Festival Aluna – Jour 3 : Hubert Félix Thiéfaine, Ayo et Julien Doré en vedette

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Dernier soir ce dimanche pour la formule "classique" de l'Ardèche Aluna Festival. Après brassé 10 000 personnes vendredi et 20 000 samedi, 5 000 festivaliers se sont à nouveau déplacés à Ruoms pour assister aux concerts de Hubert Félix Thiéfaine, Ayo, Julien Doré, Inna Modja, La Cafetera Roja et Axel. Si c'est moins bien rempli que les soirs précédents, l'Aluna n'en a pas pour autant terminé avec les bains de foule car mardi, une quatrième date spéciale Johnny Hallyday viendra parafer cette 5e édition historique depuis l'existence du festival. Au moins 13 000 personnes sont annoncées.

Le calme est revenu au Sunelia… Ouf diront les festivaliers de la veille tant la foule présente samedi relève presque de l’étouffement. Gradins bondés, stands quasi inaccessibles, voies d’accès difficilement empruntables, heureusement que la qualité des groupes a vite gommé ses imperfections tant, avec le recul, les organisateurs doivent se rendre compte que pour accueillir 20 000 personnes, il faudra l’année prochaine reconsidérer plusieurs points qui ont quelque peu noirci le tableau : la question des accès et des évacuations, cruciale, a le mérite d’être soulevée. Le système de navettes était bien pensé, sauf que, dans la pratique, il n’a pas été suffisant : presque 2h30 d’attente pour faire 3 kilomètres, beaucoup ont confessé (des familles avec des enfants notamment) qu’ils ne reviendraient pas l’année prochaine.

À l’exception de ces remarques nécessaires si l’Aluna veut continuer à se développer, une nouvelle soirée musicale venait donc clôturer ces trois jours de fête. Comme la veille, il n’avait pas grande monde malheureusement pour le groupe d’ouverture, Axel, à l’œuvre sur la petite scène. Pourtant il fallait avoir réellement du courage pour se mettre à jouer un troisième d’Aluna, guitare au bras, quand on a seulement 17 ans. La chaleur n’aidant pas, il a fallu réellement attendre La Cafetera Roja pour voir le site commencer à grouiller.

La Cafetera Roja, la belle inconnue

Groupe encore très frais puisqu’il s’est créé en 2008 à Barcelone, La Cafetera Roja faisait office de novice parmi le gratin d’artistes confirmés qui se succédaient depuis 2 jours. Inconnu à nos yeux, la curiosité s’est montrée grandissante à la vue de la composition très éparpillée de la cafetière : six musiciens, quatre nationalités (française, autrichienne, lituanienne et espagnole), cinq langues. Un melting-pop culturel qui, au premier abord, risque de se retrouver dans la musique.

Aux aguets, les premiers morceaux sont écoutés par une foule pour le moins attentive. Si le groupe paraît (un peu trop) se retenir, le son est efficace. L’univers sonore est varié, le métissage des cultures bien impulsé par les différents musiciens. Au chant, la réplique est assurée principalement par un MC, tantôt doublée ou relayée par les voix féminines conférant un petit côté Portished par moment au crew.

Musicalement, les influences de chacun laissent leur empreinte aux morceaux : ska, rock, indie, pop, et même hip hop, La Cafetera touche à tout. D’une multitude d’instruments (guitares sèche et électrique, basse, batterie, violon, violoncelle, synthé, percus) aux divers univers artistiques de chaque membre, l’ensemble pose les bases d’un show résolument festif (Rolex), mais qui peut très bien s’emballer aux rythmes de la musique latine (Verte) ou d’une bombe trip hop (Elements).

Franchement convaincant, Discordance reparlera très prochainement de La Cafetera Roja. Repéré et programmé au Printemps de Bourges cette année, on ne peut pas parler de hasard.

