Les Nuits Electroniques de l’Ososphère

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Des containers fluviaux orange, des salles de concert semblables à des hangars, de l'art post-post moderne : depuis 10 ans, le festival utilise « tout ce que le bitume a fait de meilleur ». Rétrospective de deux soirs dans un autre univers.

Le temps d’un week-end, tout le quartier de la Laiterie est bouclé, baigné d’une lumière rouge électrique, se consacrant entièrement au festival qui fait la fierté de l’association Quatre 4.0 : l’ Ososphère . L’originalité est de mêler pointures de l’électro à la pratique artistique autour du numérique.

Tout est pensé ici, les jeux de lumière, les panneaux, la programmation, l’esprit. Mais parce que 30 groupes par soir et des installations artistiques disséminées un peu partout, c’est fort en chocolat, ce n’est pas faisable de tout voir et d’avoir un avis sur tout.

Vu et écouté :

oso1Une tour d’acier qui donne un point de vue sur tout le site et invite à jouer à « Où est Charlie ? ». Communément appelé art ludique.

Des containers maritimes du PAS (Port Autonome de Strasbourg) disposés au festival, mais aussi dans toute la ville, lieux de toutes les expérimentations : sons de cloches, jeu vidéo où un poisson se mange la queue à l’infini. Ionesco, ou le Morning Live viennent à l’esprit, niveau références absurdes ça dépend de l’avancement de la soirée.

F. et sa peluche Tigrou, qui l’accompagne à tous les concerts et festivals, demandent à voir : « Ce qu’on a préféré cet été ? Calvin Harris à Rock en Seine ! On va voir si ce soir nous fera changer d’avis. »

Au revoir Simone, trois grandes filles américaines aux longs cheveux, en vue en ce moment. Un peu trop calme pour accrocher en ce début de soirée, malgré le ramdam qu’elles tentent de faire en tapant du talon aiguille, mais leur set est maîtrisé et ses adeptes sous le charme.

DJ Krush, le nouveau prophète loué par M. : « Tu aimes Massive Attack ? Tu aimes Portishead ? Écoute ça, ce mec est magique, il sait tout faire tout seul ». Tout, c’est du trip hop jazz, se nourrissant de toutes les influences. On laisse M. baigné d’étoiles pour jeter un coup d’oeil à Chinese Man, très attendus. Et pour cause ça sent le génie quand ils scratchent dans la pagode. Affublé de lunettes à filtres rouge et vert, le public est en transe sur la reprise électro-asiatique des Doors, un de leurs tubes avec I’ve got that tune, Pandi groove . C’est aussi l’occasion de voir projetée une scène d’anthologie, Poelvoorde s’essayant au maniement du bâton. On regrette l’absence d’un extrait de Kung Fu Panda, et d’oxygène dans la salle.

Autres concerts surpeuplés où on n’a pas eu le courage ou la possibilité de mettre les pieds : Yuksek, supra-célèbre grâce à Tonight, SebastiAn et DJ Pone, membre de Birdy Nam Nam . Au bout d’un certain quota de remplissage, une personne rentre quand une sort, donc y a moyen de louper pas mal de choses. Surtout avec 5 000 personnes par soir.

Pour ceux ayant pris leurs billets en avance, les concerts des Tambours du Bronx, Laurent Garnier, Raekwon, The Orb, au choix, étaient compris.

Coup d’oeil chez les Naïve New Beaters, dont la recette est toujours aussi efficace. Leurs tubes kitschs-branchés sont repris en choeur, pour la deuxième année consécutive à l’ Ososphère .

oso3Gros succès également, Punish Yourself : des lasers verts entre le public et les musiciens, dont le corps est entièrement peint de vert, rouge, jaune, des mannequins, une protagoniste de cette ambiance excentrique tour à tour pom pom girl, actrice de Massacre à la Tronçonneuse ou sataniste. Le genre de monstres qu’on baladait dans les cirques de l’Est parce qu’ils déchaînaient les foules. La différence : eux sont les rois du cyber punk, mais ils provoquent la même excitation non avouable dans le public.

