Festival Bellyfusions

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Lorsque l'on vous dit danse orientale, quelles sont les premières images qui vous viennent à l'esprit ? Des sequins, des paillettes, des danseuses agitant sensuellement leurs formes au rythme de la darbouka ? C'est une vision de la chose certes, mais avez-vous déjà entendu parler de la danse orientale tribale ou fusion ? Les règles sont dans ce cas bien différentes et les deux jours du festival Bellyfusions n'auront pas été de trop pour appréhender ces nouveaux courants qui émergent de part et d'autre du monde.

affiche_festival_bellyfusionsA l’initiative de tout cela, une passionnée de danse orientale qui s’est vite lassée des carcans et des codes des danses ancestrales : Julie de Saint Blanquat . Professeur depuis quatre ans, la demoiselle n’a pourtant commencé à donner ses premiers stages de danse il n’y a qu’un an et demi de cela. La France n’est en effet pas le pays le plus ouvert à ce sujet et c’est en parcourant le monde à la recherche de professeurs que Julie a pu se former dans ce domaine encore si peu connu.

Il faut dire que faire rimer danse orientale avec des musiques comme la techno, le hip-hop ou encore le death-metal (je vous promets que ça existe !) c’est plutôt le genre d’expérience dédaignée par les professionnels et incomprise des amateurs. Heureusement, notre Julie est persévérante et elle est partie à la recherche de ses artistes aux quatre coins du monde, entre l’Europe de l’Est, l’Amérique du Nord, mais aussi Latine, sans oublier quelques perles venues tout droit du Maghreb. «  Je veux des interventions de qualité » affirme cette dernière, «  la danse tribale se compose de styles très ouverts à la créativité de chacune, ces styles donnent de nouvelles gestuelles, de nouveaux types de mouvements en se réappropriant la culture orientale ». Le collectif prend soudainement une vraie place dans ces nouvelles danses orientales basées sur l’improvisation de groupe, l’écoute et la libre expression de la sensibilité artistique de chacune. L’étoile unique n’existe plus et c’est en apprenant les mêmes codes gestuels que chacune trouve son expression propre. Du bonheur à l’état pur !

Un petit tour dans les studios Blanca Li et nous voici déjà perdus entre des contrées tziganes d’Europe de l’Est, des ambiances folklores du Pakistan et de l’Inde, mais aussi des costumes lacérés et dénudés beaucoup plus proches d’un style éléctro que de la sempiternelle ceinture à sequin. Le plus incroyable c’est que tous ces costumes, bijoux et autres parures sont tous fait mains par les artistes qui les présentent.

Derrière le bazar, les studios de danse. Les stages sont complets depuis des jours, mais je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’oeil dans l’un des studios où se déroule un cour de tribal ATS (American Tribal Style) le mouvement tribal le plus reconnu. Deux danseuses espagnoles transmettent leur savoir, aidées par une élève qui semble bien les connaître et qui traduit tout ce qu’elles disent. Placement du buste et du bassin, apprentissage des codes gestuels et des déplacements pour permettre l’improvisation collective, nos initiées apprennent vite et se laissent docilement corriger par les mains expertes de nos professionnelles. Un peu frustrée de ne pouvoir danser, je quitte alors ce lieu plein de charme, impatiente de voir le spectacle que nous réservent ces artistes.

Un spectacle qui présente vingt et une solistes ou compagnies ça fait du beau monde pour donner vie à la scène du théâtre de Ménilmontant. Un éclectisme décoiffant qui illustre la Femme sous tous ses tempéraments, en véritable déesse des quatre éléments.

La sirène, l’envoutante

bellyfusions-julie_anamaya-franpi-4Lorsque la danse orientale croise le contemporain, les techniques d’ondulation se font alors houleuses. La danseuse Julie Anamaya, moulée dans une combinaison grise transparente fend alors l’espace entre sauts et déboulés pour couler doucement dans des vibrations typiques de la danse orientale, comme un océan tourmenté qui viendrait doucement déposer son écume sur le bord de la plage.

