Flyboys : à l’Ouest rien de nouveau

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Il y a deux ans sortait en DVD Flyboys, de Tony Bill, inédit dans les salles françaises. A travers celui-ci se dessine les hauts, les bas et autres figures aériennes d’une certaine tendance du blockbuster.

And learn to fly.

fly1_copie1917. Toute l’Europe sombre dans la folie de la Première Guerre Mondiale. Et déjà, on attend l’intervention des États-Unis dans le conflit. Grande invention récente, l’avion est, à ces heures-ci, détourné de ses fonctions premières et vite transformé par les belligérants en redoutable arme de guerre.

Aberdeen, Texas, à la même époque. Le jeune Blaine Rawlings, cow-boy solitaire, est forcé de quitter la ville après avoir tabassé le banquier qui venait de saisir son ranch. Le shérif lui donne une demi-heure pour quitter la ville et partir le plus loin possible.

Dans sa fuite, Rawlings traverse l’océan et s’engage alors dans l’Escadrille Lafayette, une unité de volontaires américains, venus aider les Français dans leur lutte, en se battant à bord d’avions armés.

Il devra alors apprendre à voler et à tirer, avant d’aller risquer sa vie dans les airs auprès de ses compatriotes et bientôt amis, Beagle le maladroit, Porter le religieux, Skinner le Noir opprimé, Lowry l’opulent mal aimé., et ce, face à l’adversité du vétéran Cassidy.

Inspiration

Devant ce pitch des plus banals – l’apprentissage, vu et revu – se montre en gros le slogan qui légitime bien d’autres histoires farfelues du cinéma. Je parle bien sûr de l’« Inspiré d’une histoire vraie » et sa variante « d’après des faits réels ». Si on ne se limite qu’au film de guerre, ils sont des centaines et des milliers à arborer la terrible épitaphe. Pour le meilleur comme pour le pire.

Un jour, un théoricien du cinéma a dit qu’il n’y avait pas meilleure scénariste que le monde réel, et qu’aucun script ne pourrait rivaliser d’originalité avec des faits accomplis.

Alors, la question qui se pose est, qu’est-ce qui pousse Hollywood à piocher dans ces faits, si ce n’est que pour en garder les plus grandes lignes, sans plus se soucier d’une moindre intégrité historique ? C’est ce à quoi le méconnu Flyboys, de Tony Bill, réalisé en 2006, s’apprête magistralement bien, montrant ainsi les faiblesses d’un système scénaristique, mais aussi la force de cette industrie prompte à crédibiliser n’importe quoi.

Expiration

fly2_copieLe problème de Flyboys est qu’il est avant tout un ramassis de clichés. Les mots sont durs, mais les preuves sont là. Le long des 2h20 du film, il est certes question d’un fait réel et méconnu d’une des pages les plus importantes du XXe siècle, la Première Guerre Mondiale. L’escadrille Lafayette a bel et bien existé. Entre 1914 et 1918, il y a eu 267 engagés américains dans l’aviation française. Les personnages de Cassidy ( Martin Henderson ) et de Skinner ( Abdul Salis ) sont très inspirés de Raoul Gervais Lufbery pour le premier, et de Eugene Jacques Bullard . De même, sans être expert en aviation, militaire ou pas, il semble que les techniques de l’époque soient respectées dans le métrage. Le personnage qu’interprète Jean Reno, le Capitaine Thénault a lui réellement existé. Mais Flyboys s’arrêtera là. Comme vous l’avez peut-être deviné, il n’y aura pas de Gervais Lufbery, réputé pour avoir été le plus grand pilote de l’escadrille, ni de Eugene Bullard, premier pilote de chasse Noir et le seul durant la Première Guerre. Mais on parlera ici de Blaine Rawlings, personnage à 100% fictif, qui aura le rôle d’un idéal américain. Bien d’autres personnages qui apparaissent sont tout aussi fictifs, et répondent aux clichés des personnages de fiction, tel qu’on peut les trouver dans les livres de scénario. Durant leur guerre, il sera bien sûr question de vie et de mort, mais aussi de religion, de racisme, de rédemption, d’un pourquoi et d’un comment. Le scénario de Flyboys, s’il l’était au début, n’a donc plus grand-chose à voir avec « les faits réels ».