Inna Modja avec le frein à main

Boostée par ses nominations successives aux Victoires de la Musique et NRJ Music Awards de 2012, la popularité de la chanteuse malienne Inna Modja est copieusement montée en flèche pour attirer une belle petite foule devant la grande scène. Avec son dernier album « Love Revolution » qui a fait office de détonateur médiatique, on se laisse embarquer durant une heure dans un show qui résonnera, pour nous, dans l’inconnu.

Un peu assommée par cette scène imposante, Inna Modja vêtue d’une grande robe rouge a réalisé une prestation assez discrète, là où ses musiciens et choristes tentaient d’occuper le plus d’espace possible. Avec un show pop soul calibré pour une petite heure de spectacle, on pouvait penser que la chanteuse se concentrerait sur ses compositions personnelles, mais Inna Modja a pris une bonne partie du public à contre-pied : même avec deux albums solos à défendre, l’ex-mannequin a interprété deux reprises, dont le track Life de Des’Ree. De la frustration pour les fans, d’autant plus qu’Inna Modja est toujours en quête de raconter ses histoires, son concert a véritablement pêché dans sa fluidité.

À chaque fois qu’Inna Modja réussissait à embarquer la foule avec ses tubes (French Cancan, Mister H, I am Smiling), l’enchaînement a ripé. Quand les uns se demandaient quand Inna Modja allait enlever le frein à main, d’autres finissaient par se rendre à l’évidence : musicalement, rien de nouveau n’est réellement apporté au genre. D’ailleurs, on fera semblant de pas remarquer une poignée de spectateurs, visiblement emballés par le concert, qui se sont empressés de détacher des banderoles publicitaires pour aller faire… de la corde à sauter dans la fosse. Comique !

Julien Doré, l’ascension

Passage obligé sur la grande scène, nous voilà conviés à suivre le show de Julien Doré. Pas forcément emballés par cette idée, à défaut de rester cons, nous allons au moins voir. D’entrée, on peut remarquer que la mise en scène carrée : décors seventies à foison, effets vintage assurés, le ton est donné.

Premier élément troublant : la voix. On est loin de sa reprise Moi, Lolita d’Alizée. Je sais, c’est un peu réducteur de ne retenir que ce morceau pour évoquer Julien Doré, mais… Voix chaude, chaleureuse, maîtrisée, alternance français/anglais dans une ambiance qui tend même vers les 60′s. On essaie de se plonger dans « Bichon » (2011), son petit dernier, pour tenter de comprendre. L’ouverture du show surprend, elle est mi-chantée, mi-rappée. Julien Doré plonge dans différentes phases (acoustiques, électriques) produisant toujours un son d’une netteté surprenante. Avec en soutien des musiciens irréprochables, l’ambiance est détendue, feutrée, élégante.

D’abord un peu froissé de voir Julien Doré dans la programmation de ce dimanche soir, il faut probablement le voir en concert une fois pour constater l’immense progression du chanteur. La Nouvelle Star est bien loin…

Ayo souffle le chaud et le froid

Dernière étape avant Hubert Félix Thiéfaine avec la présence d’Ayo. Un peu novice sur les groupes à l’affiche de ce dimanche soir, c’est avant tout basé sur la découverte que Discordance s’est laissée embarquer par les différents concerts.

Un peu à l’écart des deux premiers albums, le virage bien plus rock sur le dernier opus « Billie-Eve » (2011) s’est nettement fait ressentir. Autant les écoutes laissaient présager un show endiablé, mais pourtant sur scène, plusieurs points sont venus défier la chronique : durant 1h30, Ayo s’est montrée généreuse, jamais rassasiée, avec une prestation assez bien maîtrisée. Du reggae au blues, de la soul au rock, le piano, davantage présent, a changé copieusement la donne. Plus pop, un peu moins dansant dans sa première partie de concert Ayo a soufflé le chaud et le froid.