Dans un autre genre, Linda Faoro nous apparaît d’abord dans un cocon gris. Émergeant doucement de son tissu élastique, la danseuse favorise elle aussi un jeu d’ondulation de son corps longiligne, laissant juste apercevoir sous cette surface bien calme une force capable d’emporter tout marins venus s’approcher d’un peu trop près de ses écailles miroitantes.

La rose des vents, l’irréelle

Parmi les accessoires fétiches de la danse orientale, le foulard a une place toute privilégiée. Vaporeux et léger, il s’accorde toujours bien avec les courbes que dessine le corps de nos danseuses. Patricia Alvarez nous donne un exemple très poignant de l’utilisation du voile. Son visage exprime la douleur, et c’est comme si seul son immense tissu pouvait la rassurer. Danse très aérienne donc, mais on sent la danseuse loin dans son monde immatériel, son regard ne se détachant jamais du sol comme si nous n’étions pas là. Pourtant, le foulard peut aussi donner une force à un style très épuré. Valérie Romanin par exemple affirme elle aussi une danse orientale coupée de flamenco sans pourtant se charger du moindre ornement. Frêle et fragile son corps léger nous amène dans un ballet aérien où le temps semble suspendu, accroché à son foulard qui pourrait rester des heures à voler.

La lenteur ne réussit malheureusement pas à tout le monde, la compagnie Damage Control Dance Theater poussant cette retenue du mouvement et ses ports de bras typique de la danse orientale au point d’en oublier de se déplacer. Les demoiselles de la compagnie ne bougeront en effet pas de leur formation extrêmement serrée durant toute leur chorégraphie, se superposant et s’entassant toujours un peu plus comme des feuilles mortes qui tomberaient sous le vent.

La compagnie Urban Shamans oublie elle aussi le principe même de déplacement, mais fait bouger ses danseuses d’une toute autre façon. Arrivées sur scène en formant un V, les danseuses ne font en effet qu’enchainer les dissociations du bassin et du buste, les 8, tombés-jetés, et autres techniques propres à la danse orientale, mais sans jamais décoller de leur place initiale. De jolis roseaux tout de blanc vêtus donc, se pliant sous le vent, mais ne bougeant jamais de là où leur racine s’est plantée. Finalement au jeu du léger et de la séduction vaporeuse un brin de nouveauté ne fait pas de mal, et Gwen Booth l’a bien compris. Robe bleue aux jupons de tulle, mais surtout énorme éventail en plume, le vent que nous souffle la demoiselle a juste la dose de coquinerie qui fait sourire, du taquinage de cabaret. La brise douce de l’été laisse ici place au chaud mistral dévastateur et laisse le public ébouriffé par cette déesse du vent.

Les minérales, nos guerrières

Un costume type de danse orientale tribale ne se dessine pas qu’autour de la danseuse, mais aussi sur la danseuse. Chaque courbe du corps ne se dénude alors que pour se rehausser de tatouages. On joue ici avec des codes essentiellement basés sur le principe de dissociation des membres. Erifily par exemple nous propose une chorégraphie sur une musique de rap. La rage du flow du MC est alors sublimée par la douleur que notre danseuse exprime par ses coups de bassin si vifs, cette façon de plier pour remonter en une ondulation qui semble venir du plus profond de la Terre.

bellyfusions-elodie_chan-franpi-2Mais le tribal s’accorde aussi très bien avec les musiques traditionnelles de percussions orientales. Élodie Chan par exemple fait voler les lourds jupons sombres de sa jupe sur les frappes précises et marquées de la darbouka, mais n’hésite pas non plus à descendre au sol pour des mouvances beaucoup plus reptiliennes.

Dans un style un peu similaire, la compagnie The Uzumé préfère la lenteur pour explorer les forces de la Terre. Troquant les bracelets et lourds colliers contre des mitaines de dentelles et autres accessoires très légers, les deux danseuses arpentent la scène de leurs pas balancés, dissociant chaque mouvement pour lui donner toujours plus d’intensité.