C’est certes le cas dans beaucoup de films, mais c’est peut-être bien là le problème, même si certains d’entre eux ne souffrent pas des mêmes erreurs que Flyboys . Prenons par exemple Indigènes, de Rachid Bouchareb . Inspiré lui aussi d’un fait réel, il mène néanmoins, tout de son long, une campagne pour la reconnaissance des personnes réelles qu’il « caricature » à travers ses quatre héros, et non l’inverse. Bouchareb préfère finir son film par ces centaines de tombes blanches, anonymes, avec comme cartons, une explication rapide et précise des conditions de ces anciens combattants pour la « mère patrie ». Tony Bill lui, poussera encore plus loin le subterfuge de Flyboys, inventant une autre fin à ses personnages. Des plans sur chacun de ses héros expliquent ainsi qu’un tel montera un flying circus, qu’un autre s’engagera dans l’ American Airmail, et que notre Rawlings de héros lui, ne retrouvera pas sa belle et tendre fermière française, mais, comme par vengeance, construira « un des plus grands ranchs [du Texas] ».

fly4_copieMême en excusant cela, Flyboys a d’autres défauts et il souffre d’un des maux les plus courants du cinéma grand public. Comme s’il fallait accrocher le spectateur un peu plus qu’il ne peut l’être, Flyboys se place volontiers dans le registre de l’« incroyable à voir ». Le problème est d’ailleurs bien là, c’est « incroyable », donc, on n’y croit pas une seconde. En pleine bataille aérienne, Beagle, jeune recrue tout comme Rawlings, est touché par un tir ennemi et va doucement s’écraser. Jusque-là, tout est encore crédible, les pilotes étant entrainés à atterrir d’urgence. Manque de chance, il atterrit dans un No man’s land tout droit sorti d’ Un Long dimanche de fiançailles, et doit donc essayer d’éviter encore une fois les tirs ennemis, la main coincée sous son avion. Scénaristiquement, c’est « palpitant ». Mais Rawlings, le héros blond au visage carré, ne peut s’empêcher en voyant ça, d’atterrir quelques mètres plus loin, de traverser le terrain en courant et d’aller aider son ami malgré les coups de feu qui fusent de partout. Nous sommes à la moitié du film, et bien sûr, Rawlings ne peut pas tomber sous les balles ennemies, surtout que ce ne sont pas ses ennemis directs, juste de simples fantassins. Mais cela ne doit pas justifier une probable immortalité du héros et l’accumulation de tout un tas d’invraisemblances. Si Full Metal Jacket ou Platoon, par exemple, sont de si bons films de guerre, c’est aussi grâce à leurs scénarii qui évitent justement ce genre de frasques patriotiques et invraisemblables. C’est également le cas, d’ Indigènes

Tout Flyboys souffre de ce « grossissement » de la réalité. À trop forcer sur son héroïsme moderne – rébellion et solitude -, Rawlings n’est plus qu’un cliché digne de Patriot ou d’ Independance Days . Pour accroître le spectaculaire, les avions fusent à une vitesse qui ne correspond pas à l’époque. Même dans les plus petits détails, Tony Bill en rajoute beaucoup trop. Le meilleur exemple, et le plus simple, reste Whisky, la mascotte de l’escadrille Lafayette . Si celui-ci a vraiment existé, il n’était alors qu’un lionceau en 1917, comme on peut le voir sur la dernière photo du film, qui montre la véritable Escadrille. Dans Flyboys, Tony Bill en fait un énorme lion, dressé certes, mais bel et bien effrayant. Quand on est au courant, cela prête malheureusement à rire, et fait donc encore une fois défaut au film.

Et nous passerons sur certaines morts glorieuses (comme le disait mon père, les cow-boys meurent bien moins vite que les indiens), les confidences de Skinner sur le racisme (« Là-haut, on ne me juge plus comme un Noir »), les poncifs sur les classes sociales (la belle fermière n’est pas une prostituée) et tout un tas de clichés dans le même registre.

Looping

fly3_copieMais, confidences pour confidences, tout en étant le cliché du blockbuster américain, Flyboys est également une parfaite démonstration de l’infaillibilité de l’industrie hollywoodienne. Aussi bourré de lourdeur qu’il peut l’être, il n’en demeure pas moins efficace et parvient facilement à s’envoler, et c’est là le paradoxe de beaucoup d’autres films. Étrangement, rien ne vient gêner l’évolution de l’histoire. Tout est calculé pour que le spectateur se laisse prendre, et les faits qui s’enchaînent glissent tous seuls dans la rétine de celui-ci. Alors que l’on sait pertinemment que rien n’est vrai, et que, pour le coup, c’est bel et bien « du cinéma ».

