de bien en live est quant à lui fidèle à son album Rouge Passion. Les cheveux coupés très court, il me fait penser à Benoit Dorémus avec lequel il partage une écriture d’éternel écorché vif. Ses thèmes sont toutefois un peu moins autocentrés et ses révoltes semblent sincères autant qu’intemporelles, appuyées par des sourcils en accent circonflexe. Si on hésite toujours avec lui entre grande chanson française et variété, il faut lui reconnaître l’intérêt de tous ceux qui interrogent, ainsi qu’une indéniable légitimité.

Selah Sue qui lui succède est la bombe du festival. En combinaison ultra décolletée, ses yeux bleus qui ont l’air de sortir tout droit de Photoshop parviennent presque à faire détourner le regard d’une gorge offerte en pâture à un public médusé. Tout le parvis est instantanément tombé amoureux, pas seulement à cause de son physique, mais aussi pour sa voix rauque incroyable et l’énergie inépuisable dont elle fait preuve. C’est, à ce stade de la soirée encore entre chien et loup, la première à venir s’approcher en bord de scène pour aller chercher des festivaliers hypnotisés. Un coup vers la droite, un coup vers la droite, la jeune Belge est partout à la fois et assure dans tous les domaines : les yeux les zikos qui prennent leur pied la voix le déhanchement la tenue le peps le flow le move la vibe, tout y est ; autant dire que c’est du 100%. Explosif.

On se demande quelle mouche a piqué les programmateurs de cette nouvelle formule (Bienvenue ! Nicolas Preschey et Didier Varrod) pour faire jouer Florent Marchet après une telle tornade. Toujours aussi incisif, mais cette fois tellement dépressif qu’il en est difficilement écoutable (un comble alors que j’ai jadis porté Rio Baril aux nues), son dernier album Courchevel n’a selon moi rigoureusement aucune chance de garder le public mobilisé. Ce en quoi je me trompe lourdement, car le français, d’un Benjamin survolté à une excellente reprise du titre de Stephan Eicher Des hauts, des bas, sera la bonne surprise de cette soirée. Avec une rage de conquête assez belle à voir, Florent Marchet se donne à fond derrière son orgue vintage, sa musique classieuse se parant de couleurs plus électros, idéales à cette heure où la nuit, enfin tombée, permet aux lumières de magnifier le set. On s’excuserait presque, vu le niveau musical, d’avoir pensé une seconde qu’une Selah Sue (finalement très proche des phénomènes de type Britney Spears /Katy Perry/Lady Gaga) pourrait seulement l’effrayer un peu. Et on s’excuse carrément en apprenant, après la bataille, que le chanteur était quasi aphone le matin même. Sans doute l’un des tout meilleurs Français de sa génération.

C’est à Catherine Ringer que revient l’honneur de clôturer cette première édition du FnacLive. J’avais trouvé un peu « has been » le show des Rita Mitsouko à Rock en Seine, ignorant que Fred Chichin disparaitrait quelques mois plus tard. Mais devant la Mairie de Paris, c’est une Catherine Ringer pêchue et rayonnante qui a présenté son album solo de la plus enthousiasmante des façons, me faisant totalement oublier l’impression mitigée de 2007. Généreuse, elle affiche une complicité forte avec ses mucisiens dont son fils Raoul Chichin, pas vingt ans encore et un jeu de guitare largement à la hauteur de ses gênes. « On va faire un mélange de nouvelles chansons et de celles … du temps de Fred » annonce Catherine Ringer avec une simplicité qui lui vaut depuis longtemps l’attachement de son public. Servie par des lumières éblouissantes qui collent parfaitement à la musique (ce qui est suffisamment rare pour mériter d’être souligné), elle reviendra en rappel avec un C’est comme ça d’anthologie qui laissera aux festivaliers de cette toute première FnacLive un souvenir heureux.

À l’instar de la moitié masculine des Rita, c’est désormais de Fnac Indétendances dont il me faut faire le deuil. Géraldine se marie en octobre, en Bretagne, et je suis de la noce. Marie-Hélène était là encore hier soir. Comme Muriel (et ses bottes), même si elle n’est plus sur Radio Néo. Marie et Arnaud, d’Hexalive, on eu une petite fille qui n’a pas encore deux ans.
J’aime les choses qui durent et les histoires de fidélité. Les choses qui ont un sens.
Pourtant, il faut continuer d’avancer. Show must go on.

Mais j’ai beaucoup pensé à Olivier Bas en fait, en ce dimanche de juillet 2011.
Certaines choses passent. D’autres pas.

Crédits photo Fnac Live 2011 : Nicolas Brunet

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: Isatagada a une fâcheuse tendance à en faire trop tout le temps : s’investir pour de nouveaux artistes, photographier, parler, filmer, s’indigner, lire, se faire de nouveaux amis et écrire, écrire, écrire... L'essentiel étant de galoper, pas de manger des fraises. Du coup, elle se couche tard et se lève tôt ; rêve de téléportation et de quelques vies supplémentaires. Et de servir à quelque chose quelque part, en fait. Blog / Flickr

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