Au jeu des guerrières, on est parfois surpris des accessoires avec lesquels jouent nos demoiselles. La compagnie Vatra nous laisse alors face à une danseuse et son homme pour un combat sous les lames impressionnantes des sabres. Entre capoeiras et danse orientale, le show est époustouflant et fait battre nos coeurs au rythme du tintement des sabres qui s’entrechoquent. Enfin, aussi original que cela puisse paraître nos danseuses s’arment aussi d’une ambiance beaucoup plus sombre, voire complètement gothique. La compagnie Wicked Mysti c est la première à s’illustrer dans ce genre. Arrivées sur scène sous des kimonos de geisha l’intro pourrait avoir du style si deux des danseuses sur cinq ne semblaient pas complètement paumées et que des grosses bottes noires ne dépassaient pas du délicat costume de soie. Vous comprendrez bien que lorsque nos gothiques enlèvent enfin leur kimono l’effet de surprise des bustiers et mini jupes de latex est donc quelque peu amoindri. Le plus décevant est surtout qu’une fois enfin révélées les danseuses n’exécutent que quelques mouvements de bassin pour quitter la scène sans plus de démonstration d’un style qui a pourtant bien plus à revendre.

C’est en effet la compagnie Shakra qui peu de temps après vient s’illustrer dans ce genre pour atteindre alors un niveau bien différent. Chaussées d’énormes news rock (tant qu’à être gothique autant l’être jusqu’au bout), coiffées d’un chapeau haut de forme agrémenté d’un voile noir masquant les yeux, armées de longue griffes métalliques à chacun de leur doigt, le tout sur fond de Marilyn Manson, le public est littéralement scotché. Affichant un sourire figé diabolique façon Chucky, nos danseuses maitrisent sur le bout de leurs griffes argentées l’intérêt du paradoxe entre la danse orientale et l’ambiance gothique. Car bien que survolant le sol de 10 centimètres vu l’épaisseur de la semelle de leurs chaussures, cela n’empêche pas nos créatures de se déhancher et d’être traversées par des ondes surnaturelles. Ces corps courbés, ces mouvements cassés, la noirceur de leur jeu trouve alors un écho parfait dans la fusion créée à partir de deux mondes si différents.

Le phoenix, la vie éternelle

bellyfusions-saada-franpi-2Enfin, s’il y a un élément qui ressort particulièrement au milieu de ce nouvel éventail que nous offre la danse orientale, c’est bien sur le feu. La compagnie Nea’s Tribal avec ses danseuses entre 40 et 60 ans est certainement la plus symbolique de la chaleur de la danse orientale. En véritable allégorie de la vie, nos femmes rayonnent comme quinze feux de joie, scandant des youyous, frappant des mains et n’hésitant pas chacune à passer en solo au milieu du cercle formé par les autres. Dans un style complètement différent, la compagnie Saada compte elle aussi plusieurs danseuses, mais celles-ci semblent plus être venues des temples bouddhistes que d’une fête arabe. Costume extrêmement chargé en bijoux, mais aussi en fleurs, visages et corps peints en rose foncé, les danseuses passent une grande partie de la chorégraphie en ligne, laissant onduler leur bras tel Indra.

La chaleur orientale trouve aussi de nouveaux partenaires avec la compagnie La Luna del Oriente . Mélangeant cette fois-ci la danse orientale avec le hip-hop, le modern jazz ou le flamenco, la chorégraphie de nos jeunettes nous distille un souffle brulant d’énergie. Les petits groupes se forment et se déforment avec une maitrise parfaite de l’espace et de la perception d’autrui malgré la rapidité des échanges. Pourtant, il n’y a pas forcément besoin de remplir la scène pour se sentir emporté dans la chaleur du souk.

Sarah Avril et Caroline Achouri, par leur danse pleine d’humour et la caricature des caractères typiques féminins nous donneraient presque envie de négocier chiffon autour d’un thé à la menthe et de cornes de gazelle. Mais la chaleur parfois ne s’explique pas, elle se sent, elle se vit. Kimberly Mac Koy et Amira Nemeth, chacune avec leur style, nous ont alors fait partager un vrai moment de magie chaude et sensuelle. La première, chevelure rousse flamboyante, costume tribal, détonne par le feu qui se dégage d’un si petit bout de femme. Ses multiples bijoux résonnent à chacun de ses mouvements précis et posés, comme une invitation à la parfaite lascivité. La deuxième redonne à elle seule toutes ses lettres de noblesse au personnage d’Esméralda. Long jupon orange, chevelure brune détachée, notre bohémienne illumine toute la scène de sa fougue. Sa danse est survoltée, emportée par un élan de vie indéfinissable et qui semble pouvoir ne jamais s’arrêter.

