Eurockéennes 2012 – Stuck in the sound (…and in the mud)

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Hydre à 100 000 têtes inquiétante et fascinante. Phoenix renaissant de ses cendres pour un feu d'artifice de 3 jours. Le grand cirque des Eurockéennes vient de refermer son chapiteau après une représentation mouvementée, mais à guichets fermés.

On croyait pourtant le spectacle si rôdé, qu’il ne pouvait plus nous surprendre.
On se la jouait blasé en égrainant crânement les éditions passées et en dissertant doctement sur les rouages et la mécanique de ce grand barnum.
On avait beau connaitre toutes les ficelles du magicien.
On avait grand jeu d’expliquer les raisons de ce carton plein à grands coups de « Avec The Cure et Justice le même soir, de toute façon tu ratisses aussi large qu’un terrain de foot »

À peine les lumières rallumées, que déjà une furieuse nostalgie de cette édition 2012 nous prend aux tripes. À l’instar de ce dimanche en fin d’après-midi, lorsque Summertime Sadness, de l’extrêmement inattendue Lana Del Rey, s’élevait au-dessus d’une plage bondée et boueuse en nous renvoyant aux prémisses de la fin programmée de cette courte alchimie.

Retour sur la B.O d’un condensé de 3 jours de vie augmentée. De ceux dont on reparlera encore des années et pour lesquels les choses vraiment importantes ne se passaient pas toutes sur une scène, mais entre amis sur un terrain de camping inondé de soleil, ou autour d’un verre au bord du lac, en compagnie de vaillants photographes. Trois jours de soleil, de boue, de musique, de petites victoires, de fatigue, de fronts montants, de voitures embourbées et d’éclats de rire.

Un éventail aussi large que le sourire de Mauro revenant de ses trois chansons en tête à tête avec Robert Smith.

Fear of missing out

Les Eurocks, c’est un peu le Fear of missing out permanent. Cette impression constante que c’est sur la scène d’à côté que se déroule sans vous LA prestation de cette édition, alors que vous étiez coincés devant le Brian Jonestown Massacre à compter les guitaristes et les problèmes techniques causés par le matériel humide ou devant Amadou et Mariam à vous persuader, que oui il s’agissait bien de Bertrand Cantat, là en face de vous, à jouer nonchalamment de la guitare comme si de rien n’était.

Un Cantat, dont l’invitation à se produire aux côtés du duo malien aurait pu être anecdotique s’il n’y avait eu en fin de concert cette reprise de Led Zep sur laquelle l’ex-leader de Noir Desir en aura fait frissonner plus d’un. Tout comme cette apparition plus tard dans la nuit sur la grande scène, aux côtés de Shaka Ponk, lorsqu’une entame de refrain (Palabra Mi Amor, bien sûr) aura suffi à refaire surgir ces quelques échos du passé n’ayant pas encore tout à fait quitté le Malsaucy.

Elle était longue la liste des décisions à prendre au cours de ces trois jours. Et quoi de plus frustrant que de louper le set de Poliça sous la Loggia pour cause d’ex-Hobo à chapeau, qui sans être mauvais, a déroulé un show gentillet et sans surprise. Car avec leur album Give you the ghost, les Américains emmenés par Channy Leaneagh et Ryan Olson (et ayant conquis le cœur de Bon Iver et Jay-Z), ont livré une prestation planante et envoûtante, entre pop, électro, dub et RnB obscur.

Aucun regret cependant d’avoir manqué le passage d’Hanni El Khatib, tant ce dernier a semble-t-il été le spectateur distant de sa propre prestation. À qui la faute ? À la chaleur plombante ? À son horaire de passage un vendredi en fin d’après-midi ? À la scène sur laquelle l’artiste était programmé et qui a perdu tout son cachet depuis qu’elle n’est plus abritée sous un chapiteau ? Pourtant, avec des morceaux tels que Fuck it you winI got a thing ou Dead Wrong, il y avait matière à faire danser les foules, surtout après avoir lu le compte-rendu de sa prestation parisienne récente.

Buvez du Culte

Mine de rien, cette année a vu se succéder une jolie brochette de groupes qui sur l’échelle ouverte du culte atteignaient une magnitude tout à fait honorable. Commençons d’abord par du culte par procuration, avec le trash country (sic) d’Hank Williams III, le petit fils de qui-vous-savez et qui signe là sa première tournée française. Beaucoup de curieux, qui écoutent attentivement la musique du Texan tatoué à la recherche des accents de Grand-Papa. De la musique de redneck White Trash qui colle parfaitement au cagnard de la plage. Une prestation un peu trop longue, pour savoir s’il aura finalement joué une reprise d’Hank Senior.