On passe régulièrement du tout au tout : les ballades au piano intéressantes, mais répétitives ont bien contrasté avec les moments bien plus rythmés de tracks tels que I’m Gonna Dance, reggae/soul qui soulève l’Aluna, ou des penchants plus blues de Maybe. Le charme opère sur le magnifique How Many People, bien interprété, qui voit une longue introduction au piano avant que violoncelle et basse le rendent très dansant. Il est clair qu’il y a des moments suspendus où Ayo prend les choses en mains, comme  sur l’excellent Slow, Slow, incisif et terriblement rythmé.

La chanteuse n’oubliera pas un petit tribute à Bob Marley, décidément à l’honneur plusieurs fois durant ces 3 jours, pour ensuite interpréter ses classiques attendus, comme Down On My Knees. Sympa, Ayo. Sauf qu’une fois n’est pas coutume, les intros partent souvent sur de bons tempos avant de retomber. Bien dommage.

Hubert Félix Thiéfaine, un régal

Hubert Félix Thiéfaine, artiste hors pair. Impossible de rater le passage d’un des plus grands messieurs du rock français. Lui qui fuit toujours les médias arbore aujourd’hui plus de soixante printemps, mais peu importe. Une fois encore novice en la matière ce soir, le choix est vite fait : ce sera en première ligne, face au chanteur, les oreilles grandes ouvertes et une immersion totale dans ce défouloir poétique que le concert sera vécu.

Comment voulez-vous réagir lorsque Annihilation retentit en ouverture ? « Qui pourra faire taire les grondements de bête, les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes ? (…) Je dérègle mes sens et j’affûte ma schizo, vous est un autre je et j’aime jouer mélo ». Regard noir, entrée fracassante qui résonne comme un glas. Revendicateur. Provocateur. La Fièvre Résurrectionnelle se répand. Une compo fraîche (« Suppléments de Mensonges », 2011), déroutante, baignée dans une fausse mélancolie où le monde n’est que chaos. Cendres, poussières. Set désintégré.

Le public, très mélangé, n’en demandait pas moins : « mon blues a déjanté sur animal, dans cette chambre où les nuits durent pas plus d’un quart d’heure… », Lorolei Sebasto Cha est le premier grand moment du show. Thiéfaine l’a compris, le public approuvera les derniers morceaux, mais les tracks qui ont plus de 30 ans de bouteille sont les plus prisés. Toujours dans l’énorme album « Soleil Cherche Futur » (1982), le morceau éponyme en version rock’n'roll est interprété dans un Aluna en ébullition. « Dans les souterrains, les rêveurs sont perdants. Serions-nous condamnés à nous sentir trop lourds ? Soleil ! Soleil ! N’est-ce pas merveilleux de se sentir piégé ? ».

À pas feutrés et avec un rythme toujours entrainant, nouvelle claque avec les Confessions d’un never been. Rock à souhait, Thiéfaine est « un évêque étrusque, un lycanthrope errant qui patrouille dans le gel obscur de mon mental ». Ode à la mort, folie douce et poigne tenace, le massacre reprend avec Les Dingues et les Paumés retentit. Mélodie furieuse, désespoir apparent, « les dingues et les paumés jouent avec leurs manies dans leurs chambres blindées, leurs fleurs sont carnivores, et quand leurs monstres crient trop près de la sortie. Ils accouchent de scorpions et pleurent des mandragores et leurs aéroports se transforment en bunkers à quatre heure du matin derrière un téléphone quand leur voix qui s’appellent se changent en révolvers et s’invitent à calter en se gueulant come on ! ». Cerveau retourné par tant de force, impossible de l’oublier. Moment figé.