bellyfusions-anasma-franpi-3Enfin, LE coup de coeur de la soirée pour celle qui est en plus la marraine du festival : Anasma . Apparue tout d’abord sur scène en tenue de soldat asiatique, la demoiselle incarne un personnage de guerrier tout en maitrisant parfaitement les techniques de danse orientale. Descente au sol d’une lenteur extrême, mais aussi tours et sauts multiples, on sent une formation en danse très riche. Elle sera rejointe pour ce premier passage par Geneva Bybee . Cette dernière joue alors la nymphe qui ramène son guerrier à la vie, l’emportant dans un pas de deux coquin et sensuel.

Mais Anasma revient pour une deuxième partie, seule cette fois et en tenue de diablesse. On prend alors conscience non seulement de son niveau technique, mais aussi de son jeu théâtral. Sa danse est espiègle, nous sollicite constamment du regard et ne peut laisser personne indifférent face à ce petit démon plein de charme.

Deux heures et demie de spectacle qui passent pourtant tellement vite ! À la sortie de la salle, on entend les avis partagés face à ces fusions peu pratiquées dans nos contrées. L’histoire culturelle de la danse orientale est riche, très riche en effet, mais n’est-ce pas continuer de l’enrichir que de pouvoir en faire encore autre chose ? C’est en explorant que l’on trouve des réponses, en laissant le corps vivre passionnément, libéré des carcans.

Crédits photo : Franpi

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A propos de l'auteur

Image de : J'ai atterri à Paris à mes 18 ans pour ma licence en art du spectacle chorégraphique. La danse, ou plutôt les danses sont en effet ma passion, aussi bien dans la pratique que sous leur aspect théorique. J'aime observer, analyser, comparer et essayer de comprendre, mais étant danseuse et comédienne avant tout, je sais aussi qu'il n'y a aucune vérité de jugement au niveau de l'art, il n'y a que des points de vue. Je reviens juste d'une année sabbatique qui m'a conduit entre San Francisco et Los Angeles et je m'apprête donc à continuer mes études avec un master en études théâtrales (le but étant d'intégrer un master pro en journalisme culturel l'année prochaine).

7 commentaires

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  1. 1
    le Vendredi 13 février 2009
    Franpi a écrit :

    Merci pour la citation concernant ces photos !
    Vous pourrez trouver plus d’image sur bellyfusion ici :
    http://franpi.canalblog.com/tag/Danse

  2. 2
    le Jeudi 26 février 2009
    Plus a écrit :

    Spectacle Tribal French Touch! de danses orientales tribales et de fusions le 4 avril au théâtre de Ménilmontant.

  3. 3
    le Mercredi 4 mars 2009
    Mimi a écrit :

    Quelqu’un sait-il si ce festival a été filmé, et si le DVD sera distribué? J’adorerais le voir :-)

  4. 4
    le Vendredi 6 mars 2009
    tryciamars a écrit :

    Article très inspiré comme toutes les danseuses de ce festival bravo!!!! j’ai particulièrement aimé les photos de Franpi et les quelques lignes sur Julie Anamaya. sobriété et émotion. élégance qui se retrouve sur son site http://www.anamaya.fr … vivement le festival 2010 ;)

  5. 5
    le Mercredi 11 mars 2009
    Julie a écrit :

    Bonjour,

    Cette première édition du festival ne fera pas l’objet d’un DVD mais s’il y a de la demande c’est quelque chose que nous pourrons envisager l’an prochain ! ;o)

    En attendant nous avons lancé depuis un mois l’appel à participation pour la seconde édition. Plus d’informations sur le site du festival.

    A bientôt.

  6. 6
    le Samedi 14 février 2009
    LBDV a écrit :

    Bel article. Bravo. CLAP CLAP CLAP

  7. 7
    le Samedi 28 février 2009
    Zahila a écrit :

    Vivement le prochain !

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