Même s’il reste plutôt un contre-exemple du fait de son fiasco au box-office américain, Flyboys n’en demeure pas moins une belle démonstration que ces genres de films sont en général si bien ficelés qu’ils en deviennent crédibles. Les Américains n’ont jamais gagné la bataille de Pearl Harbor, mais c’est pourtant le sentiment que l’on ressent au sortir de Pearl Harbor de Michael Bay . À défaut de servir les faits réels en une parfaite retranscription, ces films romancent tellement la source qu’ils en font, dans leur histoires à eux, une réalité cinématographique crédible. Créés dans un souci de (com)plaisance vis-à-vis du spectateur, ces films ne peuvent plus se permettre d’être vraisemblables. Les Nieuport 17 de Flyboys volent à une vitesse cinématographiquement crédible, et montrer le contraire serait, parait-il, une erreur. D’ailleurs, cinématographiquement parlant, Rawlings n’avait pas d’autres choix que de sauver Beagle. Que cela soit crédible ou non n’est pas la question. Il s’agit là d’un acte obligatoire pour l’évolution du personnage et pour sa maturation.

Et au final Tony Bill arrive avec Flyboys à éviter ce que n’a pas su, ou n’a pas voulu éviter Michael Bay dans Pearl Harbor . À s’inscrire en faux avec la réalité, en privilégiant le spectaculaire au crédible, les deux films se différencient, à la défaveur de la production de Michael Bay . Car la force de Flyboys reste bel et bien son charme – que n’a pas Pearl Harbor . Peut-être est-ce dû à l’ambiance plus rétro du premier, à son kitch ou même à ses défauts techniques et ses effets spéciaux quelque peu bâclés. Même dans le registre des scènes romantiques (nous sommes dans des films hollywoodiens, ne l’oublions pas), le trio amoureux Ben AffleckJosh HarnettKate Beckinsale de Pearl Harbor ne résiste pas longtemps au romantisme échoué du couple James FrancoJennifer Decker . Les scènes de drague par dictionnaire entre l’aviateur américain et la fermière française, même s’ils répondent à un parfait cliché, n’échouent pas dans leur mission pleurnicharde. Plus proche du sujet, le choix des batailles aériennes, même moins maitrisées chez Tony Bill, en reste plus efficace que celui de Bay, qui semble être comme à l’accoutumée prêt à tout faire exploser.

Atterrissage

Flyboys s’inscrit dans un genre qui semble fait pour nourrir un besoin qu’il a lui-même créé. Ce cinéma dit de divertissement s’écoule dans sa propre continuité, sans réel parti pris, ni aucune réelle audace. Le véritable problème de ce film c’est que Flyboys a été conçu comme tous les autres divertissements auxquels il s’apparente, sans aucune prise sur le réel, pour le bien d’un virtuel qui ne dépend que du simple moment présent, celui du film.

Le problème au final c’est que tout cela reste terriblement efficace. Mais est-ce vraiment un problème après tout ?

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En savoir +

Flyboys de Tony Bill .
Disponible en DVD depuis le 13 aout 2007
Avec James Franco, Jean Reno, Jennifer Decker etc.
Durée : 2h19

A propos de l'auteur

Image de : Né au beau milieu de l'année 1986, 60 ans jour pour jour après Marilyn, Arnaud n'a rien de la blonde pulpeuse. Très tôt bercé par les courts métrages de Charlie Chaplin, les épisodes de Ça Cartoon et le film Les 7 Mercenaires, qu'il regardait tous les dimanches - joyeux programme - il plongea bien trop vite, passionné par cet art dévorant qu'est le cinéma. Quelques années plus tard, refaisant enfin surface dans le monde réel un bref instant après des années d'inexistence, il se cogna sur une pile de livres... C'était trop tard, il avait déjà recoulé : nouvelle passion qui accompagnerait la première, la lecture et l'écriture seront ses nouvelles compagnes. Depuis, on n'a jamais revu Arnaud.

1 commentaire

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  1. 1
    le Lundi 5 avril 2010
    Welti a écrit :

    Donc si j ai bien compris, beaucoup d’invraissemblances…. mais somme toute un film globalement réussi. Toutefois la scène de la main coupée gache en partie le film.

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