Restons dans le trash avec Sexy Sushi, les autres barrés de la soirée, un gymnaste et une escrimeuse de l’équipe de France. Leur playlist, c’est une roue de la fortune : une fille du public nous fait le plaisir de tomber sur Rachida à genoux ou encore De la merde . Mitch, le gymnaste blond à la table de mix, envoie effectivement de la merde, couverte par les hurlements de sa copine : « Nous sommes produits par Jean Sarkozy et ça c’est chouette ! ». Elle insulte le public, lui crache de la bière dessus : Didier Super, en fille et en moins moche. Le genre de nana qui sort du système scolaire à douze ans, se scarifie pour faire chier ses parents, et ne met pas de soutif parce que Anarchie vaincra. D’ailleurs au bout d’un quart d’heure, elle est topless, slame dans le public ravi, et roule des pelles à des sympathisantes de sa cause ultra-libertaire. Classe-woman quoi. À la fin elle nous fendrait presque le coeur avec son « Eh, y’a plus de romantisme ! » quand une centaine de jeunes subjugués montent sur scène faire la fête à leur nouveau gourou.

L’exposition d’art visuel et numérique apporte au peu de sérénité.

Choses vues / Réactions du public :

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- Un gros glaçon qui fait de la fumée / « Ben c’est un frigo qui marche plus, j’ai le même à la maison » – [Vent de panique] : « Crado tout le monde touche avec la grippe A et tout. »

- Des plantes qui font des sons au toucher (www.unnamed-tree.com), c’est interactif et surtout ça ramène un peu d’innocence de voir tous ces gens faire des câlins à des plantes vertes / Il y a les rêveurs : « Celle-là est un peu autiste, elle ne veut pas me parler. » et il y a toujours les non-convaincus : « La prochaine fois, je fais aussi un truc, je prends mon caca, j’y plante des pailles et des sucettes et je le congèle ».

- Une sculpture de miroirs en cône, qui reflète à l’infini le moindre élément / « Chouette, un utérus magique ».

- Un mur rempli de graffs sur une musique « Fuck you » martelée au rythme d’une kalachnikov. Quand on hurle dans le micro en se prenant pour Till Lindemann, les décibels créent de la lumière dans la salle, mais l’expérience n’est pas à la portée de tous, comme le précise la concierge de la salle : « C’est une soirée privée ici ? Nan, c’est interdit pour les hippies. ».

L’art contemporain suscite certes des réactions, mais peut-être pas celles attendues par leurs vénérables acteurs, dont la substantifique moelle des oeuvres échappe apparemment à la plupart des festivaliers. L’effort et l’originalité de miser sur la découverte d’oeuvres d’arts numériques, contemporaines, atypiques, et notamment émanant de jeunes artistes, méritent pourtant d’être salués.

Et pendant tout ce temps, la vidéo d’une femme dansant à en perdre toute rationalité est projetée sur les murs, en continu, sans début ni fin.

oso4On perd ses chaussures, qui restent collées au sol à cause de la bière renversée : pas de doute nous sommes au Molodoï, la salle auto-gérée de la ville, pour Agoria, une teuf électro comme il se doit. Avec leurs accents plus hip-hop, les Londoniens de Chase & Status servent au public des remix réussis et des compositions inspirées.

Digitalism attire aussi nombre de festivaliers, ainsi qu’ Alec Empire, pour la curiosité qu’inspire le musicien. En entrant dans la salle, on a comme une impression d’hôpital psychiatrique, la salle est bombardée par les projecteurs blancs et Alec abuse un peu du son qui fait suffoquer. Sa musique de dément ne laisse pas indifférent : pour M. ça se résume à « des vieilles reprises d’ Iggy Pop décevantes », pour L. qui se verrait bien oublier comment il s’appelle en restant une heure là-dedans, « Ça bastonne ! ».

Dimanche matin à 6h, l’ Ososphère, hymne à la musique électronique, à la technique, au béton et à l’acier se tait, laissant patienter les talents électro de demain dans ses entrailles de fer une année durant.

Crédits photo : Ludo Pics_Troy / http://www.flickr.com/photos/pics_troy/

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A propos de l'auteur

Image de : Journaliste free-lance presse écrite / web - Sur Discordance dans les rubriques Musique/Médias/Société - Tente de s'intégrer mais c'est pas évident. @LaureSiegel

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