The Mars Volta, groupe fondé sur les cendres du fameux At The Drive-In, était également de la partie pour présenter Noctourniquet, leur dernière oeuvre encore plus imperméable que le reste de leur discographie. Leur concert ne dérogera donc pas à la règle première de tout bon concert de prog’rock, qui interdit à tout non-initié d’y trouver le moindre intérêt. Pour faire passer le temps, coincés dans des boucles sans fin, on se concentrera donc sur les pirouettes du frontman avant de repartir sur la pointe des pieds, par peur de déranger la fête de famille qui bat visiblement son plein…

Reformation temporaire des Suédois de Refused, après plus de 14 ans de silence et quelques albums qui ont marqué d’un high-kick indélébile le petit monde du punk hardcore. Emmené par un chanteur-acrobate-un-peu-énervant à force de cabrioler dans tous les sens, le groupe est impressionnant. Et pour leur venue à Belfort, ils auront déroulé la set-list rêvée. La Party Program est clair : esprit DIY, circle pits des premiers rangs, déclarations d’amour au Grand Capital, passages instrumentaux, montées en puissance et refrains-climax repris en coeur par la foule des K-Ways. Et bien sûr, un New noise salvateur et jouissif pour finir d’achever la Green Room. Puissant et aiguisés comme des scalpels, Refused n’aura rien perdu de sa hargne, ou du moins n’en aura pas donné l’impression. Refused are fucking dead, mais si c’est pour faire des concerts de la sorte, ils ressortent de leur tombe quand ils veulent.

Avec la même constance, Hubert Felix Thiéfaine continue d’enchainer les albums sublimes et de se produire devant un public acquis à ce personnage qui ne ressemble à aucun autre. En ce vendredi soir la Grande Scène lui était acquise, et loin de se borner à un titre que tout le monde attendait, aura prouvé dès les premières notes d’Annihilation, que c’était lui le Patron de la soirée. Avec cette mélancolie qui affleure en permanence, Thiéfaine aura accroché le public à son souffle rauque. Un supplément d’âme, s’achevant sur la Ruelle des Morts, avant de revenir pour un supplément électrisé sur la Fille du coupeur de joints et Lobotomie Sporting Club.

Les valeurs sûres

Faisant presque partie des meubles du festival, Mathias Malzieu est une fois de plus de retour sur la Grande Scène des Eurocks, cette fois-ci avec comparses de toujours pour une leçon de Bird’n Roll. Comme d’habitude l’énergie et l’envie sont là et c’est accompagné pour l’occasion de trois choristes (dont Lise), que Dionysos aura fait le show à grands coups de leçons de danse ridicules, de gens qui montent sur scène et de chouettes chansons qui vous filent gentiment la patate.

Comme sur à-peu-près à tous les autres festivals français se déroulant entre juin et aout cette année, Cypress Hill aura été de la partie. À croire que depuis le featuring du désormais inénarrable B-real avec Larusso, Cypress Hill voue une attention toute particulière à notre beau pays. À moins que ce ne soient les rumeurs d’une légalisation prochaine de la Marie-Jeanne, qui leur ait donné l’envie de rester. C’est devant un parterre complètement embourbé et un public considérablement aminci par l’heure tardive du dernier jour que nos compères sont venus clôturer le festival. Entre classiques et titres du dernier album, le groupe reste une valeur sûre sur scène. Fidèles à eux-mêmes, on les aura vus inviter les possesseurs de bangs à se montrer sur le cultissime « Hit from the bong » et leur amour des plantes vertes aura été le leitmotiv de leur set. Petite originalité de la soirée, B-real (encore lui) se permettra un lourd intermède d’autopromo de son nouveau site internet. Une facétie assez déroutante pour les habitués des shows du groupe. Ils auront tout de même fini leur set d’une petite heure sur Rock Superstar. L’essentiel est donc sauf.

Deuxième groupe le plus demandé sur les festivals et les Zéniths hexagonaux cette année, Shaka Ponk aura eu le privilège d’inaugurer directement par la grande scène leur première participation aux Eurocks. Que de chemin parcouru pour le groupe en 3 ans ! Après les galères et les déboires, le succès est largement mérité pour ce groupe hors-norme, qui continue à prendre en charge l’intégralité de son identité visuelle. L’écran circulaire est toujours là, et rançon du succès, des animations viennent s’ajouter en guise de fond de scène. Celles-ci étant plus grandes qu’à leur début, le groupe s’autorise donc à exploiter chaque mètre carré à leur disposition. Il reste que l’ouverture à un public plus large a fait évidemment quelques déçus et les tueries de leurs débuts ne sont plus vraiment la priorité du groupe. À déguster plutôt en salle qu’en configuration festival.

Ride the Lighting…

Après la chaleur étouffante du vendredi où même durant la nuit le thermomètre ne sera jamais descendu en dessous des 25 degrés, et celle insupportable de samedi, l’alerte orange de samedi soir n’était une surprise pour personne, la seule inconnue restant le moment précis où le déluge allait débuter. Si sous la loggia, les excellents Suisses de Hators ont pu déverser leur power rock aussi lourd que l’air ambiant, les groupes suivants auront eu moins de chance. Alors que les Dropkick étaient en train de donner une leçon de style sur la grande scène et avant qu’ils n’aient pu entamer Shipping up to Boston, le concert a du s’arrêter aussi brutalement que s’abattait l’orage.