Échappatoire suspendu, Thiéfaine en profite pour s’adresser au public : « je vais arrêter les chansons qui parlent de drogue, de sexe, de mort, d’alcool, de Dieu… » en provoquant une vague de sifflets. Grand sourire aux lèvres, il finit par ajouter « non car le concert ne durerait que 4 minutes 22, donc on va faire comme d’hab’ ». En embrayant sur Petit Matin 4.10 Heure d’été, petite séquence à l’harmonica avant de basculer à nouveau dans la période la plus marquante du chanteur : avec un gros faible sur les albums « Dernières Balises (avant mutation) » (1981) et « Soleil Cherche Futur » (1982), HF Thiéfaine ressort des placards ses incontournables : Narcisse 81 regorge d’influence punk avant que la 113e Cigarette Sans Dormir fracasse l’auditoire, ça tire dans tous les sens et sur tout le monde avec « les enfants de Napoléon, s’ils ont compris tous les clichés, ça fera de la bidoche pour l’armée (…) manipulez-vous dans la haine et dépecez-vous dans la joie ! ». Textes corrosifs, écorchés à vif, de l’amour à la haine.

Même avec une petite parade acoustique (Mathématiques Souterraines), n’allez pas croire que cette cure de jouvence s’arrête là : les non-initiés sont bluffés, Thiéfaine interprète à présent Ad Orgasmum Aeternum. Les textes sont bruts de décoffrage, direct, délires psychosomatiques sans concession : « pour que mes tripes et mon cerveau, enfin redevenus lumière, retournent baiser la mer. Je reviendrais comme un vieux junkie, m’écrouler dans ton alchimie, delirium visions chromatiques, amours no-limit éthyliques ». Noir, noir comme le son, noir comme la profondeur de l’interprétation. À perdre l’équilibre. À peine remis, Sweet Amanite Phalloide Queen déboule au galop, mais nouveau plongeon : La Ruelle des Morts, extrait du dernier opus, jette un nouveau froid dans la tête tout en maintenant la foule agitée. « J’ai comme un bourdon qui résonne au clocher de ma nostalgie, les enfants cueillent des immortelles, des chrysanthèmes, des boutons d’or, les deuils se ramassent à la pelle dans la ruelle des morts ». Cerveau en pause.

À croire que les souvenirs se croisent, Thiéfaine était obligé de l’interpréter : l’huile dans la machine intacte, le cinglant Alligator 427 (1979) dégaine pour offrir un final de feu. « Je vous attends » hurle-t-il. Mais tout le monde veut participer à cette danse funèbre tellement réelle. Dérives du nucléaires, cancer, anti-militarisme, pognon à flot, « Moi je vous dis bravo, et vive la mort ! ». C’est terminé. Les lumières s’éteignent. Décapité.

Pas tout à fait. Car l’incontournable Fille du Coupeur de Joints (1978) retentit. Un hymne que tout le public reprend en chœur et qui n’a pas pris une ride. Un appel festif suivi de tous, une battle phénoménale avec son guitariste déjanté Alice Botté. Regards diaboliques, rythme effréné, explosions de toutes parts : Lobotomie Sporting Club, riffs lourds et synthés en appui, résonne dans un immense fracas. « Soleil cafard » résonne en trouvant un écho favorable.

Soleil cafard, futur glacé.
Matin blafard, cerveaux détraqués.
Fleurs suburbaines, crasseuses beautés.
Anges à la haine, fin programmée.

Bannières désétoilées, caméras et dentelles
Dans l’oeil des rats squattant les paradis virtuels
Lobotomie média, propagande flippée
Lobotomie média, propagande fliquée

Une leçon. Merci.

Crédits photo : Olivier Audouy

Ardèche Festival Aluna, dimanche 24 juin 2012, Ruoms (07).

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A propos de l'auteur

Image de : Etre thésard et mélomane, c'est possible. Enfin du moins pour l'instant ! Véritable électron libre dans le Sud de la France navigant entre Montpellier, Nîmes, Avignon et Marseille, je conserve cette passion à partager mes coups de cœur, mes trouvailles... et aussi mes coups de gueule. Pour ceux qui auraient envie d'en savoir un peu plus, vous pouvez toujours jeter un œil à mon site perso, Le Musicodrome (www.lemusicodrome.com).

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