Scène identique sur la plage, où Pedro Winter, alias Busy P, avait pourtant carte blanche pour inviter des artistes signés sur son label Ed Bandger (Kavinsky et SebastiAn), mais aussi Kindness, Django Django et leur pop bariolée ainsi que les groovy Electric Guest. C’est sous un ciel en feu, que Kavinsky a dû remballer en urgence alors qu’il venait pourtant de lancer  Nightcall. Tandis que la pluie tombe de plus en plus fort, la plage est désertée au compte-goutte, chacun cherchant tant bien que mal un abri où se mettre au sec. Par précaution, la plage restera déserte toute la nuit, laissant un goût amer à tous les clubbers venus spécialement pour fouler ce dancefloor à ciel ouvert !

Une douche froide à tous les sens du terme, accompagnée de consignes contradictoires d’évacuation et d’annulation qui auront provoqué un joli cafouillage, ainsi que de nombreuses déceptions pour ceux ayant quitté le site du festival alors que les concerts sur la Green Groom et la Grande Scène reprenaient.

… And Justice for all

Une fois l’orage passé, la récompense pour ceux ayant pu rester sur le site fut à la hauteur des trombes d’eau descendues. Le temps de vérifier que le hip-pop de poseurs, mais visuellement fascinant de Die Antwoord, était bien réel, avant de se dépêcher de rejoindre la master class de The Cure, pour un show qui devrait faire date dans l’histoire des Eurocks. Un son d’une clareté limpide et une voix qu n’a pas pris une ride. À lire à ce sujet la review détaillée de Mauro.

Beaucoup les attendaient de pied ferme, et ils n’ont pas déçu. Si le froid et les aléas de la météo auront douché la ferveur mystique de certains, Justice a mis tout le parterre boueux d’accord. Dans les premiers rangs, les basses régulières vibraient à travers tout le corps. Affalés derrière leurs platines et proches de leurs deux murs de Marshall, le duo a servi un show efficace, lourd et détonnant avec le mérite d’avoir remixé ses propres morceaux en live, loin du simple DJset que le groupe nous servait à ses débuts. Alternant vieux tubes et nouveaux morceaux, c’est à une vaste entreprise de déconstruction / reconstruction que Justice se sera livrée sous l’égide de leur croix flamboyante, en démontrant que leur réputation de rock star de l’électro était loin d’être usurpée.

Let there be Rock

Impossible de ne pas conclure cette édition avec l’un des mentors du rock contemporain qui malgré les conditions météorologiques plus que rédhibitoires aura illuminé la journée du dimanche, faisant instantanément oublier les galères des heures précédentes (et à venir). Jack White, l’ex-leader de feu les White Stripes, aura marqué l’année musicale en sortant son premier album solo Blunderbuss. Nul doute qu’il restera aussi dans les mémoires des rescapés des jours précédents, pour avoir assuré un concert sans temps mort, digne des plus grands.

Accompagné de son girls band, c’est d’une manière totalement libérée, qu’il aura balayé sur les cordes de sa guitare l’ensemble de sa carrière, interprétant (et revisitant), entre deux nouveaux morceaux, des titres tantôt des White Stripes et de The Raconteurs, tantôt de The Dead Weather. Bref, une set list des plus riches pour un concert sans fausse note. Même la panne de courant sur I can tell that we are gonna be friends n’aura pas eu raison du professionnalisme de l’artiste qui faute de son a interprété la chanson a capela ! Une prestation intense et généreuse conclue en apothéose sur le désormais culte Seven Nation Army.

De quoi se répéter après cela qu’« I don’t care if Monday’s blue », et d’attendre les 25 ans du festival avec impatience…

Merci à Hélène et à Phil B pour leur participation à la rédaction de cet article.
Remerciements spéciaux à l’agence Ephelide qui ont facilité et rendu possible notre travail sur ces trois journées.

Crédits photo : Nicolas Brunet (Toutes les photos hormis The Cure / Photo de Justice prise au Zénith de Paris en mai 2012) / Mauro Melis (The Cure)

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: Fondateur de Discordance.

5 commentaires

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  1. 1
    M/O/C
    le Mercredi 4 juillet 2012
    MOC a écrit :

    Superbe article, superbes photos !

  2. 2
    le Mercredi 4 juillet 2012
    Clém a écrit :

    Un article bien écrit (comme d’hab :) ), qui me fait encore plus regretter de ne pas avoir pu venir cette année…

  3. 3
    le Jeudi 5 juillet 2012
    xystale a écrit :

    Article très représentatif de ce que la plupart des festivaliers on ressenti ! et quel plaisir aussi d’écouter Alabama Shakes …j’en ai encore des frissons!

  4. 4
    le Vendredi 6 juillet 2012
    gwado a écrit :

    Bel article !
    @xystale : oh oui pour Alabama Shakes !!

  5. 5
    Pascal
    le Dimanche 8 juillet 2012
    Pascal a écrit :

    Merci à vous 4 :)

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